Est-ce indécent de parler climat en pleine guerre ?

guerre

Depuis le 24 février 2022, la guerre en Ukraine fait plusieurs centaines de morts par jour, voire des milliers. Une guerre qui a des retombées économiques mondiales, et des conséquences humaines terribles, avec d’ores et déjà plusieurs millions de réfugiés et des vies brisées.

Depuis trois semaines, des évènements dans l’actualité climatique ont été totalement effacés. Le rapport du GIEC n’a même pas fait 24h dans l’actualité. Les catastrophes aux 4 coins du monde n’ont parfois même pas eu droit à un bandeau sur les chaines d’info en continu. Mais est-ce vraiment le moment d’en parler ? Est-ce vraiment le bon moment pour apporter d’autres mauvaises nouvelles ?

“C’est pas le moment”

La question a été évoquée plusieurs fois sur les plateaux TV et les réseaux sociaux. Est-ce vraiment le moment de parler de climat, de réchauffement climatique, alors qu’il y a la guerre en Ukraine ? Question posée publiquement et à laquelle ont parfois répondu des scientifiques, des politiques, des activistes climat, mais aussi des personnes qui pensent que “les écolos nous emmerdent avec leur climat”.

Un élément de réponse, si ce n’est le meilleur, vient de Svitlana Krakoska, scientifique ukrainienne et autrice du dernier rapport du GIEC. Voici ce qu’elle déclarait à Climate Change News :

Il existe “un lien très direct” entre le changement climatique et la guerre. La Russie tire beaucoup d’argent des combustibles fossiles et ces combustibles fossiles rendent cette guerre possible”.

Son courage a été unanimement salué par les scientifiques, qui savent mieux que personne la double peine que représentent ici les énergies fossiles. Non seulement elles mettent en danger une partie de l’humanité à court, moyen et long terme, mais elles ont permis de financer Poutine et son armée.

Svitlana Krakovska, scientifique ukrainienne et autrice du 6e rapport du GIEC

Ce n’est ni la première fois, ni la dernière que des évènements terribles chevaucheront l’actualité climatique. C’est le cas depuis 50 ans, et il n’y a aucun signe qui montrerait que la situation puisse s’améliorer. Nous savons que la fréquences des aléas climatiques va augmenter, et que ces catastrophes climatiques viendront exacerber des tensions politiques d’ores et déjà présentes. C’est d’ailleurs ce que confirme Svitlana Krakoska, à nouveau pour Bloomberg et Time :

L’on sait qu’en conséquence, les conflits vont augmenter, des conflits pour s’approprier l’eau, les forêts, les derniers sols fertiles, or, si n’importe quel grand pays peut aujourd’hui s’emparer de son voisin juste parce qu’il l’a décidé, eh bien à l’ère du changement climatique, nous aurons perdu. Mais il y a tout de même un point positif, ce que prouve ce que nous vivons, ici en Ukraine, c’est que les gens peuvent s’unir, se mobiliser, et qu’il est donc possible de le faire aussi pour le climat et notre planète.”

Assumer ce rôle ingrat

Ce n’est jamais vraiment le bon moment pour parler du réchauffement climatique et de ses conséquences. Une actualité en chassant une autre, tout ce qui concerne le climat, sauf catastrophe directe, passera toujours au second plan. Une gêne se fait même sentir chez les scientifiques et activistes climat lorsqu’il faut pousser ces sujets, alors que des drames ont lieu au même moment.

En 2015 lors de la signature de l’Accord de Paris, les attentats de Paris étaient dans toutes les têtes. Depuis mars 2020, la Covid et la situation sanitaire ont éclipsé tout le reste. Dans les semaines qui vont venir et au moins jusqu’en juin, les élections prendront le pas sur climat, très loin d’être une priorité pour une majorité de candidat(e)s. Et pourtant, il faudra en parler. Il faudra continuer de tenir ce rôle ingrat. Si les écolos interpellent l’ensemble de la société depuis des années et notamment depuis 3 semaines, ce n’est ni par plaisir d’avoir raison, ni par supériorité morale, ni par plaisir de vous emmerder.

Le climat ne prend pas de pause

Tout d’abord, il est nécessaire et urgent d’en parler. Les médias ne sont pas à la hauteur des enjeux, et chaque année d’inaction en plus augmente les chances d’avoir des aléas climatiques plus fréquents et plus intenses. Ni la France ni le monde ne sont préparés à cela.

