2e rapport du GIEC : les médias (encore une fois) pas au niveau

Sortie du rapport du GIEC

Le rapport du groupe de travail 2 du GIEC sur les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité des sociétés humaines et des écosystèmes au changement climatique est sorti le 28 février 2022.

Pas à la hauteur lors du 1er rapport en août 2021, les médias ont-ils cette fois-ci couvert la sortie du rapport avec l’attention qu’il mérite, en pleine urgence climatique ? Les gouvernements ont-ils communiqué dessus, permettant aux Françaises et Français de s’informer sur les enjeux des (au moins) trois prochaines décennies ?

Comme pour le premier volet, j’ai suivi pendant une semaine la couverture du groupe 2.

NB : avant de lire la suite, il est indispensable de savoir comment fonctionne le GIEC, et quel fut le contenu du rapport du groupe 2.

Pourquoi est-il important d’en parler ?

Ce deuxième volet était particulièrement attendu. Le dernier rapport datait de 2014, et la littérature scientifique a entre temps été très prolifique sur le sujet de l’adaptation, notamment sur impacts régionaux. Ce deuxième rapport est exceptionnel à plus d’un titre.

Premièrement, 18 chapitres, une synthèse de 34 000 papiers scientifiques, où 269 autrices et auteurs principaux ont répondu à 62 418 commentaires. Un total résumé en 3575 pages, voire 36 pages pour le résumé à l’intention des décideurs.

Deuxièmement, ses conclusions sont très fortes. Comparé aux précédentes versions, ce rapport intègre davantage l’économie et les sciences sociales, et souligne plus clairement le rôle important de la justice sociale dans l’adaptation au changement climatique. Comment être plus clair que le dernier paragraphe du Résumé à L’intention des Décideurs ?

Les preuves scientifiques cumulées sont sans équivoque : Le changement climatique est une menace pour le bien-être humain et la santé planétaire. Tout retard supplémentaire dans l’action mondiale concertée et anticipée en matière d’adaptation et d’atténuation des effets du changement climatique manquera une brève occasion, qui se referme rapidement, de garantir un avenir vivable et durable pour tous.

Mettons tout de suite fin au suspense : le rapport n’a pas eu l’ombre de la couverture qu’il méritait.

Même pas 24H

8 ans d’attente, 6 mois depuis le rapport du groupe 1, nous aurions pu espérer que les médias en fasse l’une des informations principales du 28 février. D’après un sondage Sopra Steria/Ipsos pour la présidentielle, 80% des Français se disent inquiet(e)s au sujet de l’environnement et du changement climatique.

Source : Sondage Sopra Steria / Ipsos

Nous avons été très, très loin de cela. A de très rares exceptions, la couverture médiatique le 28 février a été proche du néant. Et ce ne fut pas vraiment mieux le reste de la semaine. Je l’ai personnellement compris rapidement en voyant le nombre de personnes regarder la présentation du rapport en direct. Lors du 1er volet, il y avait plus de 8000 personnes en direct. Pour le 2ème volet, 2500 en moyenne.

L’arrivée de Lionel Messi avait volé la vedette au premier rapport. Cette fois, c’est Vladimir Poutine qui a envahi un pays 4 jours plus tôt. Difficile dans ces conditions de faire entendre les messages des scientifiques, qui alertent depuis 30, 40, voire 50 ans, en rappelant que la consommation d’énergies fossiles est un problème pour un monde soutenable.

Il va pourtant falloir s’y faire. Il y aura toujours plus urgent que le climat. Non seulement il « ne faut pas culpabiliser les Français« , mais surtout, « c’est trop anxiogène le climat ». Vous imaginez la tête des scientifiques et des activistes climat quand ils entendent ces excuses, qu’ils allument leur télé et qu’ils voient la guerre, des missiles russes détruisant des écoles et des hôpitaux, des visages ensanglantés, etc.

