|
Getting your Trinity Audio player ready...
|
Entre le Rassemblement national qui ne jure que par elle et ceux qui ne veulent surtout pas en entendre parler, les débats sur la climatisation atteignent à chaque canicule des sommets de caricature, laissant peu de place à la nuance. Et encore moins aux solutions constructives pour affronter des vagues de chaleur toujours plus précoces, fréquentes et intenses.
Cette sur-focalisation sur la clim’ dès que les mercure grimpe pose également des problématiques de cadrage médiatique, réduisant le changement climatique à une approche purement technique. Pratique pour éviter de parler des mesures systémiques pour y faire face (au hasard, réduire notre consommation d’énergies fossiles).
Tous les experts que nous avons interrogés sont unanimes : on ne pourra pas (et de moins en moins) se passer entièrement de la climatisation. Alors que les canicules ont fait près de 200 000 morts en Europe au cours des quatre dernières années, le refroidissement est plus que jamais un enjeu sanitaire. Mais ça ne signifie pas pour autant qu’il faille faire de la clim’ l’alpha et l’oméga de la lutte contre la chaleur – surtout pas. On vous explique pourquoi dans cet article.
Sommaire
Le grand n’importe quoi sur la clim
À chaque vague de chaleur, les mêmesfake news et raccourcis circulent sur la climatisation. Pour la journaliste au Point Géraldine Woessner, celle-ci serait“sans impact sur le réchauffement climatique” et ne contribuerait que“marginalement aux îlots de chaleur urbains” (c’est faux, on y reviendra). De son côté, sa consœur à l’Opinion, Emmanuelle Ducros, ne rate pas une occasion de défendre cette technologie, raillant une “France qui n’aime pas la clim”, préférant la “pénitence” de la chaleur. Quant à l’essayiste Olivier Babeau, il coupe court au débat :“Rappel : l’absence de clim tue. Pas le contraire”.

En face, la gauche n’est pas toujours parvenue à porter des positions très audibles sur le sujet, à l’instar du “plan volets” proposé par l’élu communiste à Paris Ian Brossat, raillé par Emmanuelle Ducros, ou encore de la secrétaire nationale des Écologistes Marine Tondelier ridiculisant le grand plan de climatisation proposé par Marine Le Pen au risque de donner l’impression de camper une position farouchement anti-clim (alors même que son parti, a-t-elle précisé, est favorable à une climatisation des hôpitaux, écoles et Ehpad).
À distance de ce débat ultra-polarisé, Bon Pote s’est penché sur le sujet. Voici tout ce qu’il faut savoir sur la clim.
Comment fonctionne la climatisation ?
Petit point de physique pour commencer. Les systèmes de climatisation consistent à opérer un transfert d’énergie en tirant parti des propriétés d’un fluide frigorigène, et notamment de sa capacité à pouvoir changer d’état (liquide ou gazeux).
Pour la faire courte, exposent des chercheurs de l’Université de Lyon dans un article paru sur le site The Conversation, le fluide frigorigène est comprimé, ce qui fait augmenter sa pression et sa température ; il traverse alors un échangeur de chaleur (condenseur) dans lequel il cède de l’énergie thermique à l’air extérieur, et se liquéfie. Le fluide traverse ensuite un échangeur (évaporateur) qui abaisse sa pression et sa température, et lui permet d’absorber la chaleur de l’air intérieur à climatiser, tout en revenant à l’état gazeux : la boucle est bouclée.
Les climatiseurs réversibles (ou pompes à chaleur air-air) fonctionnent dans les deux sens (en inversant le cycle du fluide frigorigène) ce qui leur permet aussi bien de chauffer les logements l’hiver que de les refroidir l’été.

En France, indique l’Atelier parisien d’urbanisme, plusieurs grandes “familles” de climatiseurs sont utilisées :
- La climatisation d’appoint, comme les climatiseurs mobiles qu’on trouve dans les magasins de bricolage et qui permettent de refroidir de petites surfaces (ils ont l’inconvénient d’être souvent employés portes ou fenêtres ouvertes pour laisser passer le tuyau d’évacuation d’air chaud, ce qui les rend peu efficaces) ; les climatiseurs de fenêtre (monoblocs), constitués d’une seule unité ; et les climatiseurs à eau perdue qui exploitent la fraîcheur du réseau d’eau potable (ce qui implique une consommation d’eau importante qui est rejetée dans le réseau d’égout).
