|
Getting your Trinity Audio player ready...
|
5 764. C’est le nombre de décès supplémentaires en juin 2026, pendant l’une des canicules les plus intenses qu’ait connues la France. Si les personnes les plus âgées ont payé un lourd tribut, la canicule n’a épargné personne. Les moins de 45 ans ont vu leur mortalité augmenter, avec près de 30 % de décès supplémentaires par rapport à une période sans canicule. Pour Santé publique France, cette hausse chez les plus jeunes montre « l’intensité remarquable » de cette canicule.
La chaleur tue, plus que n’importe quel autre aléa climatique. Le constat, et le rôle du changement climatique, n’a rien de nouveau. Dès 1995, le deuxième rapport du GIEC alertait déjà : « L’évolution du climat risque d’avoir des conséquences nombreuses et essentiellement préjudiciables pour la santé et d’accroître sensiblement la mortalité ».
Les données de l’Insee ne trompent pas : le pic de mortalité pendant la canicule de juin 2026 est clairement visible. Au plus fort de l’épisode, le 26 juin, 2 935 décès ont été enregistrés. C’est deux fois plus qu’à la même date en 2025 (1 647 décès).

Sommaire
Compter les morts : un acte politique
Reste une question cruciale : comment déterminer qu’une personne est morte de la chaleur ? La question n’est pas que méthodologique. Compter les morts est un acte politique : cela rend visible l’impact du réchauffement climatique sur la santé humaine. Et c’est une question sensible. En Inde, les statistiques officielles recensent 460 décès liés à la chaleur en 2024 contre 30 000 estimés par des chercheurs pour seulement cinq jours de canicule. L’écart est vertigineux.
Une question aussi sensible en France, où certains peuvent minimiser l’impact de la chaleur sur la mortalité. Sur France Culture, Jean-Marc Jancovici notait que les « morts de la canicule 2003 ont en fait perdu quelques mois d’espérance de vie ». Autrement dit, la chaleur n’aurait fait qu’avancer des décès inéluctables. En réalité, cela ne concerne qu’un tiers des victimes, précise Philippe Quirion, chercheur au CIRED, citant une étude scientifique sur les données de la canicule de 2003. Si cet « effet d’avancement » existe, il n’a concerné en 2003 qu’un tiers des victimes de la canicule. Surtout, à mesure que les canicules gagnent en intensité, cette part diminue : la chaleur touche tout le monde et pas seulement les plus fragiles qui seraient dans tous les cas décédés dans les mois qui suivent.
Tour d’horizon des deux méthodes principales utilisées pour estimer l’impact de la chaleur sur la mortalité.
La chaleur tue : ce que dit la médecine
Avant de compter les morts, rappelons le constat établi par la recherche médicale : la chaleur augmente le risque de mourir. « La mortalité est accrue à court terme à la fois pour les températures les plus chaudes et pour les plus froides », résume l’Inserm. En France, la « température optimale » est de 20 °C.
La chaleur met le corps humain à rude épreuve. Elle impacte sa capacité à réguler sa température, ce qui peut entraîner des effets directs comme l’hyperthermie. « Les premiers symptômes d’une température interne excessive sont assez bénins : crampes, œdèmes, épuisement… mais peuvent ensuite conduire à la syncope, voire même au coup de chaleur et au décès », expliquait l’épidémiologiste Kevin Jean dans un article sur Bon Pote.
Mais les conséquences de la chaleur ne se limitent pas aux effets visibles. La hausse de la température corporelle et la déshydratation fragilisent plusieurs organes et peuvent aggraver des pathologies existantes. Les études montrent une augmentation des risques cardiovasculaires, en particulier pour les accidents vasculaires cérébraux et les maladies coronariennes. Les épisodes de forte chaleur sont aussi associés à une hausse des atteintes rénales. Sans surprise, les personnes les plus à risque (avec des antécédents, les plus âgées, ou souffrant de diabète) sont les plus exposées.
Les effets de la chaleur peuvent aussi être plus indirects. Les canicules (mais aussi les feux de forêt) dégradent la qualité de l’air et aggravent les maladies respiratoires. Sans compter les effets de la chaleur sur la santé mentale, sur le risque de suicide, et sur la mort par noyade.
+30 000 SONT DÉJÀ INSCRITS
newsletter
Une alerte pour chaque article mis en ligne, et une lettre hebdo chaque vendredi, avec un condensé de la semaine, des infographies, nos recos culturelles et des exclusivités.
