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Après la tornade qui a dévasté la commune Pomas, dans l’Aude, le 24 août, les regards se tournent vers le changement climatique. « Va-t-on enfin comprendre que nous sommes entrés dans une nouvelle ère climatique ? », a réagi à ce propos Jean-Luc Mélenchon sur X, tandis que Marine Tondelier a regretté que « face aux tornades, à des canicules et à des méga-feux historiques, la solution d’Emmanuel Macron, ce sont des parcs d’attraction », et estimé que « le climat devrait être [l’]obsession de tous les politiques. »
Sur le plateau de BFMTV, Sonia Mabrouk a, à l’inverse, balayé d’un revers de la main la responsabilité du changement climatique dans cette affaire : « Là, ce que nous voyons d’abord, c’est la nature qui prend le dessus. Il y a une sorte d’agrégation des colères, simplement contre la nature, faut pas toujours renvoyer à la politique. »
Alors, est-il juste d’incriminer la hausse généralisée des gaz à effet de serre ? Peut-on vraiment savoir si tel ou tel événement est la résultante de l’évolution du climat ? Le sujet est plus complexe qu’il n’y paraît. On fait le point avec le climatologue Christophe Cassou, co-auteur du sixième rapport d’évaluation du GIEC.
Orages et climat : un lien prudent établi par le GIEC
Commençons par aller voir ce qu’en dit le dernier rapport du GIEC, justement : « Les modèles climatiques prévoient systématiquement des changements environnementaux qui favoriseraient une augmentation de la fréquence et de l’intensité des orages violents associés à des tornades, de la grêle et des vents (niveau de confiance élevé). » Tout en précisant – et c’est important – que « le niveau de confiance est faible quant aux détails de cette augmentation prévue. »
Le lien établi est donc clair, mais attention aux conclusions hâtives. Cela ne signifie pas que ces phénomènes vont forcément s’intensifier et se multiplier en raison de la hausse moyenne des températures, tout le temps et partout dans toutes les régions, mais simplement que le changement climatique peut contribuer en moyenne agrégée sur l’ensemble de la planète, à des conditions atmosphériques favorables aux orages violents. La nuance est importante.
Prenons la situation actuelle : « Nous nous trouvons dans une configuration extrême cette année, où les mers et océans qui entourent l’Europe (l’Atlantique et la Méditerranée) sont particulièrement chauds en raison de la succession des canicules qui ont chauffé la surface de la mer », nous explique Christophe Cassou. Avant d’ajouter prudemment : « On s’attend à ce que ces conditions chaudes océaniques viennent un petit peu doper les orages, quand des configurations atmosphériques particulières leur sont de toute façon favorables. »

En effet, la chaleur à elle seule ne suffit pas à provoquer ce type de phénomènes. « Il faut des conditions atmosphériques particulières, en particulier du vent fort en altitude – comme il y a eu cette semaine – pour que les orages violents de type supercellule avec potentiellement des tornades, se déclenchent », souligne le climatologue. La preuve : dans les Caraïbes, il n’y a pas eu de cyclone cet été malgré la présence de masses d’air chaud et humide. Tout simplement parce que les conditions atmosphériques de grande échelle – notamment, précise-t-il, en raison de vents forts en altitude- sont défavorables en « étêtant » un cyclone naissant.
Incertitudes et disparités régionales
Complexité supplémentaire : les changements attendus dans les conditions atmosphériques favorables aux orages violents varient selon les régions. « Les modèles sont tous d’accord pour dire que si les conditions atmosphériques sont favorables aux déclenchements d’orage, alors ils sont plus intenses dans un climat réchauffé par l’homme. Mais ils ne sont pas d’accord sur les conditions du “si”. Est-ce que les vents d’altitude vont être plus favorables sur une région ou pas ? », poursuit Christophe Cassou. Conclusion : autant on peut affirmer qu’à l’échelle de la planète, il faut s’attendre à une augmentation des orages très violents, autant le niveau de confiance à l’échelle régionale est bas.
Certaines études dessinent de grandes tendances régionales, mais il faut les prendre avec des pincettes. Feldmann et al, 2025 anticipe ainsi, dans le scénario d’un réchauffement global de +3°C, que la fréquence des orages supercellulaires – un type d’orage isolé mais très dévastateur – en Europe augmentera de 11 %. Selon les simulations réalisées, cette hausse toucherait en particulier l’Europe centrale et de l’Est (notamment dans la région Baltique, avec +110 %), tandis que la péninsule ibérique et dans le sud-ouest de la France verrait les occurrences de ces orages diminuer. Dans ces deux dernières régions, « c’est dû au fait que les conditions atmosphériques de déclenchement potentiel des orages (à grande échelle) seront moins favorables aux orages, même dans une atmosphère plus chaude », commente Christophe Cassou.
Il précise aussi que « contrairement aux températures, on ne peut pas extrapoler ce qui se passe à +3 ou +4°C de réchauffement global avec ce qui se passe à +1,4°C aujourd’hui pour tous les changements de circulation/dynamique atmosphériques. Il y a des seuils à partir desquels les effets commencent à s’établir et il y a des changements de vents qui ne s’amplifient pas avec le réchauffement, mais bougent régionalement. »
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Tornades : les modèles climatiques dans le flou
La difficulté réside également dans la taille de ces phénomènes, qui nécessiteraient des ressources de calcul informatique extrêmement importantes pour être modélisés avec précision dans les modèles de climat. « Une tornade, c’est quelques centaines de mètres ; un orage, quelques kilomètres ou dizaines de kilomètres. Les modèles classiques utilisés pour analyser et projeter le climat futur ne simulent pas exactement ces phénomènes car leur maillage/précision est autour de 100 km. On doit alors se contenter de regarder les conditions atmosphériques ou climatiques de grande échelle – sur un pays, un continent, un bassin océanique… – pour avoir une information indirecte sur les changements pour ces phénomènes de plus petite échelle », expose Christophe Cassou.