Des chiffres et des lettres

Pour illustrer ce manque d’intérêt, vérifions sur Google Trends. Quand nous disons que l’intérêt n’aura duré que 24h, c’est bien 24h. Voici le résultat depuis une semaine :

En comparant avec les mots clefs « Ukraine », « Présidentielle » et « Covid » :

Sur Twitter, via une analyse de Data for Good, on apprend que :

  • 48000 tweets ont été publiés sur les deux semaines autour de la sortie des deux volets, dont 33k pour le 1er volet et 15k pour le 2e volet. Cela représente donc une baisse de -60% du nombre de réactions sur Twitter entre les deux rapports
  • 95% des tweets ont lieu avant la sortie du rapport
  • On voit vite « l’engouement » s’effondrer au fur et à mesure des jours après la sortie d’un rapport. Après l’effet du lancement le nombre de publications diminue très vite.
Source : Data for good

L’intérêt des Français(e)s étant directement influencé par les médias et notamment par les médias TV, comment ont-ils couvert l’évènement ?

La TV est-elle à la hauteur ?

Encore regardés par des millions de personnes, les JT et journaux du soir sont absolument clefs pour alerter sur l’urgence climatique. Véronique Etienne a suivi la couverture médiatique pour le collectif Climat Médias, et les chiffres sont peu reluisants :

  • TF1 : pas un mot sur le GIEC, au 13h et 20H. Carnaval de Venise, oui. Les priorités.
  • M6 : pas un mot.
  • Arte : pas un mot, ni le midi, ni le soir.
  • France 2 : évoqué, 1 min de contenu, pas plus.
  • Reportage France 3 éditions régionales : quelques mentions, à peine le temps de comprendre de quoi il s’agit pour le téléspectateur.
  • 0 auteur du rapport invité en plateau ou en visio le 28 février
  • 0 journaliste environnement en plateau le 28 février
  • 0 interview d’auteurs du rapport ou d’autres scientifiques dans un reportage
Crédit : Climat Médias

Oui, il y a une guerre en Ukraine, et il est normal que cela fasse une grande partie de l’actualité. Mais tout de même. Les rapports sont disponibles en avance pour les journalistes, qui parfois ont des équipes de plusieurs centaines de personnes. Ils ont les moyens de couvrir la sortir du rapport, il y a des résumés, des résumés du résumé

De plus, certaines rédactions ont fait le choix de décommander des spécialistes pour en parler, et/ou ont demandé à leurs spécialistes maison de couvrir l’Ukraine plutôt que le changement climatique. C’est pourtant l’occasion de rappeler que nos sociétés sont droguées aux énergies fossiles et que si l’on souhaite qu’un dictateur comme Poutine n’ait plus tant de pouvoirs, réduire notre consommation est l’une des solutions efficaces.

Les médias auront un rôle indispensable dans la transition écologique

Pour un problème aussi compliqué et complexe que le changement climatique, nous aurons besoin de tout le monde sans exception. Tout le monde, y compris les médias. C’est ce que rappelle le GIEC dans ce 2e rapport :

Le développement résilient au climat est facilité par la coopération internationale et par les gouvernements en travaillant à tous les niveaux avec les communautés, la société civile, les organismes de formation, les institutions scientifiques et autres, les médias, les investisseurs et les entreprises, et en développant des partenariats avec les groupes traditionnellement marginalisés, notamment les femmes, les jeunes et les populations autochtones, les communautés locales et les minorités ethniques (confiance élevée).

La couverture insuffisante (et parfois très mauvaise) des enjeux climatiques ne date pas d’une semaine, ou du début de la guerre. Elle est historique, s’améliore très légèrement ces trois dernières années, mais n’est toujours pas au niveau. Selon Reporters d’espoirs, jusqu’en 2019, les chiffres étaient les suivants :

  • 1% des sujets des 20h de TF1 et FR2
  • 2% des chaines Franceinfo et BFM
  • 0 à 1.3% des matinales radio
  • 3.8% dans la presse écrite nationale, 0.7% régionale

Il est très courant de penser que le changement climatique ce n’est que pour 2050, ou que pour les autres pays, loin. C’est faux. Le changement climatique a déjà des conséquences en France, et en aura de plus en plus sans réduction des émissions et sans adaptation. La France est extrêmement mal préparée au changement climatique. Outre les millions de Français(es) concerné(es), nous parlons tout de même de 3.3 milliards de personnes dans le monde qui en subiront les conséquences : n’est-ce pas assez pour en faire une priorité ?

Le mot de la fin

Notre maison brûle, et nous continuons à regarder ailleurs.

