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Faut-il verdir la guerre ou la combattre ?

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©Crédit Photographie : YOAN VALAT / POOL / AFP
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Impossible d’y échapper. Ukraine, Gaza, Iran, Liban… Depuis quelques années, guerres et génocides rythment l’actualité et alimentent les débats jusqu’en France autour de l’exportation d’armes (le pays est deuxième sur le podium mondial), des dépenses militaires (+36 milliards d’euros jusqu’en 2030 annoncés le 8 avril) ou encore de l’instauration d’un service militaire volontaire (à compter de l’été 2026).

Et penseurs et partis écolos, dans tout ça ? À l’heure où le “discours pragmatique” d’un renforcement de la défense français et européenne s’impose face aux velléités impérialistes russe et états-unienne, les critiques visant les ravages humains et environnementaux du complexe militaro-industriel semblent difficilement audibles. Le sujet suscite bien quelques débats, mais force est de constater qu’il ne s’est pas (encore) imposé comme un sujet cardinal pour les écologistes.

Et c’est bien dommage, car “l’impensé de la guerre affaiblit l’écologie”, avertit Vincent Rissier dans son ouvrage Contre l’écologie de guerre (éd. La Dispute, 2026). La question est délicate, mais plus que jamais incontournable si l’on veut penser une écologie cohérente et crédible en tant que force de gouvernement. Bon Pote s’est attaqué à la question en sondant les principales positions qui divisent le camp écolo : les tenants d’une armée “durable”, les théoriciens de l’“écologie de guerre” visant à concilier impératifs sécuritaires et “transition énergétique”, et les antimilitaristes combattant la “militarisation de la société” et l’impérialisme. 

La guerre, une ennemie naturelle de l’écologie

Commençons par rappeler les bases. Au départ, la guerre fait partie des ennemis de l’écologie. Ses racines sont à chercher du côté de courants philosophiques comme “le transcendantalisme[qui croit en la bonté inhérente des humains et de la nature, ndlr] et le romantisme qui proposent dès le 19ème siècle une relation morale à la nature, authentique lieu d’apaisement et d’introspection à préserver de la violence du monde”, retrace le chercheur Adrien Estève dans son essai Guerre et écologie (Puf, 2023).

Quand l’écologie se constitue en courant politique (en France, dans le sillage de Mai-68), elle développe par la voix de ses théoriciens, à l’instar de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, une “dénonciation des pollutions générées par l’industrialisation et l’urbanisation, mais aussi par la militarisation du monde”, poursuit-il. Une idée qui va s’incarner dans des luttes historiques – victorieuses – comme celle du Larzac s’opposant à l’expropriation de paysans pour l’extension d’un camp militaire (1971-1981), ou du projet de centrale nucléaire de Plogoff (1978 et 1981).“Il y a eu un activisme très déterminé contre le nucléaire civil en France, qui ne pouvait être disjoint du nucléaire militaire : c’était la filière nucléaire dans son intégralité qui était contestée”, précise à Bon Pote l’historien Eric Fournier.

Une philosophie qui triomphe aussi chez René Dumont, premier candidat à s’être présenté sous l’étiquette écologiste à une élection présidentielle française (en 1974) : “On retrouve dans son programme (“L’utopie ou la mort !”) une critique de la militarisation, du développement technologique et de la puissance de destruction de l’arme nucléaire”, nous explique Bruno Villalba, professeur de science politique à AgroParisTech et spécialiste de l’écologie politique en France, qui confirme que “le pacifisme est l’une des structures fondamentales de l’écologie.” 