L’excès de mortalité : compter les morts supplémentaires
Comment déterminer qu’une personne est morte de la chaleur ? Dans certains cas, un médecin peut l’indiquer sur le certificat de décès. Mais c’est plutôt rare et concerne avant tout les effets visibles de la chaleur, comme la déshydratation. « La chaleur a un impact sur de nombreuses pathologies, comme les maladies cardiovasculaires, mais aussi sur d’autres facteurs comme l’augmentation de la pollution de l’air. Ce n’est pas toujours visible », rappelle Robin Lagarrigue, chargé d’étude scientifique chez Santé publique France. Une grande partie des décès échappe donc au décompte si l’on se limite aux causes inscrites sur les certificats médicaux.
Les autorités de la plupart des pays européens, dont la France, la Belgique, le Royaume-Uni et l’Allemagne, utilisent donc une autre méthode : l’excès de mortalité. Le principe est simple : comparer le nombre de décès observés pendant une canicule au nombre de décès « attendus » si celle-ci n’avait pas eu lieu.
Concrètement, Santé publique France s’appuie sur un modèle statistique pour estimer le nombre de décès qui auraient été enregistrés en l’absence de canicule. Pour les 92 départements touchés par la canicule de juin 2026, le modèle estime ce nombre à 15 910. Sauf que, après remontée des données de mortalité, les équipes de Santé publique France tombent sur un autre chiffre. 21 674 personnes sont mortes pendant la canicule, soit 5 764 décès supplémentaires.

Dans ce calcul, Santé publique France prend aussi en compte les trois jours qui suivent la fin de la canicule. « Les effets de la chaleur sur le corps peuvent se voir quelques jours après la fin de la canicule », explique Robin Lagarrigue.
Une méthode rapide à mettre en place
Cette méthode a un avantage majeur : sa rapidité. Quelques semaines seulement après une canicule, les autorités peuvent déjà publier l’excès de mortalité. « On peut donc avoir une communication rapide qui permet, pendant l’été, d’alerter sur les risques de la chaleur et des canicules », explique Santé publique France.
En revanche, cette estimation repose sur les décès toutes causes confondues. Autrement dit, impossible de dire si une personne est directement morte de la chaleur. Sauf qu’en comparant la mortalité observée pendant une canicule (choc exogène) à celle attendue sans cet épisode, le constat est clair : la majorité des décès supplémentaires relève de « l’effet canicule ».
Comment estimer la mortalité attendue ?
La difficulté réside dans le calcul de cette mortalité attendue. Les méthodes varient selon les pays. En France, le modèle s’appuie sur les six dernières années, tandis que l’Allemagne, par exemple, utilise une période plus courte. Or, selon la période de référence choisie, le nombre de décès attendus peut varier, et avec lui l’excès de mortalité.
Cette question devient encore plus importante avec le réchauffement climatique. Avec la hausse des températures, et les épisodes caniculaires qui interviennent de plus en plus tôt, les années intégrées dans le modèle seront de plus en plus chaudes. Sauf que, si ces années chaudes servent de référence pour calculer la mortalité attendue, une partie des décès liés à la chaleur sera alors considérée comme « normale », ce qui réduira mécaniquement l’excès de mortalité estimé lors des canicules.
Des morts de la canicule, et non de la chaleur
Cette méthode présente une autre limite : elle se concentre uniquement sur les canicules. Pourtant, le risque pour la santé augmente avec la chaleur, même lorsque les seuils de canicule ne sont pas atteints. Une journée à 30 °C peut déjà accroître la mortalité, notamment chez les personnes vulnérables. En se limitant aux seules canicules, cette méthode ne mesure donc qu’une partie des effets de la chaleur.
Comment mieux attribuer la mortalité à la chaleur
Une seconde méthode cherche à mieux estimer la part des décès attribuables à la chaleur. Son principe est simple : établir, pour chaque territoire et à partir de données historiques, une relation statistique entre la température et le risque de mortalité. Par exemple, à Paris, quel est le risque supplémentaire de mourir lorsqu’il fait 40 °C par rapport aux températures habituelles ?
Résultat : ces modèles produisent une courbe, souvent en forme de « U », qui décrit l’évolution du risque de décès en fonction de la température. Dans la plupart des pays, on observe un même phénomène. La mortalité augmente lorsqu’il fait très froid et quand il fait très chaud. Entre les deux se trouve une température « optimale » où le risque de décès est le plus faible.

Cette température optimale varie selon les territoires. Elle dépend du climat, de l’adaptation des populations, mais aussi des mesures mises en place pour faire face aux canicules.
Mesurer l’effet de la chaleur plus que des canicules
Cette méthode estime mieux la part des décès associée à la chaleur, et non seulement à la canicule. C’est essentiel : en France, entre 2000 et 2010, seulement un tiers des décès attribuables à la chaleur sont survenus pendant une canicule. La majorité des décès s’est donc produite lors de journées chaudes sans franchir les seuils d’alerte de canicule.