Deuxièmement, le climat ne prend pas de pause. Que vous soyez content(e) ou pas d’ailleurs. Il s’en contrefout. Depuis le début de la guerre, les informations inquiétantes se sont accumulées côté climat. Nous avons eu des mauvaises nouvelles du côté de l’Amazonie, qui serait sur le point de passer un point de bascule (et donc deviendrait une savane), mais aussi une alerte de point de bascule du pergélisol, et des températures record, du “jamais vu” du côté de l’Antarctique.

Nous parlons tout de même d’une anomalie exceptionnelle, d’un évènement climatologique d’ampleur aussi extraordinaire que la vague de chaleur intense centrée sur la Colombie Britannique en juin 2021, nous dit Gaétan Heymes, ingénieur prévisionniste et nivologue. Juste 38°C au dessus de la normale. What could go wrong ?

Est-ce surprenant ? Pas vraiment. Le GIEC rappelle dans son dernier rapport que “l’occurrence de certains évènements sans précédents dans les archives d’observation augmentera avec le réchauffement planétaire, même à 1.5°C de réchauffement planétaire”.

Cette fois-ci, c’était en Antarctique. Si la même chose arrive en Europe, il y aura des morts, cela ne fait aucun doute. Nous ne sommes collectivement pas préparés à cela, et ce seront encore et toujours les mêmes personnes qui souffriront le plus.

Energies fossiles, guerre et climat

Un élan de solidarité mondial envers les Ukrainiens a lieu depuis trois semaines. Des millions de personnes ont fui leur foyer et ont besoin d’aide. L’urgence est d’accueillir ces personnes sans condition, au moins le temps de la guerre. L’urgence, c’est celle-ci.

Viendra ensuite le temps de comprendre ce qui a causé cela, mais aussi et surtout comment est-il possible d’en arriver là. Antonio Guterres, Secrétaire Général des Nations-Unies, a déclaré “la guerre en Ukraine montre également comment la dépendance mondiale aux combustibles fossiles met la sécurité énergétique, la lutte climatique et l’ensemble de l’économie mondiale à la merci de la géopolitique. Tous les pays doivent opérer une transition rapide et maîtrisée vers les énergies renouvelables.”

Il est certain que réduire drastiquement la consommation d’énergies fossiles pourrait nous épargner quelques guerres. Mais “une transition rapide et maîtrisée vers les énergies renouvelables” ne permettra pas d’éviter d’autres guerres. Tant que nous n’acceptons pas collectivement de baisser la consommation d’énergie, l’extractivisme, et de limiter la concentration de pouvoirs, vous pouvez être certain(e) que d’autres guerres viendront.

Faire le lien

Ce chiffre ne fera pas l’ouverture du JT mais est pourtant fondamental. Plus de 16 milliards d’euros d’énergies fossiles ont été payés à la Russie par l’Union Européenne depuis le début de la guerre en Ukraine le 24 février 2022. Environ 700 millions par jour. Ce compteur devrait être affiché dans toutes les grandes villes européennes, comme ce fut le cas à New-York avec le compteur affichant en direct le coût de la guerre en Irak.

Ces milliards alimentent autant la machine de guerre de Poutine que le réchauffement climatique. Deux très bonnes raisons d’appeler à un cesser le feu immédiat et de sortir le plus rapidement possible de notre dépendance aux énergies fossiles. Les énergies fossiles tuent, les dictateurs ont du sang sur les mains, et celles et ceux qui leur donnent autant de pouvoir et d’argent ont aussi leur part de responsabilité.

Mises à part quelques personnes qui pourraient avoir un intérêt à ce qu’une guerre éclate pour exister, comme les vendeurs d’armes (ou Bernard-Henri Lévy), l’immense majorité de la population mondiale est horrifiée par ce qu’il se passe actuellement en Ukraine. En revanche, et malgré les positions claires des scientifiques et d’instances internationales comme les Nations-Unies et l’Agence Internationale de l’Energie, la consommation d’énergies fossiles ne provoque pas le même effroi.

Nous continuons d’agir comme si nous pouvions remplacer un fournisseur d’énergie par un autre et consommer toujours autant. Aucun gouvernement n’envisage de changer structurellement nos quotidiens et de réduire la consommation, à commencer par celle des ménages les plus aisés. Le plus bel exemple pour illustrer ce point est très certainement la vitesse sur l’autoroute. En France comme en Allemagne, on refuse toujours de limiter la vitesse à 110km/h, alors que c’est “la seule mesure qui du jour au lendemain baisse les consommations de pétrole et nos émissions de GES de manière significative. Ce manque de courage politique doublé d’hypocrisie a des conséquences mortelles.

