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Près de 25 000 hectares brûlés, des morts et blessés graves chez les humains, des milliards de non humains tués ou déplacés, des habitations et cultures dévastées, des pompiers aux corps déjà usés… Nous ne sommes que début juillet et le bilan des incendies de l’été 2026 en France est déjà particulièrement inquiétant.
En cause : les records de chaleur et les deux canicules de mai et juin qui ont contribué à une sécheresse précoce et intense ainsi qu’à un dessèchement des végétaux.
Mais cette explication ne suffit pas à comprendre ce que nous vivons. Le constat politique est sans appel : le gouvernement a sabordé ses moyens et ses lignes de défense. Les services publics ont été privés de moyens (l’Office national des forêts a vu ses effectifs sans cesse rabotés depuis vingt ans). Plutôt que d’adapter et prendre soin de nos forêts, l’exécutif ne jure que par les solutions techniques et curatives, communiquant essentiellement sur les Canadairs comme d’autres ne jurent que par la climatisation face à la canicule. Pire encore, même cette réponse court-termiste a été totalement défaillante : le fiasco des commandes de bombardiers, torpillées par les coupes budgétaires de Gabriel Attal, démontrent l’amateurisme au plus haut sommet de l’État face à ces incendies. Des experts des incendies de forêts nous alertent, et c’est ce que nous décrivons dans cet article.

Sommaire
Ces incendies sont-ils vraiment exceptionnels ?
Ce dimanche 12 juillet, 25 000 hectares de forêt avaient déjà brûlé en France. C’est un record absolu, que quelques données permettent d’illustrer. D’abord, ces vingt dernières années, la saison des feux ne commençait pas avant la mi-juillet en France, explique à Bon Pote Julien Ruffault, chercheur sur les feux de forêt à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement). A titre de comparaison, en 2025 (année pourtant déjà précoce et intense en termes de canicule et incendies) 5 000 hectares « seulement » avaient brûlé à la même date.
Autre élément de comparaison : au cours de l’ensemble de l’été 2022, resté dans les mémoires comme particulièrement violent en termes d’incendies (dont « l’incendie du siècle » en Gironde), 60 000 hectares avaient brûlé.
Autrement dit : la saison des feux ne devrait même pas avoir démarré et pourtant près de la moitié de ce que représente un été record a déjà brûlé. Encore une dernière donnée : sur les 25 dernières années, le bilan total annuel des surfaces brûlées n’a dépassé qu’à trois reprises les 25 000 hectares (voir schéma ci-dessous).

Ces incendies sont aussi exceptionnels par leur localisation. Des départements habituellement épargnés sont touchés par des incendies (Maine-et-Loire, Cher, Eure, Indre) ou menacés (Loire-Atlantique ).
« Très inquiet », Julien Ruffault n’est en revanche « pas surpris » : « Tous nos modèles prévoyaient et prévoient quatre grandes tendances. Un allongement de la saison des feux, avec un début plus précoce et une fin plus tardive, une extension de la zone à risques avec une remontée longitudinale et latitudinale, plus d’événements extrêmes et enfin un renforcement de la fréquence des feux dans les zones historiquement touchées ».
Ce que nous vivons est donc la conséquence logique, prévisible et prévue du changement climatique. Les mêmes projections scientifiques nous disent que seule une réduction massive et rapide des émissions de gaz à effet de serre peut nous éviter des sécheresses éclair et des incendies toujours plus graves (par exemple, le dernier rapport du Haut Conseil pour le Climat, publié ce jeudi 9 juillet). Reste une question : les conséquences, décisions et adaptations nécessaires ont-elles et vont-elles être bien anticipées en France ?

Les moyens d’actions contre les incendies sont-ils suffisants ?
Pour répondre à cette question, la plupart des regards se tournent vers les moyens aériens et les Canadairs. C’est doublement logique. D’abord, parce qu’Emmanuel Macron en a fait en 2022 le symbole de la lutte contre les incendies. Il avait promis à l’époque : « Nous en avons douze (des Canadairs, ndlr) aujourd’hui, nous allons investir massivement pour que d’ici la fin du quinquennat (2027, ndlr), ces douze soient remplacés et que leur nombre soit porté jusqu’à seize.» Finalement, du fait de promesses revues à la baisse, de budgets rabotés et de retards de fabrication, les nouveaux Canadairs ne sont attendus que courant 2033.

