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“Il faudrait une grosse canicule pour une prise de conscience écologique”

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vignette bonne canicule
©Crédit Photographie : PHILIPPE LOPEZ / AFP
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Depuis plusieurs années, nous pouvons lire et entendre qu’il “faudrait une bonne grosse canicule pour éveiller les consciences”. Alors que nous venons de subir la 5ème canicule de l’année et que la France observe sa plus grande sécheresse historique, l’année 2026 aura eu le mérite de clarifier la chose. Non, il ne suffit pas d’une bonne grosse canicule pour éveiller les consciences.

Si nous pouvons espérer, comme l’explique le chercheur Gaël Brulé, la fin de l’innocence climatique, il faut bien définir de quelle prise de conscience nous parlons. Si certains médias donnaient encore de l’importance aux climatosceptiques lors de la canicule de mai 2026, ils ont vite arrêté lors des suivantes. En effet, les Français ne sont pas climatosceptiques, et mis à part quelques trolls et autres fans de Zemmour et Bardella particulièrement virulents sur les réseaux sociaux, ce problème est pour l’instant parti aux oubliettes.

Avoir conscience du réchauffement climatique est une chose, connaître et comprendre ses causes en est une autre. Faites le test “Les 10 notions de base sur le climat”, vous verrez que les bases ne sont pas encore acquises pour tout le monde. Mais l’inaction climatique est loin d’être un simple problème d’éducation ou de manque d’information. Si vous pouvez avoir conscience du réchauffement (ce qui n’est pas toujours le cas), il y a encore un monde d’écart pour passer à l’action et de multiples raisons pour lesquelles une forme de déni persiste.

Cet écart existe parce que de nombreux acteurs ont intérêt à ce que rien ne change et profitent même du chaos, mais aussi parce que le cadrage médiatique ne permet pas de passer à l’action. Explications en 4 points.

La canicule s’arrête (à Paris) : le changement climatique disparaît dans les médias

Chaque été, et notamment après chaque canicule, les journalistes s’interrogent : est-ce enfin l’été du déclic ? Chaque été, nous apportons la même réponse : “Non, et vous verrez que lorsque la canicule se finira, les médias finiront de parler du sujet”. Cette année, c’est allé encore plus vite que prévu. Dès que la canicule de juillet s’est finie (à Paris), le sujet des canicules a quasi disparu des médias.

Crédit : Meteociel

Plus un débat, et une part marginale de sujets sur les conséquences ou sur les solutions. Et encore moins sur les milliers de morts de la canicule de juin, ces morts silencieuses qui, chaque année, sont totalement invisibilisées.

Pire encore, courant août, lors de la plus grande sécheresse historique dans notre pays et la 5ème canicule qui s’achève, certains médias parlaient du beau temps et du boom du tourisme en Bretagne. Il faudrait pourtant arrêter de considérer que le réchauffement climatique n’existe que lors des canicules ou des inondations. C’est toute l’année que le sujet devrait être mis en lumière, à la hauteur des défis devant nous et des risques existentiels qu’il représente. Ce n’est pas un sujet comme les autres, mais un sujet structurant, qui rythme notre travail, nos voyages, notre vie privée. Tout est impacté par le changement climatique, et ce n’est sûrement pas en mettant le sujet sous le tapis qu’il disparaîtra.

Ça brûle, il fait chaud, mais on sait rarement pourquoi

Même en pleine canicule, le traitement fut catastrophique. On parle des fortes chaleurs, on rappelle parfois que c’est à cause du réchauffement climatique, mais rarement le lien avec nos modes de vie a été fait. La viande, l’avion, la voiture, les votes, les énergies fossiles… Comme nous l’avons rappelé un peu plus tôt cet été :

Pourquoi les journalistes ne rappellent-ils pas les votes à l’Assemblée nationale des partis politiques qui défendent les énergies fossiles et condamnent notre avenir climatique ? Le Rassemblement National peut ainsi se permettre de déclarer que “le RN est le parti le plus écologique dans notre pays” sans contradiction sur France Info, raconter n’importe quoi sur “le GIEC et la priorisation du nucléaire”, et déclarer qu’il faut climatiser le pays sans nuance, sans évaluation, sans chiffre. Rien.”