- La climatisation centralisée, qui regroupe les climatiseurs et pompes à chaleur réversibles dits split ou multi-split (avec une unité à l’extérieur reliée à une ou plusieurs unités à l’intérieur des locaux), mais aussi les systèmes dits “rooftops” utilisés pour refroidir de grandes surfaces comme les supermarchés et les entrepôts.
- La climatisation décentralisée, plus économes que les systèmes centralisés pour rafraîchir de grandes surfaces (en évitant la multiplication d’unités individuelles) comme des bâtiments de bureau. Il peut s’agir systèmes à Débit de Réfrigérant Variable (avec des fluides frigorigènes) ou de systèmes d’eau glacée (par exemple, le réseau de froid parisien, utilisant l’eau de la Seine).
Une planète de plus en plus climatisée
Assailli par les canicules, le monde se “climatise” à vitesse grand V. Au-delà du “confort thermique”, se rafraîchir est devenu un enjeu sanitaire majeur. Comme nous vous l’avons déjà expliqué sur Bon Pote, il existe un seuil – lorsque la température au thermomètre mouillé dépasse environ 30°C – au-delà duquel le corps ne parvient plus à se refroidir, certaines catégories de la population (notamment les enfants en bas âge et les personnes âgées) étant plus vulnérables que d’autres.
Contactée par Bon Pote, Yamina Saheb, autrice du 6e rapport du GIEC, souligne qu’on n’aura en France “pas d’autre choix” que d’avoir “un système de refroidissement dans chaque pièce” (mais pas forcément une clim ! on y reviendra) de la même façon que les appareils de chauffage se sont multipliés dans nos logements, “parce que nos bâtiments n’ont pas été construits pour le climat dans lequel nous vivons, et surtout pour le climat que nous allons connaître”.
Dans l’Union européenne, le nombre de climatiseurs a plus que doublé entre 1990 et 2016 selon l’Agence internationale de l’énergie, passant de 44 à 97 millions d’unités installées. En Chine, la progression est encore plus spectaculaire, leur nombre ayant bondi de 79 à 569 millions durant cette période. Et ce n’est pas terminé. D’ici au milieu du siècle, environ deux tiers des ménages dans le monde devraient être équipés en climatiseurs, nous amenant à un total de 5,5 milliards d’unités installées. Sur le podium, on devrait retrouver la Chine (1,5 milliard de climatiseurs), l’Inde (1,1 milliard) et les États-Unis (542 millions). L’UE, elle, devrait atteindre les 275 millions d’unités.

À l’heure actuelle, les inégalités d’accès sont abyssales, les pays riches (et les plus riches dans chaque pays) étant globalement bien plus équipés (90 % aux Etats-Unis versus 5 % en Inde). C’est ce décalage qui devrait se combler au cours des trois prochaines décennies. L’Agence internationale de l’énergie anticipe que 80 % de la demande en électricité liés à la clim proviendra, en 2050, d’“économies émergentes et en développement”, notamment au sein des catégories les plus riches de la population. Dans la région Asie de l’Est-Pacifique, par exemple, seulement 25 % des ménages à faibles revenus possèdent un climatiseur, contre plus de 75 % des ménages les plus aisés. Par contraste, en Europe, le taux d’équipement est relativement faible (autour de 20 %), et les inégalités d’accès moins prononcées.
En France, une climatisation à deux vitesses
Ces inégalités ne sont pas inexistantes pour autant. En France, en 2020, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a estimé que 25 % des particuliers étaient pourvus d’un climatiseur (contre 14 % en 2016), ces proportions variant en fonction des catégories socio-professionnelles. Alors que 37 % des professions libérales, cadres et CSP+ en possèdent une, c’est le cas de seulement 19 % des ménages dont la personne de référence est sans emploi ou inactive.
Mais ces disparités sont surtout importantes au niveau régional, 47 % des habitants du Sud-Est et de la Corse se climatisant l’été, contre seulement 11 % en Bretagne. En outre, les maisons individuelles (31 %) sont plus climatisées que les appartements (20 %). Ces deux typologies d’habitation ne recourent pas aux mêmes systèmes dans les mêmes proportions, les premières recourant davantage aux climatisations réversibles et monosplit qu’aux climatiseurs mobiles, à l’inverse des secondes.