Son principal inconvénient est sa complexité. Cette méthode nécessite de développer des modèles sophistiqués longs à développer et à valider scientifiquement. Cela n’a pas empêché Christopher Callahan, chercheur à l’université d’Indiana (États-Unis), de communiquer des premières estimations pour la France à partir d’un modèle publié en 2025. En l’appliquant aux températures du 12 au 29 juin 2026, il estime que 2 766 décès seraient attribuables à la chaleur.
Santé publique France publiera sa propre estimation à l’automne. En 2025, l’autorité sanitaire avait estimé qu’environ 5 700 décès étaient attribuables à la chaleur. Au vu de l’été exceptionnellement chaud que connaît la France, ce chiffre sera nettement plus élevé en 2026. Pour parvenir à ce résultat, Santé publique France construit, pour chaque département, une relation statistique entre température et mortalité. Ce modèle permet ensuite, pour chaque journée dépassant les normales saisonnières, d’estimer la part des décès attribuable à la chaleur.
L’évolution de la relation entre température et mortalité
Cette relation statistique entre température et mortalité n’est pas figée dans le temps. Autrement dit, à température équivalente, le risque pour la santé peut évoluer, en fonction de l’adaptation des populations. « Historiquement, la chaleur a aujourd’hui légèrement moins d’impact sur la mortalité grâce à une meilleure prévention, notamment après la canicule de 2003 », note Robin Lagarrigue. Mais cette évolution ne signifie pas que l’impact disparaît. « Il augmente même, car les épisodes de chaleur deviennent plus intenses », ajoute-t-il.
Les modèles doivent donc être souvent mis à jour pour tenir compte de l’évolution du climat. Santé publique France prévoit de le faire en 2027. C’est d’autant plus important que le réchauffement climatique crée de nouvelles situations de vulnérabilité, absentes des données historiques. Un modèle construit sur des épisodes où les chaleurs extrêmes étaient rares sera moins précis face à des températures dépassant 40 °C.
Une méthode pour mesurer l’impact du changement climatique
Cette seconde méthode a un avantage majeur : elle permet d’estimer la part des décès liés au changement climatique. Pour cela, les chercheurs comparent des scénarios avec et sans changement climatique. Lors de la canicule de 2003, le réchauffement aurait augmenté de 70 % les risques de décès à Paris. À l’échelle nationale, près de 6 000 des 16 000 décès attribués à cette canicule auraient pu être évités sans réchauffement climatique.
Encore plus impressionnant, ces études permettent d’anticiper les effets futurs du réchauffement climatique. Les projections indiquent une hausse importante de la mortalité liée à la chaleur en France et en Europe du sud. Au niveau global, ce sont les pays d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Vietnam) qui seront les plus touchés.
Enfin, ces modèles permettent d’analyser les inégalités face à la chaleur. En intégrant des données individuelles, les chercheurs montrent que le risque varie selon l’âge, le sexe et le niveau de vie. Des travaux en région parisienne montrent que l’impact de la chaleur est plus élevé chez les femmes vivant dans les communes les plus défavorisées.
Deux méthodes complémentaires
Au final, « ces deux méthodes sont complémentaires », résume Santé publique France. L’excès de mortalité permet de mesurer rapidement l’impact d’une canicule sur les décès. La méthode statistique permet d’attribuer plus précisément les décès à la chaleur, y compris en dehors des épisodes caniculaires. Surtout, cette méthode statistique permet de prédire comment le réchauffement climatique, sans mesure d’adaptation, impactera notre santé.
Le problème est que ces chiffres sous-estiment l’impact réel de la chaleur. Les modèles repèrent les décès qui surviennent dans les jours suivant une hausse des températures, mais pas ceux plusieurs mois plus tard. Or, un été marqué par des températures extrêmes peut fragiliser durablement l’organisme, avec des conséquences sanitaires à long terme. Selon un article publié dans The Lancet, la chaleur peut donc « exposer les personnes touchées à un risque de décès deux à trois fois plus élevé pendant plusieurs décennies après l’événement initial ».
Toujours est-il que ces estimations restent essentielles. Elles sont issues de méthodes scientifiques et servent de référence aux autorités sanitaires. Ces chiffres alimentent aussi la communication gouvernementale. Le bilan annuel des impacts du changement climatique, publié par le ministère de la Transition écologique, note que 47 000 personnes sont mortes de la chaleur en France entre 2014 et 2025. Il aurait juste fallu que ce même gouvernement, au bilan environnemental catastrophique, décide de mieux protéger les Français face au changement climatique.