Il y a eu 5 764 décès supplémentaires en juin 2026, pendant l’une des canicules les plus intenses qu’ait connues la France. En rappelant comment calculer le nombre de morts de la chaleur, notre journaliste Awenig Marié a rappelé sur Bon Pote que “si les personnes les plus âgées ont payé un lourd tribut, la canicule n’a épargné personne. Les moins de 45 ans ont vu leur mortalité augmenter, avec près de 30 % de décès supplémentaires par rapport à une période sans canicule. Pour Santé publique France, cette hausse chez les plus jeunes montre « l’intensité remarquable » de cette canicule.” Avez-vous entendu un seul débat sur le sujet ? Est-il traité en priorité ? Est-ce que les journalistes demandent des comptes au gouvernement ?

Les exemples ne manquent pas pour rappeler que le cadrage médiatique n’a vraiment pas été à la hauteur. Lors des feux, nous avons eu des directs de plusieurs heures et des débats sur l’origine des pyromanes, un focus sur les Canadair alors que la lutte anti-incendie est loin de ne dépendre que de ça. Des énormes fake news ont circulé lors des incendies en Gironde, avec une vibe complotiste bien assumée pour certain(e)s, une désinformation si forte que nous avions finalement fait un article pour démystifier les plus importantes qui faisait des millions de vues sur les réseaux sociaux. Aussi, une importante partie de la forêt des Landes est partie en fumée, mais on précise rarement pourquoi ça a flambé aussi fort.

Le sempiternel “c‘est la faute aux écolos” a fait son retour, de la part des personnes qui préfèrent tirer sur le messager plutôt que d’admettre qu’ils se sont trompés et qu’un changement de système est nécessaire. Des sondages à la méthodologie plus que discutable ont présenté le RN comme le parti en qui les Français auraient le plus confiance pour lutter contre les incendies, alors que l’on sait grâce à une analyse exclusive Bon Pote que les macronistes, la droite et l’extrême droite ont clairement voté contre la lutte anti-incendie.

On parle peu ou pas des millions d’animaux morts, alors que c’est pourtant l’occasion parfaite de parler de l’élevage (intensif) et de son impact monumental sur le réchauffement climatique. Sur BFM, dans un vrai moment Don’t Look up, un journaliste accuse le climatologue Christophe Cassou et ses collègues de ne pas avoir été de bons pédagogues pour expliquer le changement climatique et ses risques. Ce même climatologue fut également harcelé suite à un passage sur BFM TV, le député RN Jean Philippe Tanguy en ayant profité pour le comparer à un dictateur, et suggérer que les idéologues anti clim (ce qu’il n’est pas) crèvent de chaud.

Avec un mépris du gouvernement à son climax, cet été fut une fois de plus un été de stratégie de diversion autour de la clim, afin d’éviter de parler des vrais sujets. Trop rarement, les énergies fossiles sont évoquées, alors que c’est central. Trop rarement, ou plutôt jamais, le lien entre le quotidien des Français, leur consommation et les émissions de gaz à effet de serre n’est fait. 

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Pas de lien évident entre subir un drame et passer à l’action

Il n’y a « pas de conscience écologique qui se réveille au cœur des flammes », rappelle l’anthropologue Elise Boutié dans un entretien donné à l’Obs, qui a travaillé sur les feux meurtriers de Camp Fire en Californie en 2018, qui ont fait 85 morts. L’expérience des feux peut être traumatisante, comme le sont les inondations, mais cela ne veut pas dire qu’elle est systématiquement suivie d’un changement radical de mode de vie. “Très vite, l’évènement est relativisé, fragmenté : “s’il y avait eu moins de vent”; “si les pompiers étaient arrivés plus tôt“”.