Une industrie ultra-polluante

Il faut dire que tout, dans la guerre, est aux antipodes de l’écologie. Côté climat, tout d’abord : selon un rapport de novembre 2022 du Conflict and Environment Observatory, le complexe militaro-industriel mondial émet à lui seul 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit autant que l’aviation. S’il était un pays, cela ferait de lui le quatrième plus gros pollueur mondial. Le rapport précise que la fourchette est comprise entre 3,3 et 7 % des émissions globales. Le bilan est difficile à estimer étant donné que la plupart des armées dans le monde déclarent moins de 10 % de leurs émissions réelles, alerte l’organisation Scientists for Global Responsibility (SGR). À l’échelle française, par exemple, le flou règne. Contacté, le ministère des Armées n’a pas communiqué de bilan carbone.

Source : Conflict and Environment Observatory, 2022

Pas surprenant quand on sait à quel point les activités militaires sont voraces en énergies fossiles. “Les porte-avions non nucléaires consomment environ 22 700 litres de carburant par heure; les avions de chasse F-35A, F-16 et F-15 brûlent souvent 5600 à 6000 litres de carburant par heure; et les hélicoptères militaires ont besoin de près de 19 litres pour parcourir un kilomètre”, indique une étude de Jorgenson et al, 2025.

Bien entendu, en matière d’émissions de CO₂, toutes les armées ne se valent pas. Particulièrement polluante, l’armée américaine pollue à elle seule davantage que 140 pays dans le monde. Et la hausse des dépenses militaires n’arrange pas son cas. Le budget 2026 du Pentagone (1000 milliards de dollars) émettra 26 mégatonnes de gaz à effet de serre additionnels, soit l’équivalent des émissions annuelles de CO₂ de la Croatie, a calculé le Climate and Community Institute

Au sein de l’OTAN, le Transnational Institute a quant à lui montré que le nouvel objectif de dépenses militaires (les pays membres se sont engagés à y consacrer 3,5 % de leur PIB d’ici 2035) devrait entraîner l’émission de 2330 mégatonnes de CO₂ d’ici à 2030 (soit 692 mégatonnes supplémentaires). Les montants engagés – 2600 milliards de dollars additionnels d’ici la fin de la décennie, pour un total de 13400 milliards – permettraient de couvrir trois années de besoins de financement climatique des pays en développement à raison de 1000 milliards de dollars par an. Ou de financer intégralement la conversion du réseau électrique mondial à la neutralité carbone d’ici 2030 !

Le problème, c’est que dans l’histoire des négociations pour le climat, la question militaire a bénéficié d’un traitement de faveur. Le tout, sous la pression des États-Unis qui ont obtenu que le secteur militaire soit exempté des objectifs climatiques fixés par le protocole de Kyoto en 1997. Depuis l’Accord de Paris (2015), chaque État peut décider des objectifs qu’il se fixe ou non concernant ses forces armées – mais force est aujourd’hui de constater, selon le Conflict and Environment Observatory, que “rares sont ceux qui mentionnent l’armée” dans leurs contributions déterminées au niveau national (CDN).

L’écocide, nerf de la guerre

Les ravages environnementaux ne s’arrêtent pas au climat. S’il peut paraître déplacé à première vue de s’en soucier alors que tant de vies humaines sont détruites (un sujet que nous avions déjà abordé chez Bon Pote au lendemain de l’invasion russe en Ukraine, en 2022), il n’est pas inutile de rappeler que la fréquences des aléas climatiques va augmenter, et que selon le Giec, ces catastrophes climatiques viendront alimenter les conflits.

Mais il faut aussi souligner que destructions écologiques et humaines vont souvent de pair dans les guerres. Les destructions environnementales ne sont pas juste des dommages collatéraux, mais une “composante intrinsèque de la guerre impérialiste, un outil pour chercher à briser les peuples”, écrit Vincent Rissier. “Le terme d’écocide est intrinsèquement lié à la guerre”, indique pour sa part le chercheur en sciences sociales Pierre Douillard-Lefèvre dans son ouvrage Maudite soit la guerre (éd. Divergences, 2025). 