Nous sommes en pleine urgence climatique, et l’immense majorité des médias trouvent toujours quelque chose de plus important, plus immédiat, plus rassurant que de parler du changement climatique, ses causes et ses conséquences. Clairement, la couverture médiatique n’est pas à la hauteur.

Tant que les chaines d’infos en continu, les journaux de 13H et 20H, etc. ne feront pas un travail de communication correct sur les enjeux climatiques, les Français(es) continueront d’être mal ou pas informé(e)s, et la France en subira les conséquences. La France n’est pas prête à faire face aux aléas climatiques, et le coût des réparations sera bien supérieur à celui de l’adaptation. Nous n’avons plus de temps à perdre. Nous devons conjointement réduire nos émissions ET nous adapter.

En tant que citoyen et citoyenne, vous pouvez entre autres soutenir la presse indépendante qui alerte sur le sujet. Blast (Paloma Moritz), la newsletter de Vert le Média, les scientifiques sur Twitter, les chaines YouTube, les podcasts, les comptes Instagram, etc. Il faut absolument multiplier les formes pour alerter sur les enjeux climatiques : nous n’avons plus le choix.

Crédit : Catherine Testa

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Commentaires

12 Comments

  1. JeVeuxPasdepb 14 mars 2022

    Si j’en crois Jancovici et d’autres, apparemment, les journalistes ne lisent pas le rapport du Giec. ils n’en ont pas le temps, ni l’envie, ni l’intérêt.
    ils n’ont pas envie de le lire en partie parce qu’ils savent que c’est compliqué et qu’ils n’ont pas la formation nécessaire à sa lecture.
    Je propose qu’une copie du résumé du rapport ainsi qu’un questionnaire de compréhension soit envoyé à toutes les rédactions. Le questionnaire doit être nominatif et doit être rempli en ligne.
    Les personnes n’ayant pas répondu au questionnaire dans les temps impartis seront listées sur une page Wikipédia traitant des obstructions à la lutte contre le réchauffement climatique.

    Répondre
    1. Reisdorffer 14 mars 2022

      Allez, et c’est partie pour dénoncer ceux qui ne pensent pas exactement comme vous, humilions, clouons au pilori, condamnons, éliminons de toute vie publique ceux qui s’écartent de votre pensée ! Oh, aujourd’hui on laisse tomber les masques, c’est une trop grande liberté d’un seul coup pour vous ? Contre-balançons cette nouvelle par de nouvelles contraintes, faisons une liste sur wikipédia de ceux qui trouvent plaisir à respirer à nouveau, vite culpabilisons les de cramer la planète…. Eviter de me dire que je veux laisser mourir mes enfants et attaquez vous aux causes véritables, allez apprendre aux Indiens de faire 6000 litres de lait par vache et non pas 1500, allez améliorer les performances agricoles en Afrique, expliquez à tous ceux qui ont 10$ en poche pour la première fois de ne pas acheter de lait ou de viande pour leurs enfants, mais par pitié, laissez nous respirer, une semaine, un mois, encore une heure ….

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  2. Cyrille 9 mars 2022

    Les « grands » médias ne sont structurellement pas équipés pour parler (longuement) du changement climatique. Ni leur modèle économique, ni leurs riches propriétaires ne le permettent.

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  3. Reisdorffer 8 mars 2022

    La France est le 4ième pays le plus vert, l’agriculture française est parmi les plus protectrices et durables au monde.Le travail est déjà fait, on peut continuer à s’automutiler de la faute des autres, vous pouvez continuer à nous demander d’aller travailler en vélo ou trottinette électriques, le problème est plutôt bien géré chez nous, il vous faut vous délocaliser ! Partez tôt, en vélo il faut plus de temps !

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    1. Arno37 8 mars 2022

      Tu as des sources stp? 4ème pays le plus vert? Tu veux dire quoi?
      Notre agriculture est durable depuis quand? Tu penses que l autorisation des mega bassines est un modèle de durabilité?
      Donc je souhaiterais pouvoir vérifier tes dires, qui pour moi ne sont que des aneries….

      Répondre
      1. Reisdorffer 9 mars 2022

        Rapidement ici : https://www.easyrecyclage.com/blog/le-classement-2020-des-pays-les-plus-ecologiques-du-monde/
        Quant à l’agriculture si votre préoccupation première concerne les « mega bassines », je pense que votre angle est biaisé et idéologique.