Autre disparité pointée du doigt par l’Ademe : alors que les centres commerciaux sont systématiquement climatisés, de même que 64 % des bureaux, seuls 7 % des établissements d’enseignement le sont, exposant les élèves à des conditions particulièrement pénibles en période de canicule.
Le marché de la clim étant en forte croissance (et le réchauffement climatique ne montrant aucun signe de recul), ces pourcentages vont en toute probabilité continuer à augmenter dans le futur, atteignant 55 % en 2050 selon certaines projections citées par RTE.

Refroidir l’air en réchauffant le climat
À l’échelle mondiale, les projections ont de quoi ravir les marchands de clim’. Les climatologues, beaucoup moins. Selon Zhang et al. (2026), dans un scénario de réchauffement intermédiaire (SSP2 4.5), les émissions cumulées liées à la climatisation atteignent 113,3 gigatonnes de CO 2 eq entre 2010 et 2050, augmentant la température moyenne mondiale de 0,05 °C (0,03 °C-0,07 °C). L’illustration parfaite de la “maladaptation” climatique, ou quand les solutions apportées aggravent le problème initial.
La faute, tout d’abord, aux quantités importantes d’électricité englouties par ces appareils de refroidissement (10 % de la demande totale à l’échelle mondiale, selon l’Agence internationale de l’énergie qui inclut dans ce chiffre la consommation électrique des ventilateurs), surtout dans les pays où la production électrique repose encore largement sur les énergies fossiles (à 58 % pour les Etats-Unis, à près de 80 % pour l’Inde…)
Les fluides frigorigènes utilisés dans les climatiseurs et les pompes à chaleur contribuent aussi au changement climatique. Les hydrofluorocarbures (HFC) possèdent un pouvoir réchauffant énorme –plusieurs milliers de fois plus important que le CO2 – lorsqu’ils fuitent dans l’atmosphère. Ceux-ci sont néanmoins voués à disparaître progressivement d’ici le milieu du siècle en vertu de l’accord de Kigali (2016), remplacées par des alternatives au pouvoir réchauffant plus limité comme l’ammoniac et le CO2. Mais les substituts ne sont pas toujours la panacée. La preuve avec les HFO (hydrofluoroléfines) dont le pouvoir réchauffant plus faible en a fait un successeur des HFC, alors même que ces deux composés sont des PFAS (visés par une proposition d’interdiction de l’Agence européenne des produits chimiques depuis 2023.) Docteure en ingénierie énergétique, Yamina Saheb nous précise par ailleurs que les évaluations environnementales des alternatives au HFC ne sont pas encore suffisamment solides. Il existe néanmoins des systèmes de climatisation sans fluides frigorigènes, comme la climatisation adiabatique (utilisant l’évaporation de l’eau pour refroidir la pièce).
+30 000 SONT DÉJÀ INSCRITS
newsletter
Une alerte pour chaque article mis en ligne, et une lettre hebdo chaque vendredi, avec un condensé de la semaine, des infographies, nos recos culturelles et des exclusivités.
Quand la climatisation réchauffe la ville
En France, le mix électrique étant décarboné à 95 %, la consommation électrique de la clim’ ne pose qu’un problème marginal sur le plan climatique. En 2020, la consommation d’énergie de la climatisation était estimée à 5 TWh dans le résidentiel et près de 11 TWh dans le tertiaire, générant des émissions de CO2 évaluées à 0,9 million de tonnes annuelles. Dans sa trajectoire de référence pour atteindre la neutralité carbone 2050, RTE table sur une croissance légère de la climatisation et de la ventilation (+12 %), “avec des gains d’efficacité énergétique qui contrebalancent partiellement l’augmentation des surfaces climatisées.”

Il n’en reste pas moins que son utilisation pose des problèmes bien réels. À commencer par les rejets d’air chaud, dont une étude (Zhao et al., 2025) a montré que dans une rue très étroite, les rejets de chaleur des climatiseurs peuvent provoquer localement une augmentation de température de l’air de 2 à 10°C en fonction du vent.

Source : Apur, “La climatisation à Paris” (2025).
Dans son rapport sur “La climatisation à Paris” (2025), l’Atelier parisien d’urbanisme note que “dans une rue où il ferait 30°C, un climatiseur d’un local à rez-de-chaussée peut rejeter de l’air à 50 °C voire plus”, ce qui affecte directement “le confort climatique des piétons mais également celui des habitants des étages supérieurs”.