Lors de la guerre du Vietnam (1955-1975), les États-Unis ont déversé des millions de tonnes d’ “agent orange”, un puissant herbicide produit par Monsanto, sur la jungle vietnamienne et laotienne afin de détruire l’ensemble de l’écosystème. Aujourd’hui encore, on estime à 5 millions le nombre de personnes contaminées par ce poison qui se transmet de génération en génération. Une stratégie qui existe hélas encore aujourd’hui. Au début de l’année 2026, le Liban a dénoncé une attaque israélienne au glyphosate dans le sud du pays. L’usage de phosphore blanc par l’armée d’Israël est également dénoncée depuis des années par Human Rights Watch.

#Liban : L'utilisation illégale de phosphore blanc par l'armée israélienne au-dessus de zones résidentielles est extrêmement alarmante. https://www.hrw.org/fr/news/2026/03/09/liban-israel-a-illegalement-utilise-des-munitions-au-phosphore-blanc

Human Rights Watch en français (@hrw-fr.hrw.org) 2026-03-14T08:26:00.996521131Z

Et en Palestine, le génocide va de pair avec une destruction à grande échelle de la biosphère. Selon un communiqué de l’ONU (mai 2025), les terres arables ont tellement été pilonnées par l’armée israélienne que seules 4,6 % d’entre elles sont encore cultivables : un véritable “effondrement du système agroalimentaire” dont plus d’un demi-million de personnes dépendaient entièrement ou partiellement pour leur subsistance avant la guerre. De plus, d’après l’AFP, 80 % des infrastructures liées à l’eau ont été endommagées par les attaques israéliennes.

La guerre, carburant du capitalisme

C’est un fait, la guerre est aussi et en dépit de toutes ses horreurs, une source intarissable de profits. Autrement dit, une alliée évidente pour le capitalisme. L’histoire grouille d’exemples de grandes entreprises ayant tiré parti de la guerre, à l’instar d’IBM qui a connu le succès grâce à la technologie informatique utilisée pour mettre au point la bombe à fusion d’hydrogène ; du géant de la surveillance Palantir lancé après les attentats du 11 septembre 2001 pour doper la lutte antiterroriste et les attaques militaires (comme aujourd’hui en Iran), et dont la capitalisation boursière dépasse les 324 milliards de dollars (au 15 avril 2026) ; ou encore des la société américaine de construction, d’ingénierie et de milice privée KBR, qui s’est enrichie en reconstruisant l’Irak détruite par les États-Unis. Soit l’incarnation de la “stratégie du choc” théorisée par Naomi Klein, lorsque l’ultralibéralisme met à contribution les crises et les désastres pour écraser la démocratie au profit de la seule loi du marché.

Et c’est sans parler des compagnies pétrolières qui, selon une étude commandée par Greenpeace Allemagne (publiée le 1er avril 2026), engrangent plus de 80 millions d’euros de profits supplémentaires par jour depuis le début de la guerre en Iran alors que les cours du pétrole se sont envolés

Ces mêmes entreprises à l’origine des “bombes carbone” qui ont anéanti l’objectif de +1,5°C fixé par l’Accord de Paris et condamnent notre avenir, et dont les intérêts sont sécurisés par des forces militaires. Par exemple en Ouganda, où TotalEnergies déploie son mégaprojet pétrolier EACOP : comme l’a révélé le média Africa Intelligence (cité par Reporterre), les militaires ougandais déployés pour protéger les sites pétroliers de la multinationale française ont été formés, en partie, par des militaires français.

Plus largement, analyse Pierre Douillard-Lefèvre dans son livre, les conflits armés sont un remède tout trouvé à la crise que traverse actuellement le système capitaliste. L’accumulation du capital – et sa concentration – est aujourd’hui telle, écrit-il, qu’il ne trouve plus de débouchés. “Le capitalisme repose sur une équation implacable : s’étendre toujours plus et conquérir incessamment de nouveaux marchés. (…) Une quête qui se heurte à l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini. Mais la guerre résout cette impasse : elle double les opportunités, avec l’industrie de la destruction d’abord, puis celle de la reconstruction ensuite.”