La faute à qui ? Un rapport parlementaire publié en 2025 de la sénatrice (LR) Françoise Dumont a dénoncé les baisses de budgets décidées par le Premier ministre Gabriel Attal, qui avait réduit de 52,8 millions d’euros un programme de sécurité incendie : «Cette annulation a contraint la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises à renoncer à la perspective de commande de deux Canadair », a dénoncé ce rapport. C’est d’autant plus illogique que ces retards de commande sont extrêmement coûteux au niveau financier. Le prix des Canadairs n’a cessé de grimper pendant ce laps de temps. Et, selon le même rapport, les moyens alloués à la location d’aéronefs sont passés de 7 millions d’euros en 2024, à 30 millions d’euros en 2025 : « Il ne s’agit pas d’un usage vertueux de l’argent public. Pourquoi louer et ne pas acheter ? »
Alors, comment ne pas crier de concert avec l’autrice Corinne Morel Darleux (Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, éditions Libertalia, 2019), qui s’étrangle dans une interview au vidéaste Vincent Verzat titrée 2000 hectares brûlent à Die, aucun Canadair n’est disponible : « C’est tellement criminel, j’ai jamais vu ça. C’est comme si on revivait le Covid, et qu’il n’y avait toujours pas de masque. »
Cependant, une solution technologique telle que les Canadairs ne peut suffire à résoudre un sujet aussi grave que des incendies toujours plus graves et plus nombreux. Aussi, toute discussion sur les Canadairs devrait être suivie de débats beaucoup plus longs sur la réduction des émissions de CO2 et sur l’adaptation de nos paysages, de nos forêts et de nos modes de vie au changement climatique.

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Pourquoi les Canadairs ne suffiront pas à nous sauver
Interrogé par Bon Pote, le spécialiste des feux de forêt Julien Ruffault confirme que le sujet des Canadairs, aussi nécessaire soit-il, ne devrait pas être le seul traité par les responsables politiques et les journalistes : « Le débat public devrait se détacher du nombre d’avions ou du nombre de pompiers. D’une part, ce n’est pas ça qui va nous permettre de limiter le risque d’incendie et d’autre part, ça ne suffira pas face à certains incendies. Les pompiers eux-même nous disent qu’en cas de conditions extrêmes, ils n’arrivent pas à lutter. ».
En 2018, le chercheur en écologie du feu à l’Inrae Éric Rigolot rapportait déjà que même la Californie n’a pas pu lutter à l’époque contre l’incendie dit Camp Fire. Bien que réputée pour disposer des pompiers et équipements les plus aguerris de la planète contre les incendies, elle a subi l’épisode le plus meurtrier de son histoire, avec 85 personnes tuées, 13 500 maisons détruites et 62 000 hectares de forêt partis en fumée.

Il faut donc, insiste Julien Ruffault, mettre en place de nombreuses mesures pour anticiper et adapter. L’expert de l’Inrae mentionne plusieurs publications scientifiques qui ont ainsi démontré que, ces dernières décennies, le montant des dépenses de lutte contre les incendies (pompiers, Canadairs…) a augmenté en suivant une courbe presque identique à celle du total des hectares brûlés annuellement. En cause : les grands incendies sont à la fois beaucoup plus coûteux à combattre et plus coûteux en nombre d’hectares brûlés.
Conclusion du chercheur : il est bien plus rentable à tous les niveaux d’investir dans l’anticipation et dans la gestion des paysages que dans la lutte contre les feux. Problème : les mêmes coupes budgétaires et les revirements qui ont conduit la France à utiliser une flotte vieillissante et insuffisante de Canadairs ont aussi émaillé les décisions politiques qui auraient pu permettre à la forêt française d’être plus résiliente face aux incendies.
Comment la France a délaissé l’Office national des forêts
La lutte contre les feux est répartie entre de nombreux acteurs : pompiers (SDIS) et ministère de l’Intérieur (Canadair, Dash), préfets, maires… Mais un acteur est au centre : l’Office national des forêts. En plus de ses fonctions premières (produire du bois, accueillir le public et préserver l’environnement), l’ONF assure des missions d’intérêt général dont la défense des forêts contre les incendies (DFCI).
Historiquement limitée à une quinzaine de départements, cette mission de DFCI est désormais étendue à 86 départements et a été largement renforcée en termes de moyens humains ces dernières années, indique à Bon Pote le service de presse de l’ONF. Les agents et agentes de l’ONF doivent désormais exécuter plus de tâche de prévention (entretien des pistes, débroussaillement, sensibilisation du public, surveillance et évaluation du risque), d’appui à la lutte (assistance technique aux pompiers et cartographie des incendies) et de gestion post-incendies (recherche des causes, sécurisation des zones sinistrées, restauration des forêts, suivi des impacts).
Problème : cette réorganisation intervient dans un contexte de baisse structurelle des effectifs de l’ONF. En 1986, l’ONF comptait 16 000 personnes. Les effectifs sont tombés à 12 000 personnels en 1999, pour atteindre aujourd’hui « 7 611 personnes auxquels on a ajouté 500 apprentis en 2025 », déplore Loukas Benard, secrétaire national de la CGT forêt à l’ONF.
Un constat partagé par la Cour des Comptes, qui en juin 2025 estimait que « la stratégie de ressources humaines de l’établissement doit être repensée » et que ses « capacités opérationnelles » sont aujourd’hui affaiblies « notamment en matière de travaux sylvicoles et de surveillance des forêts ». Seule bonne nouvelle relevée par la Cour des comptes : « Du fait des événements de 2022, des suppressions de postes ont été annulées ». Malgré tout, le rapport suggère de hiérarchiser les missions ou renforcer les moyens et financiers de l’ONF, sans quoi « l’ONF ne sera pas en capacité de répondre pleinement aux exigences d’une gestion durable et résiliente des forêts publiques ».