Le mot de la fin

Malgré l’ingratitude de la tâche, alerter sur l’urgence climatique et en rappeler les conséquences est un enjeu vital. Dans l’immédiat, sauver et accueillir les personnes fuyant la guerre est la priorité absolue. La priorité suivante sera d’en comprendre les causes et d’éviter que cela se reproduise.

Est-ce que le climat est une priorité ? Sans aucun doute. Une priorité qui concerne et affecte tous les métiers, tous les domaines, et absolument toutes les personnes vivantes sur Terre. Finalement, tout est une question de temporalité. Mais si le climat n’est pas traité en tant que priorité, il viendra le jour où les aléas climatiques mèneront à des catastrophes et deviendront alors la priorité absolue, léguant ainsi les autres priorités au second plan.

Nous vivons dans un système malade où plus une personne ne sait comment est fait ce qu’elle mange, comment elle se chauffe ou se déplace. Pis, nous fermons collectivement les yeux sur les conséquences. Ce n’était déjà pas acceptable il y a 50 ans, ça l’est encore moins aujourd’hui.

Le choix est simple. Soit nous changeons, soit nous en acceptons les conséquences. Se confronter à ce système malade et meurtrier ne se fera pas en douceur, cela ne fait aucun doute. Mais il faudra faire des choix et les assumer. Nos dirigeants doivent prendre leurs responsabilités. Nous, citoyen(ne)s, à hauteur de nos moyens, devons prendre nos responsabilités. Sortir progressivement et rapidement des énergies fossiles (russes ET autres) est une question de vie et de survie.

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Commentaires

9

  1. LHOOQ 24 March 2022

    Bizarre !?
    Avant le 11-09-2001, on commençait à se rendre compte des enjeux climatiques…
    Après… On se prenait 20 ans de retard dans la vue…
    Avant l’invasion de l’Ukraine, il y avait comme une nouvelle prise de conscience, même si c’était encore difficile.
    Là…
    P.t..n, encore 20 ans dans la vue !?
    Mais dans 8-10 ans, ce sera trop tard…
    J’ai dit “bizarre” !?

    Reply
  2. Robert FRANCESCHI 23 March 2022

    Bonjour,
    Et merci pour ces articles et les commentaires très intéressant.
    Et comme vous je suis effaré par l’indifférence générale, la non prise en considération, l’absence de réaction.
    Convaincu depuis longtemps que “le temps change” (on m’augurait de faire un mauvais vieux quand je disais ça au bureau !) j’ai engagé une action au niveau planétaire (zone d’influence du climat), auprès de l’ONU car, comme vous le souligner, tout est lié climat/guerre/migrants. Mais sans succès à ce jour. Et je compte sur vous : https://www.petitionenligne.com/pour_la_paix?fbclid=IwAR0wJyy51SvnftGFy2YorvOLW7BmeMbsRDqwpEpoprokntc06yrR9xyhzK0
    Merci pour votre aide et bon courage.

    Reply
  3. Pierre Calmet 22 March 2022

    Un mot semble-t-il est “tabou”, c’est celui de “surpopulation”. Je me pose et je vous pose une question: La surpopulation mondiale n’est elle pas à la base de toutes les difficultés rencontrées par les terriens que nous sommes? Je regrette qu’aucun débat ne soit engagé sur ce sujet.

    Reply
    1. Bon Pote 22 March 2022

      Ce n’est pas du tout un sujet tabou, la preuve, on en parle tout le temps : https://bonpote.com/faut-il-arreter-de-faire-des-enfants-pour-sauver-la-planete/

      Reply
      1. Pierre Calmet 23 March 2022

        Merci pour votre réponse. Je vais de ce pas me procurer l’ouvrage d’Emanuel Pont.
        Cordialement.

        Reply
  4. Claire Lefebvre 22 March 2022

    Bonjour
    Je ferai un raccourci qui va interroger :
    Le changement climatique EST LA CAUSE de la guerre en Ukraine et de bien d’autres guerres actuelles.
    C’est une manière pour ceux qui les mènent (je ne parle pas des combattants mais de ceux qui décident de fabriquer des armes et les mettent en “service”) de mettre en œuvre LEUR résistance au changement climatique. Leur objectif premier est que tout reste pareil POUR EUX ! Quel qu’en soit le prix à payer (tiens j’ai déjà entendu ça !) par les populations civiles.