C’est aussi vrai en France où “la relance de la course à l’armement permettrait (…) de compenser son recul sur les marchés mondiaux, en dopant les principaux secteurs de la performance économique et de l’innovation hexagonales : le nucléaire, l’aéronautique et la production d’armes”, observe le média Le Vent se Lève en reprenant l’argumentaire de l’économiste Claude Serfati. “Depuis le début des années 1960, la direction générale de l’Armement (DGA), le bras industriel du ministère des Armées, explique que la France doit exporter un-tiers de sa production d’armes pour que son coût soit économiquement supportable pour le budget de l’Etat. La dépendance aux ventes d’armes est donc structurellement inscrite dans le modèle français d’armement”, précise par ailleurs l’expert dans une interview accordée à la revue Contretemps.

À l’heure de la militarisation des technologies d’intelligence artificielle (IA) – de l’Ukraine à la Palestine –, les Big Tech n’hésitent pas non plus à monter au front pour alimenter la machine de guerre et grappiller des revenus supplémentaires. Quitte à renier leurs principes, à l’instar de Google qui a acté en février 2025, un assouplissement de ses “principes éthiques” concernant l’usage de l’IA dans l’armement ou la surveillance, ou encore d’OpenAI qui a signé un partenariat avec l’armée américaine début 2026. 

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Le camp d’une guerre plus “verte”

Le secteur militaire a bien vite compris que les conséquences environnementales massives de ses activités allaient lui poser un problème de réputation, voire de légitimité. Dans Guerre et écologie (Puf, 2022), Adrien Estève explique que “les forces armées ont été confrontées à des demandes de justification formulées dès les années 1970 sur les conséquences environnementales de leurs activités, mais n’ont que tardivement employé des discours de responsabilisation qui incorporent certains principes écologiques comme la durabilité ou l’adaptation climatique dans la réflexion stratégique.” 

Adrien Estève précise qu’en France, le tournant a été pris en 2008 (dans le contexte du Grenelle de l’environnement) lorsque le “Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale” mentionne explicitement la mission de “protection de l’environnement et des ressources naturelles” des forces armées. 

Une ligne que la direction générale de l’armement (DGA) a tenue jusqu’ici, en dévoilant en 2025 sa “politique environnementale” pour les cinq prochaines années. Au menu : “clauses d’écoconception dans les contrats d’acquisition de systèmes d’armes” et hélicoptères militaires volant “avec du carburant d’aviation durable”. On pourra ainsi se rassurer (ou pas) de savoir que Thales, fleuron national de l’armement – qui équipe notamment les drones de combat israéliens depuis 2018, ainsi que l’a révélé le média d’investigation Disclose – s’est engagé dans une démarche circulaire en réutilisant par exemple les composants des sonars militaires.

Des discours dont le très médiatique ingénieur Jean-Marc Jancovici s’est fait l’écho, en arguant de l’importance de décarboner les armées pour “piloter une stratégie de défense dans un monde qui va subir la dérive climatique et un stress sur les ressources”. 

Tournant kaki chez les Verts

Concilier écologie et renforcement du secteur militaire : c’est aussi sur ce fil que cheminent aujourd’hui Les Écologistes (ex-EELV), qui se sont dotés en 2024 d’une Commission “Défense”. Son objectif ? “Faire de la défense française un modèle de Transition vers les énergies renouvelables, d’adoption de pratiques durables et de protection des écosystèmes sensibles, tant dans son action que dans sa réflexion post-conflit”. Loin de son héritage pacifiste historique, le parti vert “approuve” aujourd’hui le plan de réarmement de 800 milliards d’euros décidé par la Commission Européenne, reposant notamment sur des prêts aux États et un assouplissement des règles budgétaires pour les investissements dans le domaine de la défense. Investissements qui, comme nous l’avons détaillé dans notre enquête, peuvent alimenter les “fonds durables” sans que la Commission européenne n’y voie de contradiction.