Pourtant, on ne peut se réjouir de ce seul non-affaiblissement, estime Loukas Benard. « Des postes ont été redéployés sur la DFCI. Mais de ce fait, il y a encore moins de personnes dédiées à la gestion courante et au renouvellement de la forêt », regrette le syndicaliste pour qui « La structure même de l’ONF et sa capacité à tout mener de front se retrouvent altérées ». Selon lui, il faudrait à minima 9300 agents pour remplir les missions à bien : « on se montre très actifs sur la période des feux de forêt, même si l’on manque de moyens, mais il manque encore plus cruellement de moyens pour bâtir une forêt résiliente grâce à un travail au long cours.»
Parmi ces missions indispensables, on compte les activités de recherche permettant d’aboutir à des forêts saines et diversifiées (« La diversité des espèces est un facteur qui augmente la résilience post-incendies », confirme à Bon Pote Julien Ruffault). , la réalisation de diagnostics pour identifier les peuplements forestiers en situation de dépérissement du fait des sécheresses à répétition, les plantations et le renouvellement des forêts, le soin des massifs forestiers, la lutte contre les pathogènes (de plus en plus nombreux et dangereux du fait du changement climatique, à commencer par le scolyte qui ravagent les épicéas) qui affaiblissent les forêts… Ces menaces demandent d’autant plus de recherches et de moyens qu’elles s’inscrivent dans un véritable cercle vicieux. Les arbres fatigués par les sécheresses sont beaucoup plus sensibles aux ravageurs, dont les déplacements sont facilités par le changement climatique. Les feux répétés affaiblissent les forêts et les rendent plus sensibles aux sécheresses. De même, des sécheresses fréquentes diminuent la résilience des forêts après les feux et la survie des jeunes individus, autant qu’elles rendent aussi les feux plus violents. « Nous sommes à l’os sur toutes ces missions alors que si nous n’avons pas des forêts pleines de vie, le risque d’incendie sera croissant », avance Loukas Benard.
Dans son dernier rapport, publié ce jeudi 9 juillet, le Haut conseil pour le climat (HCC) dénonce également le manque de moyens humains à l’ONF, ajoutant que les opérateurs de l’Etat manquent pour assurer les missions dites UTCATF : à savoir maintenir ou accroître les gaz à effet de serre absorbés par les forêts et les sols, et dont l’efficacité s’effondre à cause du changement climatique, des sécheresses et des incendies.
Face aux brasiers de 2026, l’heure des comptes
Les incendies posent des enjeux d’adaptations à l’ensemble de la société. Pas moins de 75% des forêts françaises sont privées. Des centaines de milliers d’habitations se trouvent à l’interface entre forêt et zones urbanisées, ce qui augmente le risque de départ de feux et accroît la difficulté de protection en cas d’incendie. Mais ces situations privées ne pourront être résolues sans un mouvement clair initié par l’Etat. Or, en privant le service public des forêts de ses moyens alors que les besoins deviennent cruciaux, le gouvernement rate le coche de l’anticipation et de l’adaptation. Face aux feux de l’été 2026, regarder les Canadairs en ignorant le sabordage de l’adaptation forestière relève donc d’une totale irresponsabilité et impréparation politique.
2 Responses
L’ONF est un EPIC, pas une ONG (comme dit à 2 reprises dans cet article). À corriger.
ONF ONG faute de frappe ?