Sans compter les nuisances sonores liées à ces appareils, qui font l’objet de nombreuses plaintes durant les pics de température estivaux. Selon l’Ademe, ce problème se pose surtout pour les climatiseurs mobiles monoblocs, bien que les systèmes fixes split et multisplit puissent aussi occasionner du bruit.
Un système qui résiste mal… aux chaleurs extrêmes
Autre contrainte souvent oubliée : les climatiseurs ont des limites physiques. “Leurs performances dépendent des caractéristiques du fluide frigorigène, mais aussi fortement des températures des sources froide et chaude [en l’occurrence, l’air intérieur et l’air extérieur, ndlr]. Par exemple, l’énergie nécessaire à la compression augmente avec l’écart entre les températures des sources”, avertissent des chercheurs de l’Université de Lyon. Les fluides frigorigènes ont aussi des limites : “Si la température de la source chaude augmente, il ne sera peut-être pas possible de comprimer indéfiniment le fluide pour pouvoir lui céder de la chaleur.” La dégradation des performances des climatiseurs devient “significative” dès lors que la température extérieure excède les 40 degrés, précise une étude (Alawadhi et Phelan, 2022).
Autrement dit, avec la multiplication et l’intensification des vagues de chaleur, votre climatiseur installé en 2022 ne sera peut-être pas en mesure d’encaisser les pics de température qui vous attendent en 2035 ou au-delà. Rappelons que d’ici la fin du siècle, les températures pourront “facilement excéder les 50 degrés” en France (Bador et al, 2017).
Certes, des villes comme Dubaï connaissent des températures beaucoup plus élevées (dépassant parfois les 50 degrés !) tout en continuant à se climatiser. Mais “leurs clim ne font pas du tout la même taille et ne consomment pas la même énergie”, nous fait remarquer Alexandre Florentin, ingénieur en sécurité climatique et cofondateur du projet citoyen Demain 50°C (dans les Emirats Arabes Unis, la clim représente 80 % de la demande en électricité, c’est colossal). De quoi confirmer le cercle vicieux : plus il fait chaud, et plus il faut consommer d’électricité pour se rafraîchir… Et il n’est pas certain que notre réseau électrique soit capable d’encaisser le choc.
Vers des pannes de climatisation à répétition l’été ?
Le recours croissant à la climatisation entraîne en effet déjà de spectaculaires hausses de la demande d’électricité. Aux États-Unis, durant les jours les plus chauds, la part de la climatisation dans la consommation électrique est multipliée par deux (passant de 15 à 29 %). La France n’est pas épargnée : “un effet ciseau est déjà perceptible sur les infrastructures du réseau électrique lors des vagues de chaleur et tend à s’accroître”, constatent Nicolas Goldberg (Columbus Consulting) et Thibault Laconde (Callendar Climate Intelligence) dans un rapport. Lors de la canicule de l’été 2019 (+15°C au-dessus des températures normales), la consommation d’électricité avait par exemple bondi de 4 GW, l’équivalent de 4 tranches de centrales nucléaires.
Dans le même temps, les capacités des installations électriques diminuent avec la hausse des températures (-7 à 8 % dès lors que la température augmente de 5°C par rapport aux normales en août, aux Etats-Unis), et les défaillances matérielles se multiplient. En 2024, rapporte l’Agence internationale de l’énergie, plus de 40 pays représentant près de 70% de la demande mondiale d’électricité, dont le Brésil, la Chine, l’Inde, le Mexique et les États-Unis, ont atteint de nouveaux records de demande de pointe électrique pendant les vagues de chaleur (en raison d’un recours important à la clim), tandis que de nombreux autres ont subi d’importantes pannes d’électricité. Des risques également mentionnés dans le dernier rapport du GIEC (2022).