Les Écologistes ont également salué, au début du mois de mars, la stratégie de “dissuasion nucléaire avancée” annoncée par Emmanuel Macron, impliquant – entre autres – une augmentation du nombre de têtes nucléaires. 

Un revirement à la fois contradictoire par rapport à la pensée écologiste “originelle” (anti-nucléariste et pacifiste) et logique dans la mesure où “quand vous arrivez aux portes de pouvoir et que vous avez un minimum de responsabilité politique, il est extrêmement compliqué de maintenir un discours qui est aux antipodes de ce que l’on va considérer comme réaliste, acceptable et normal dans une position militaire”, explique Bruno Villalba à Bon Pote. Ce tournant kaki remonte aux guerres de l’ex-Yougoslavie. “Ça a été un déchirement” entre ceux qui défendaient une position pacifiste et les tenants d’une position “pragmatique” (Alain Lipietz et Daniel Cohn-Bendit) qui “justifiaient l’utilisation de ‘frappes préventives’ de l’OTAN en 1999”, à Belgrade (Serbie) et Pristina (Kosovo), retrace le chercheur. 

L'”écologie de guerre” : allier intérêts sécuritaires et transition énergétique

Dans son ouvrage L’écologie de guerre (2024), le philosophe Pierre Charbonnier explique que le contexte géopolitique actuel, qui a ramené la guerre sur le sol européen avec l’invasion de l’Ukraine en 2022, amène l’Europe à considérer la décarbonation comme un atout géopolitique et de souveraineté (visant à se libérer du gaz russe, notamment).

Pas question ici de “verdir” la guerre, mais plutôt de soutenir que l’écologie pourrait ainsi trouver dans les intérêts stratégiques et sécuritaires une légitimité et une motivation nouvelles. “Il faut que l’écologie européenne fasse son tournant réaliste (…) Elle doit abandonner l’habitude néfaste qui consiste à s’exprimer en termes consensuels et pacificateurs”, écrit le philosophe. Sa pensée, constate Vincent Rissier, est largement partagée, aussi bien du côté des Écologistes de Marine Tondelier et de Raphaël Glucksmann (qui veut faire de l’Europe une “puissance écologique”) que d’Agnès Pannier-Runacher (alors ministre de la Transition écologique) et même du think tank de droite Écologie responsable

Pour l’instant en tout cas, force est de constater que le scénario espéré ne s’est pas réalisé. Il est évident que les sanctions contre la Russie n’ont pas “verdi” l’Europe. C’est même le contraire qui s’est produit puisque le Vieux continent a notamment troqué les énergies fossiles russes par du gaz naturel liquéfié américain… dont l’empreinte carbone est 2,5 fois plus élevée que le gaz acheminé par gazoduc. Tout en nouant de nouvelles dépendances à une puissance impérialiste en roue libre. Au fond, analyse Vincent Rissier dans son livre, l’écologie de guerre apparaît comme un nouvel avatar du “capitalisme vert” qui, dans la continuité du Pacte Vert européen, cherche à “assurer une croissance verte qui garantisse à la France et à l’Europe une sécurité énergétique”.

Et du côté de La France Insoumise ?

Plus à gauche, la France insoumise (LFI) ne s’inscrit pas dans cette écologie de guerre, constate Vincent Rissier. Le parti de Jean-Luc Mélenchon – qui porte de nombreuses mesures écologiquesprône en effet une défense “indépendante et populaire”, libérée de l’OTAN et surtout du “mythe d’une “Europe de la Défense” (au profit de l’ONU que LFI souhaite renforcer), une différence majeure avec le prisme adopté par Pierre Charbonnier.