Dans la section consacrée aux changements climatiques à venir à Europe du rapport du GIEC de 2021, il est précisé que les prévisions relatives aux phénomènes de petite échelle comme les tornades, les rafales de vent, les tempêtes de grêle et la foudre, ne sont « actuellement pas directement disponibles, en partie en raison de l’incapacité des modèles climatiques à simuler ces phénomènes » ; bref, qu’ « aucun élément ne permet de conclure à des changements dans la fréquence des tornades en Europe. » Depuis, de nouvelles études vont permettre d’affiner ces conclusions dans le prochain rapport du GIEC de 2027-2028 en cours d’écriture.
Météo-France note par ailleurs que « l’apparente augmentation du nombre de tornades au cours des dernières décennies s’expliquerait plutôt par un recensement facilité par les moyens de communication modernes (téléphones portables, réseaux sociaux…) »

Tempêtes : vers une probable intensification en Europe
La problématique se pose un peu différemment avec les tempêtes, qui peuvent facilement couvrir des zones de plusieurs milliers de kilomètres : « On peut les représenter dans nos modèles de climat : on n’a pas besoin d’attribuer de manière indirecte les changements liés aux tempêtes », précise Christophe Cassou.
En Europe, le 6e rapport d’évaluation du GIEC indique notamment que la fréquence des fortes précipitations associée à ces tempêtes a été mise en évidence avec un « niveau de confiance élevé » au nord-est du continent européen et dans les régions alpines ; l’attribution au changement climatique a par ailleurs été établie concernant le nord-est. En Europe centrale et de l’Ouest, la même tendance s’observe, mais avec un niveau de confiance moyen.
Ces phénomènes viennent aggraver les conséquences déjà à l’œuvre du changement climatique. « Les tempêtes qui passent aujourd’hui sur la France, même si elles ne sont pas nécessairement plus fortes en intensité des vents, induisent des risques plus élevés parce qu’elles contiennent plus d’eau, donc plus de pluies. Sur la bande côtière, elles induisent une hausse des niveaux de la mer temporaire qui va se superposer à la hausse chronique due au réchauffement climatique et engendrer des inondations côtières plus sévères », complète Christophe Cassou.
En revanche, les projections climatiques sur les tempêtes de vent en Europe (Severino et al, 2024, Priestley et al, 2024) font état de « grandes incertitudes » concernant les dégâts provoqués par ces phénomènes.
Sortir de « l’injonction à l’attribution »
Alors, la faute au changement climatique ou pas ? S’il est tentant de se poser la question quand un orage violent frappe le territoire, à l’image de la violente tornade dans l’Aude, on passe à côté du principal selon Christophe Cassou. À savoir, la vulnérabilité des territoires frappés par ces phénomènes.
Avant la tornade, l’Aude a traversé cet été une sécheresse exceptionnelle, de fortes vagues de chaleur (jusqu’à 41,2°C à Narbonne) et des feux. On pourrait aussi parler de la Gironde où des dizaines de milliers d’hectares sont partis en fumée, un phénomène parfois aidé par la foudre… Dans les territoires rendus vulnérables et fragilisés par les effets chroniques du changement climatique, les risques engendrés par les orages violents sont accentués.
« La tornade pourrait être considérée, de manière imagée, comme une forme de “sur-accident” : elle touche surtout un territoire qui est déjà sinistré par le changement climatique », résume Christophe Cassou. Et de conclure : « Il faut dépasser cette injonction d’attribution immédiate des événements de ce type, aller au-delà. Si on dit simplement que c’est attribuable au changement climatique, on va trop vite car la science ne peut pas fournir de manière robuste, une attribution parfaite sur de tels événements, contrairement aux canicules. Et si l’on dit que ce n’est pas dû au climat, dans ce cas c’est “la nature qui se fâche” comme l’a dit Sonia Mabrouk sur BFMTV. » La question est mal posée car ce qui compte, ce n’est pas uniquement l’aléa (ici un orage violent) mais le risque qui inclut le niveau de vulnérabilité à cet aléa. Ne tombons pas dans ce piège.
2 Responses
On tourne quand même autour du pot.
Si on lit bien à travers les lignes, en l’absence de sécheresse et de canicule, la probabilité de ne pas avoir ce type de phénomène (tornade à mesocyclone dans une supercellule) n’est pas nulle !🤪
Ce qui est certain, c’est que l’augmentation des gaz à effet de serre nous amène déjà, et continuera à nous amener plein de phénomènes mortels 🤬
Les prévisions prévoient une “intensification” des orages, sans que cette intensification soit évaluée statistiquement. Nous en sommes aux premiers orages de saison , il serait prudent d’attendre les suivants pour vérifier la pertinence du diagnostic au moins sur le territoire, puis de façon plus étendue, régionalement (Pyrénées, Massif central…), et enfin pour la planète.