    Je n’ai pas assez de culture geo-economoco-politique pour le démontrer mais pour moi ça crevé les yeux.
    Il suffit de se dire que Poutine n’est pas fou (c’est l’explication la plus fréquente) mais qu’il cherche une solution à SON problème (et a celui de ses amis oligarques) devant le dérèglement climatique.
    Même chose pour les “va-t-en-guerre occidentaux”
    Ces gens là sont très bien informés du problème que va poser le changement climatique. Ils n’appliquent tout simplement pas les solutions qui seraient acceptables pour le citoyen moyen occidental et qui sont suggérées ici dans ces articles.
    Oui je suis convaincue que la guerre est une réponse au changement climatique. Je ne dis pas bien sûr qu’elle est conforme à mes intérêts de retraitée de la région parisienne…
    Je suis malheureusement convaincue qu’il est trop tard s’il a jamais été temps…

    Reply
  5. Francis Cautain 22 March 2022

    Tout cela est évidemment exact . Ça en devient une porte ouverte . En fait l Ukraine nous fait vivre en accéléré ce qui nous attend avec le climat .
    Je rappellerai ici , bien que tte le monde continue de réfuter sous un vernis protecteur fuyant …, Que les notions de domination de pouvoir de pseudo progrès , d’appropriation, de violence , de guerre , de massacres , de meurtres , d hecatombes, d ego surdimensionné , etc etc sont des notions quasi exclusivement masculines tendant à glorifier le male abrutit dans toute sa puissance en avilissant et sacrifiant sans aucune vergogne femmes et enfants …!! Bref nous sommes toujours au moyen âge avec du pétrole et du gaz qui en effet vont eux aussi détruire l humanité . C est juste une question de temps .
    Ne revons pas , shootés aux fossiles , nous n auront jamais le temps de nous en defaire , quoique l on fasse . Les politiques ne feront rien
    Reste les démarches individuelles : je vis sur mon bateau de 11m en quasi totale autonomie électrique et eau , grace au solaire + viens de changer ma voiture par une saxo diesel qui consomme 3,3l/100 ( imbattable !) + Vient d electrifier ( société NOILS ) , pour les cours trajets , ma vieille mob 103 Peugeot qui sera rechargee par mon bateau + station épuration dans mon boat pour l eau . Voilà facile a faire . Chacun peut organiser de suite sa propre autonomie ! Qu attendons nous ??

    Reply
  6. François 22 March 2022

    “Nous vivons dans un système malade où plus une personne ne sait comment est fait ce qu’elle mange, comment elle se chauffe ou se déplace.”

    Je suis plus que d’accord avec cette triste réalité.
    J’estime que au moins 80% à 90% de mes concitoyens vivent dans un monde “magique” ou le clic de souris a remplacé le abracadabra de la baguette magique.
    Ca m’arrive d’être moniteur de voile (bénévole). Il n’y a pas 0,01% du public qui fait de la voile qui se rend compte de la complexité de la conception d’un voilier. Pas qui comprend, simplement qui se rend compte de la complexité de la conception d’un voilier aujourd’hui.
    https://www.amazon.com/Aero-Hydromechanics-Keel-Yachts/dp/3319132741?asin=3319132741&revisionId=&format=4&depth=1
    (et dans ce bouquin, c’est juste la partie aero hydro. Il n’y a RIEN sur le calcul de structure, RIEN sur la fabrication).
    La réflexion typique, c’est comment ils faisaient avant. Les gens ont juste complètement oublié le pourquoi des ex-voto, des cimetières marins, ou la signification de l’expression “perdu corps et biens”. Ils ont oublié que les équipages étaient consignés à bord, parfois jusqu’à 6 mois, en attendant la fenêtre météo favorable pour partir. Ils ont oublié que dans certaines chansons de marins, ils préféraient que leurs enfants perdent une jambe plutôt que s’enrôler dans la marine…

    Reply
  7. jeandetaca 22 March 2022

    Merci Bon Pote pour cet article. Et pour le prolonger concrètement, 2 propositions:
    * signer et faire signer la pétition 110 km/h sur autoroute pour le Climat ,et pour l’Ukraine.
    lien: https://agir.greenvoice.fr/petitions/sur-autoroute-110-pour-le-climat-du-concret-pour-la-presidentielle
    * participer aux marches climat en appelant à la sobriété énergetique pour le Climat ET pour l’Ukraine.
    A côté de l’exemple incroyable que nous donne la société ukrainienne, de courage, d’engagement, nous avons intérêt à nous entraîner en matière de mobilisation citoyenne si on ne veut pas tomber de haut très rapidement.

    Reply

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