On trouve néanmoins dans son programme des éléments visant à concilier la question écologique et l’enjeu militaire (“Si la France doit engager un effort sans précédent pour réduire son impact sur le changement climatique, il va de soi que de nombreuses infrastructures de la défense devront également être adaptées”). Et si le parti critique les OPEX (opérations extérieures) de la France et la“militarisation des actions de police”, on ne saurait le qualifier d’antimilitariste, ne serait-ce qu’en raison de sa volonté de créer une “conscription citoyenne” obligatoire de neuf mois – comprenant une formation militaire – pour les hommes et les femmes. Ou encore de son contre-projet de loi militaire qui regrette que soit repoussé à 2035 l’objectif d’équiper l’Armée de Terre de 300 blindés Jaguar.  

Le camp de l’antimilitarisme

Aux antipodes de l’écologie de guerre, on voit émerger depuis quelques années un retour non pas du pacifisme originel de l’écologie politique, mais de l’antimilitarisme, quoi avait plus ou moins disparu des radars depuis la fin du service militaire obligatoire en 1997. 

Souvent taxé de naïveté ou de “démagogie”, il est incarné notamment, sur le front militant, par la coalition Guerre à la Guerre née en 2025 (qui réunit une trentaine organisations anticolonialistes, antiracistes, antifascistes et écologistes, comme Les Soulèvements de la Terre), mais aussi par le parti d’extrême gauche Révolution permanente.

Cet antimilitarisme ne doit toutefois pas être confondu avec un refus total de la guerre, comme le prônait le pacifisme des premiers écologistes. “Le pacifisme est le refus de la possibilité même de participer à la guerre et d’obéir à un commandement, quel qu’il soit, dont l’objectif serait de la destruction de l’homme et de la nature”, résume Bruno Villalba. Sont considérés comme pacifistes ceux qui refusent d’aller à l’armée (l’objection de conscience). “Le pacifisme est le statu quo : dans une situation d’injustice, il revient à donner raison à l’oppresseur”, estime de son côté le chercheur en sciences sociales Pierre Douillard-Lefèvre.

Né à la fin du 19e siècle dans des milieux révolutionnaires, l’antimilitarisme, lui, se fonde sur un rejet de l’autorité militaire : “Les uniformes, les épaulettes, les officiers des casernes, ça les dégoûte”, nous explique l’historien Éric Fournier, qui précise que contrairement aux pacifistes, les antimilitaristes ne sont pas forcément “non-violents”. Contacté par Bon Pote, un porte-parole de Guerre à la Guerre précise : “On n’est pas là pour condamner des forces qui résistent à l’impérialisme par les armes dans certains endroits.” 

Une position que les Soulèvements de la Terre résument ainsi, en expliquant vouloir “agir contre la dynamique capitaliste et impérialiste du complexe militaro-industriel [et] viser les entreprises complices de génocide et de crimes de guerre”

“Depuis la France, notre engagement face au complexe militaro-industriel chemine sur une ligne de crête : ni opposition morale de principe à toute guerre en s’exonérant de prendre parti dans les conflits en cours ; ni ralliement à l’union sacrée derrière “notre” État-nation, inaction face à la course à l’armement et acceptation passive des sacrifices qu’il veut nous imposer en son nom.”

Un ennemi : l’impérialisme

Très concrètement, les militants de la coalition dénoncent notamment la complicité de la France dans le génocide en Palestine. Dans le cadre de la campagne qu’ils ont lancée au début de l’année 2026 contre Thales, ils militent notamment pour l’annulation des contrats avec l’armée israélienne. 

Cet antimilitarisme moderne ne se limite pas aux conflits armés ouverts. Il vise aussi de manière plus générale la “militarisation de la société” décrite par le sociologue Mathieu Rigouste dans La guerre globale contre les peuples (La Fabrique, 2025), où il dresse un “continuum” entre les guerres à proprement parler, et “le maintien de l’ordre dans les quartiers populaires ségrégués et les prisons” qui “emploient des méthodes et des armes issues des répertoires de guerre coloniale”. Le chercheur donne notamment l’exemple des BAC (Brigades anti-criminalités), créées à Saint-Denis en 1971 par un ancien officier colonial en Indochine et en Algérie qui avait calqué les méthodes des commandos policiers expérimentées dans les colonies.