La France n’est pas à l’abri. Sans une politique de limitation de la clim (consistant à privilégier d’autres solutions de refroidissement plus sobres partout où c’est possible), “les gens vont s’équiper en climatiseurs peu performants et vont augmenter les consommations d’électricité, nous explique Yamina Saheb. Le réseau électrique ne pourra pas suivre, il n’est pas fait pour cela. Dans son rapport “Futurs énergétiques 2050”, RTE explique bien que le réseau ne pourra pas tenir sans sobriété”. Le gestionnaire de l’électricité indique que ce poste de consommation représente aujourd’hui 6 TWh et qu’il devrait plus que doubler pour atteindre 14 TWh en 2050 dans sa trajectoire de référence (cette consommation étant concentrée sur une période réduite). Ses auteurs ajoutent que “les perspectives de diffusion accrue de la climatisation et le réchauffement climatique font apparaître de nouvelles interrogations sur les contraintes de sécurité d’approvisionnement lors des vagues de chaleur”.

Nicolas Goldberg et Thibault Laconde se montrent néanmoins rassurants dans leur rapport, concluant selon leurs projections que “la climatisation provoque un appel de puissance électrique jusqu’à +80 kilowattheures, soit un doublement de la consommation totale, dans le scénario le moins vertueux) qui peut être maîtrisé. La hausse de puissance appelée, induite par la climatisation, est notable mais n’est pas critique et reste inférieure à celle liée au chauffage en hiver.” Ils recommandent néanmoins de mettre en place un certain nombre de bonnes pratiques pour limiter les besoins de mise à niveau du réseau électrique :
- Un usage sobre de la climatisation. L’Ademe indique par exemple que passer d’une température de consigne de 22°C à 27°C permet de diviser par deux la consommation d’énergie des appareils ;
- Des appareils plus performants grâce à des réglementations plus strictes (à moyen terme) ;
- L’isolation thermique des logements (à plus long terme), en priorisant les “passoires thermiques”.
Vers un “droit à la fraîcheur” ?
C’est aussi – et peut-être avant tout – un enjeu social. Comme nous l’avons déjà vu, l’accès à la clim’ est traversé par de fortes inégalités économiques. Selon l’Ademe, un climatiseur mobile consomme près de 710 kWh/an, soit environ 140 €/an (sans compter le prix d’achat, plusieurs centaines d’euros selon les modèles). L’UFC-Que Choisir indique pour sa part qu’un appareil d’une puissance réfrigérante de 2 500 W (pour une pièce de 25 m2 environ) coûte, en électricité, environ 0,20 € par heure d’utilisation, soit aux alentours de 4 € par jour en fonctionnement continu. C’est loin d’être anodin, surtout que les populations les plus modestes sont aussi les plus nombreuses à habiter des bouilloires thermiques (les 10 % de la population aux revenus les plus faibles sont 21,7 % à être concernés, une proportion qui descend à 15,5 % chez les ménages les plus aisés).
“La climatisation est un objet qui privatise la température de l’air : ce que vous refroidissez quelque part, vous le réchauffez ailleurs”, analyse Alexandre Florentin auprès de Bon Pote, qui appelle à envisager un “droit à la fraîcheur”.
La directrice du programme des Nations unies pour l’environnement, Inger Andersen, ne dit pas autre chose quand elle affirme que “face à la multiplication et à l’intensification des vagues de chaleur meurtrières, l’accès au refroidissement doit être considéré comme une infrastructure essentielle au même titre que l’eau, l’énergie et l’assainissement.” L’organisation internationale estime que plus d’un milliard de personnes n’ont pas accès à un système de refroidissement adéquat aujourd’hui, et ce nombre pourrait tripler d’ici 2050, contribuant ainsi à “des centaines de milliers de décès liés à la chaleur chaque année” en particulier au sein des populations les plus modestes et les plus à risque (notamment les femmes, les personnes âgées, les personnes vivant dans des logements mal construits avec peu d’espaces verts ou encore les travailleurs en extérieur).
Pourquoi il ne faut pas tout miser sur la clim’
La climatisation sauve des vies mais ne peut pas, à elle seule, limiter les dégâts. Une étude (Sera et al, 2020) a calculé que la climatisation n’avait que partiellement participé à réduire la surmortalité lors des vagues de chaleur (cette contribution atteignant 16,7 % au Canada, 20 % au Japon, ou encore 14,3 % en Espagne).
Il faut aussi en distinguer ses différents usages, plus ou moins légitimes. Climatiser un magasin de fringues ou un hôpital, ce n’est pas tout à fait la même chose.