        Répondre
        1. Arno37 9 mars 2022

          « je pense que votre angle est biaisé et idéologique » => un système qui permet de stocker de l’eau à ciel ouvert pendant les grosses chaleurs, avec un angle purement scientifiques, on sais très bien qu’on favorise grandement l’évaporation, en temps de sécheresse avouer que c’est dommage, l’eau serait bien mieux à sa place dans les nappes phréatiques à la disposition de tout le monde (avec un angle égalitaire et démocratique)
          De plus dans ton commentaire, tu dis que : « l’agriculture française est parmi les plus protectrices et durables au monde. Le travail est déjà fait, on peut continuer à s’automutiler de la faute des autres », en cliquant sur la fiche de la France, la note d’agriculture française est de 65.2/100, on dépasse à peine la moyenne et tu penses que le travail est déjà fait ?
          Toujours dans ton article et dans la fiche de la France regarde « Greenhouse gas intensity growth rate » et « greenhouse gas emission per capita » quand on sait qu’on parle de la cause première du réchauffement climatique, tu verras que la France est très très loin du compte….
          En fait, peut-être que tu te contentes simplement de (très) peu et que finalement la vie et les conditions de vie des générations futures t’importe peu… non ?

          Répondre
          1. Reisdorffer 9 mars 2022

            Pensez vous vraiment faire avancer les débats en accusant vos contradicteurs de se moquer de la vie en général et de celles de ses enfants en particulier ? Tout en étant bien au chaud, caché derrière un pseudo ? Franchement …. Notre société se fait plaisir à s’agiter dans tous les sens en croyant par cette agitation agir pour sauver la planète, mais tout au plus vous contribuez juste à son réchauffement. Vous avez combattu les OGM et vous voici génétiquement modifié par une thérapie génique quasi obligatoire, vous avez combattu le nucléaire et vous voilà contraint de le défendre pour faire avancer les trottinettes et les voitures électriques, vous souhaitez supprimer l’élevage, l’avion et toutes les émissions les CO2, la préhistoire vous tente, soyez rassuré, il est fort probable que nous y retournions rapidement !

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          2. Arno37 9 mars 2022

            Je vous affirme que je considère l’avion et la voiture sous toutes ces formes sont des fléaux , (je vélotaf (sans VAE) entre 150 et 200 km toutes les semaines, et je pars en vacance en vélo ou en train… oui, je n’ai pas que des convictions j’essaie d’agir à mon petit niveau) et ma vie n’a pas fondamentalement changé, la suppression de l’élevage intensif n’est pas un retour à la préhistoire, manger de la viande seulement 2 ou 3 fois par semaine ne devrait pas bouleverser nos vies ni la votre…. Et oui désolé, nos actes d’aujourd’hui bouleverserons les vies de vos enfants nés ou à naître…. ne pas l’admettre est soit de l’inconscience soit de l’égoïsme…. ça fait des années que des gens qui étudient la questions nous alertent sans aucune réponse…. Enfin, j’ai juste réagi à un de vos commentaires en vous demandant des sources pour étayer vos arguments… n’est ce pas le but d’un forum???

            Répondre
  4. Herrenschmidt 8 mars 2022

    La déclaration célèbre de Jacques Chirac : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », mériterait d’être réactualisée en »Notre maison brûle et nous alimentons le brasier ».

    Répondre
    1. Ddu 9 mars 2022

      Pas mal ! Je la ressortirai celle-là avec votre permission. Le climat c’est comme la guerre en Ukraine: l’Europe se bouchait les yeux et les oreilles avec le gaz russe jusqu’au jour où patatras… on se rend compte qu’on est ultra dépendant du gaz russe. ENtre parenthèses, Merci Madame Merkel pour cette excellente vision géostratégique et climatique: bien vu pour le coup d’arrêt du nucléaire après Fukushima Tant que ca ne fera pas mal, le changement climatique sera un non-sujet pour les medias.
      Et quand ca fera vraiment mal, ca fera la une mais ce sera trop tard. Bon bein, profitons des dernières années qui nous restent.

      Répondre
  5. pasquinet 8 mars 2022

    Voir aussi ce rapport qui montre que pour la première fois on évoque 15 fois la décroissance dans un tel rapport :

    https://timotheeparrique.com/degrowth-in-the-ipcc-ar6-wgii/

    Répondre

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