Le courant antimilitariste est également empreint d’anti-impérialisme. “On sait très bien à quoi servent les armes françaises et européennes, poursuit le militant de Guerre à la Guerre : à aller faire des opérations extérieures (par exemple au Mali) et à servir des intérêts capitalistes français” (à l’instar de ceux de TotalEnergies en Ouganda, évoqués plus haut). Mais en aucun cas, dit-il, à défendre les Français. Cette évolution de l’armée française post-Guerre froide est bien documentée par des chercheurs (Schmitt et al, 2023) décrivant “une convergence de l’armée métropolitaine vers le modèle de guerre expéditionnaire privilégié par le ‘colo’” (les troupes coloniales).

Le philosophe Alexis Cukier défend une position similaire dans le contexte de ce qu’il appelle le “capitalisme des catastrophes”. Soit l’abandon de la stratégie d’atténuation du dérèglement climatique au profit d’une “adaptation sélective” favorisant les plus fortunés, qui prend forme dans de nouvelles guerres impérialistes :

 “Les militants et organisations écologistes, et antifascistes, devraient considérer comme prioritaires le soutien aux luttes anti-impérialistes [il mentionne notamment les résistances ukrainiennes et palestiniennes, ndlr], qui sont de facto en première ligne du combat contre le capitalisme des catastrophes, qui a déjà commencé son œuvre d’hyperaccélération de la destruction de la nature, de l’exploitation des travailleurs et travailleuses (de la production et de la reproduction) et du développement du néofascisme au niveau mondial.”

Conclusion : ne détournons pas le regard

Face à la multiplication des guerres et à la montée en puissance des (pétro)impérialismes, il est devenu difficile, pour ne pas dire impossible, de ne pas penser la question militaire (à moins de prôner une écologie dépolitisée ou de se focaliser sur le changement des “modes de vie”). Tout simplement parce qu’elle risque fort, au vu du paysage géopolitique actuel, de peser lourdement sur notre avenir climatique. 

Cette tendance s’inscrit en effet dans la lignée du scénario climatique SSP3, l’une des “trajectoires socio-économiques partagées” reposant sur la multiplication des “rivalités régionales” et la priorisation des enjeux sécuritaires au détriment de la coopération nationale. Lequel nous éloigne très nettement d’un monde habitable avec un réchauffement compris entre +2,8 et 4,6 °C en 2100. L’un des risques majeurs, en plus bien sûr des ravages humains et environnementaux colossaux, serait que l’exacerbation des conflits nous détourne collectivement (et médiatiquement) des enjeux écologiques, un danger bien documenté par les chercheurs (Block et al, 2025).

Source : Block et al, 2025 (revue Nature) 

Si la guerre avait plus ou moins disparu des radars des milieux écolos, la voilà qui commence à resurgir et à nourrir les débats – et c’est tant mieux.

Entre l’“écologie de guerre” de Pierre Charbonnier, les défenseurs d’une armée plus verte et l’antimilitarisme anti-impérialiste prôné par une gauche plus “radicale”, le sujet dessine de nouvelles lignes de fracture et se fraie peu à peu une place dans les discussions. C’est une étape importante et nécessaire pour consolider une pensée écologiste cohérente, capable de porter des positions fortes sur ces sujets. D’autant plus que, comme on l’a vu, la guerre est un sujet sur lequel il est particulièrement difficile de tenir une position s’écartant de la doxa majoritaire, prônant un militarisme intrinsèquement peu compatible avec la lutte climatique et les droits humains.

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Sophie Kloetzli
Spécialisée sur l’écologie, elle a travaillé depuis 2018 pour plusieurs médias engagés sur ces thématiques. Elle a aussi couvert des sujets scientifiques et chroniqué la numérisation du monde sous un angle technocritique.

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