Des conclusions similaires ont été observées en 2005 après Katrina aux Etats-Unis, en Allemagne et en Belgique lors des inondations meurtrières de juillet 2021, en Angleterre après des inondations, ou encore plus récemment lors des incendies en 2022 à la Teste-de-Buch. Quasi systématiquement, ces populations sont abandonnées et délaissées par l’État. La colère monte. Ajoutez à cela des médias qui font un cadrage sur les pyromanes plutôt que sur les causes du réchauffement climatique, et vous avez le cocktail parfait pour une population qui ne change pas, et qui, en plus, risque d’être récupérée par des partis politiques qui exploitent sa colère.

Et qui exploite mieux que personne la colère en France ? L’extrême droite. Grâce à notre outil Villes Futures, vérifier le résultat des votes en 2024 après les terribles feux de 2022 ou encore les inondations dans le Nord pas de Calais est particulièrement instructif. La population sur place a subi de plein fouet le changement climatique, mais les votes, quand ce n’était pas déjà le cas, ont clairement penché vers des partis politiques dont les votes et les programmes aggraveront le réchauffement climatique.

C’est l’été le plus frais de votre vie !” Euh, vous connaissez la variabilité interne du climat ?

Dernier point qui risque de peser dans la balance. Il est impossible de comprendre le changement climatique sans comprendre le rôle joué par la variabilité interne du climat. Nous y avons consacré un article sur Bon Pote, à lire absolument. Maintenant que vous connaissez mieux le sujet, vous savez que l’été 2027 pourrait être beaucoup plus clément que l’été 2026, et que, dans ce cas de figure, la probabilité que le sujet existe aussi bien médiatiquement que politiquement sera encore plus faible.

En effet, aucun pays au monde n’a enregistré une anomalie chaude plus forte que la France au cours des trois derniers mois. Le chercheur Mika Rantanen rappelait sur Bluesky que l’anomalie était de +2.8°C sur la période mai-juillet 2026.

Ajoutez à cela la sécheresse historique de 2026 qui est plus importante que celle de 2022 et même de 1976. Tout le territoire est touché, 67 départements en situation de crise début août, les restrictions d’eau ont déjà commencé et la météo ne semble pas vouloir nous donner la pluie tant nécessaire. Autre point, la Méditerranée subit des canicules marines, et les chances d’avoir de fortes pluies et donc des inondations après l’été sont fortes… Compte tenu de l’impréparation de la France au changement climatique et du manque de moyens pour l’adaptation, les dégâts pourraient être conséquents.

Si l’été 2026 sera un été classique dans quelques années, ce n’est pas encore un été “moyen” avec le niveau actuel de réchauffement. Cela veut donc bien dire que le prochain pourrait être plus clément, plus frais, où l’amnésie collective reprendrait le dessus. (Attention bien sûr, nous savons grâce à une étude de Bevacqua & al (2026) que même avec un réchauffement climatique modéré en dessous de +2°C à l’échelle mondiale, nous pouvons avoir des évènements climatiques extrêmes, et un été pire que l’été 2026 l’année prochaine..).

La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent

Vous l’aurez compris, il est illusoire d’attendre un miracle, un déclic écologique avec un passage à l’action tant que le système politico-médiatique sera le même. Il est illusoire d’espérer que les citoyens changent complètement s’il n’y a pas les mesures structurelles mises en place pour faciliter lesdits changements.

Si nous pouvons saluer la disparition (temporaire) des climatosceptiques des écrans et plateaux TV, nous répétons depuis des années maintenant que le danger est ailleurs. L’obstruction climatique, à savoir les acteurs qui bloquent les changements et nous maintiennent dans les énergies fossiles et dans un mode de vie non soutenable, doit être mise en lumière et combattue politiquement. C’est désormais une question de vie ou de mort.

C’est factuel : des milliers de morts auraient été évitables cet été avec une vraie politique d’atténuation et une vraie politique d’adaptation. Des milliers de morts en moyenne chaque été qui vivent dans des bouilloires thermiques par un choix politique des différents gouvernements Macron qui, après 10 ans, n’ont plus aucune excuse. Des milliers de morts, ce n’est plus une projection mais un bilan dont ils sont responsables.

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