En adoptant une “trajectoire de refroidissement durable” (Sustainable Cooling Pathway), estime le rapport Global Cooling Watch de l’ONU, non seulement les émissions de gaz à effet de serre liées aux besoins en refroidissement seront largement réduites, mais les populations vulnérables seront mieux protégées. À condition, précise-t-il, de déployer des solutions “passives” (à travers l’isolation des bâtiments, notamment) et de recourir à des dispositifs plus sobres comme les ventilateurs avant d’envisager la climatisation. Même son de cloche du côté du GIEC, qui note qu’une “combinaison de mesures passives peut aider à contrer les augmentations de la consommation d’énergie liées au changement climatique pour atteindre un confort thermique” .
Ce type de logique est déjà appliquée à Genève, par exemple, où l’installation d’une climatisation est soumise à autorisation (“si les mesures de confort estival sans recours à une installation technique ne suffisent pas”).
Vivre sous cloche
“La climatisation a non seulement transformé nos manières de vivre mais aussi de penser”, écrit très justement le journaliste Rémi Noyon. À l’ère du tout-clim’, la tentation de vivre dans des bulles climatisées déconnectées du monde réel nous guette, les cas les plus extrêmes étant les pistes de ski climatisés prisées par les Dubaïotes. “Quand on cherche à générer de la fraîcheur, c’est soit pour protéger des dispositifs techniques (comme les data centers), soit pour les humains, mais cela exclut d’emblée le reste du vivant”, nous fait remarquer Alexandre Florentin. “Si on climatise à fond tous nos bâtiments dans une ville dense comme Paris, cela veut dire très concrètement qu’on signe l’arrêt de mort des arbres. Cela veut aussi la fin de la vie à l’extérieur durant l’été”.
Ce mode de pensée modifie aussi notre manière de concevoir les bâtiments. S’il y a la clim, pourquoi s’embêter avec l’isolation ? “Depuis les années 1960-1970, c’est que vu qu’on a accès à la climatisation et à une énergie abondante, on a pu construire des gratte-ciels un peu partout”, déplore Clément Gaillard, fondateur du bureau d’études Freio (spécialisé dans le design climatique) auprès de Bon Pote. Une façon de perpétuer, selon lui, “cette idée un peu moderne selon laquelle le climat est un simple décor”. Les climatiseurs ont alors pour principale fonction d’évacuer la chaleur qui n’aurait jamais dû s’accumuler dans les intérieurs en premier lieu.
Surtout, à force d’imposer la clim comme l’alpha et l’oméga du refroidissement, on en vient à négliger les solutions plus sobres comme les ventilateurs, dont Clément Gaillard déplore leur sous-utilisation en France (mise en lumière par Campagna et al, 2026). Pourtant, reprend l’expert en design climatique, “en termes de ratio consommation-efficacité, ils sont inégalables” (une cinquantaine de watts contre plus de 2000 pour une clim), et ils sont efficaces jusqu’autour de 31-32°C.
L’urgence d’une politique de refroidissement
De la même façon qu’il est urgent de politiser les canicules, il faut aussi politiser la question de la climatisation, sans tomber dans les postures caricaturales. Au point où on en est (à l’heure où nous écrivons ces lignes, la France traverse à la mi-juin sa deuxième vague de chaleur de l’année), rejeter en bloc ces technologies est tout aussi contre-productif que de prôner leur généralisation.
Il faut aussi et de toute urgence cesser de l’envisager comme un geste purement individuel pour privilégier les approches collectives et penser une politique du refroidissement socialement juste.
Pour citer l’Ademe, il est en effet “nécessaire d’anticiper l’impact des vagues de chaleurs en planifiant en priorité des actions de réduction des besoins de froid (isolation, protections solaires ou encore brasseurs d’air, gestes et comportements adaptés), qui permettront dans un grand nombre de cas de retarder la nécessité de recourir à la climatisation active”.
Nous aborderons prochainement dans un article les alternatives et les solutions complémentaires à la clim “classique” qui monopolise encore trop souvent les débats en période de canicule – comme si les climatiseurs étaient l’unique solution.
One Response
Merci pour cet article mesuré qui sort des caricatures ! Je suis de gauche et pro-climatisation (de manière mesurée bien sûr : pas à 18°, pas partout et n’importe comment) et j’avais l’impression d’être “contre mon camp” !
J’ai accouché 2x à Port Royal en été et je ne comprends pas comment cette maternité qui date de 2012 a été conçue sans climatisation !