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Les relations entre les humains et les autres animaux sont ambiguës : parfois faites de proximité affective ou d’admiration, elles reposent aussi massivement sur l’exploitation, l’asservissement et autres atteintes graves à leurs intérêts. Elles sont structurellement entachées par le spécisme, système qui établit la supériorité de certains animaux sur d’autres, notamment la domination des humains sur tous les autres animaux.
Comme tout ordre social, le spécisme est fait d’habitudes et d’impensés : il n’est ni forcément conscient, ni même activement souhaité, ni immuable. Il peut être examiné avec recul, détricoté et rejeté. Encore faut-il voir et savoir quelles sont ses causes, ses manifestations, ses conséquences, et comment nous pouvons nous en défaire.
C’est ce que propose cette analyse de 6 idées reçues dont la remise en question peut améliorer notre relation aux animaux qui vivent près de nous, mais aussi à ceux qu’on exploite loin des regards.
1/ « Les animaux de compagnie sont choyés »
Lorsqu’on parle d’un animal dit « de compagnie », on se représente souvent un individu aimé, dorloté, particulièrement chanceux. Et en effet, un certain nombre d’animaux entrant dans cette catégorie sont considérés par les personnes qui en sont responsables comme des amis, voire des membres de la famille. Leur vie est alors plus enviable que celle de bien d’autres animaux non-humains… Et même humains.
Cette représentation cache toutefois une réalité plus sombre, peu énoncée au regard de sa gravité : ces animaux sont des propriétés. Des êtres à la fois considérés par la loi française comme « vivants » et « doués de sensibilité », c’est-à-dire des individus sentients, capables de ressentir ce qui leur arrive, d’éprouver des émotions agréables ou désagréables ; et à la fois soumis au régime des biens, c’est-à-dire considérés comme des marchandises que l’on peut (re-)produire, acheter et vendre. Ce statut, dénoncé de longue date par des ONG, des juristes ou encore des philosophes entre autres, n’est pas sans conséquence sur notre perception globale des autres animaux et les traitements que nous leur infligeons. Nous en aimons certains, les chérissons et pleurons leur disparition, mais nous les possédons et pouvons les acheter et les vendre presque aussi simplement que nous achetons et vendons des brosses à dents.
En découlent des pratiques très souvent éloignées de leurs besoins (environnement inadapté, absence de formation aux signaux de détresse et de mal-être, caresses imposées sans consentement…), voire des actes de maltraitance (« éducation » punitive, enfermement et solitude quotidienne, coups, abandons…), plus ou moins perçus comme tels, faute d’éducation et de formation. Combien d’humains vivant avec des chiens ignorent que ces derniers se lèchent la truffe quand ils sont mal à l’aise ou stressés ? Combien crient sur un chat ayant uriné sur le sol, sans savoir qu’il s’agit d’un indicateur de mal-être que la punition est susceptible d’aggraver ?

Combien pensent encore qu’un poisson rouge n’a aucune mémoire ou ne se rend pas compte qu’il est captif ? Trop, semblerait-il : personne n’est vraiment formé·e et les idées reçues ont la peau dure. Certain·es comportementalistes de la « vieille école » perpétuent également des méthodes violentes, coercitives et contre-productives basées sur la domination, malheureusement faciles à accepter lorsqu’on est néophyte.
Impossible enfin de parler de la condition de ces animaux sans interroger la sélection génétique qui permet la perpétuation des races. Le cas des hypertypes, dont la morphologie est poussée à l’extrême dans les élevages, est parfois médiatisé et dénoncé comme un problème éthique majeur. Mais la notion même de type est à interroger : Bergers Allemands au train arrière affaissé, chats et chiens brachycéphales qui peinent à respirer leur vie entière, teckels développant des hernies discales, voire des paralysies à cause d’un dos trop long et de pattes trop courtes… La liste des souffrances infligées à ces « compagnons de vie » est sans fin.
Au-delà de ses effets immédiatement visibles, et même s’il elle ne s’accompagne pas de souffrances directes, cette sélection génétique entretient aussi une vision eugéniste et hiérarchique du monde, préoccupante en soi : elle consiste à reproduire de force et de façon contrôlée des individus pour que leur apparence corresponde à certains standards attendus en matière de beauté, de comportement et de « pureté » génétique. Le tout, sans particulièrement prendre en compte la santé des êtres concernés, voire en acceptant de la dégrader délibérément, l’objectif visé n’étant pas l’intérêt de l’animal, mais le profit ou le plaisir personnel de ses maîtres et possesseurs.
Cette vision se manifeste et se perpétue aussi, souvent de façon spectaculaire, dans les milliers de vidéos postées par les influenceur·ses sur les réseaux sociaux : en mettant en scène des animaux réduits au rang d’accessoires de mode ou d’objets d’agrément, ces contenus créent et entretiennent des modes favorisant une vision spéciste et des achats irréfléchis. L’un des nœuds du problème est ici : les « animaux de compagnie » sont aussi un business florissant, qui représente un marché de près de 7 milliards d’euros en 2025, un chiffre en croissance constante.
Les pistes pour changer de regard
Des dizaines de millions d’animaux vivant à nos côtés peuvent bénéficier de la diffusion de bonnes pratiques. Parmi elles : soutenir les politiques de régulation (par exemple, les propositions de loi visant à interdire les « salons du chiot » ou la vente d’animaux en ligne) ; couper le robinet en privilégiant l’adoption réfléchie en refuge et en refusant d’acheter des animaux (notamment, boycotter les événements qui marchandisent les animaux) ; stériliser pour éviter les reproductions incontrôlées ; se former auprès de comportementalistes ou de contenus de vulgarisation sourcés et sérieux.
2/ « Les animaux d’élevage sont stupides »
Poules, chèvres, cochons, moutons, vaches… Les animaux dits « de ferme » sont souvent perçus comme limités intellectuellement, peu conscients d’eux-mêmes ou de leur environnement, inaptes à produire des raisonnements, à anticiper ou à faire des choix.
Pourtant, des décennies de données scientifiques, issues de diverses disciplines (éthologie, neurosciences, médecine vétérinaire…) affirment le contraire. Et la recherche sur la conscience est en plein boom, comme l’ont rappelé, en 2024, les scientifiques à l’initiative de la Déclaration de New-York sur la Conscience Animale.
En janvier 2026, une étude illustre ces avancées et fait le buzz en documentant pour la première fois l’usage d’un outil par un bovin, la vache Veronika, qui utilise un balai de différentes manières pour gratter certaines parties de son corps. Si l’usage d’outils par nombre d’animaux non humains (corneilles, dauphins, gorilles, labres, poulpes…) est connu de longue date, chez les scientifiques comme chez les personnes qui vivent avec d’autres animaux notamment dans les refuges et sanctuaires, cela n’avait jamais été vérifié expérimentalement chez les bovins. C’est désormais chose faite.

Fait intéressant, les auteur·rices de l’étude ne se contentent pas de décrire le phénomène, mais bousculent aussi les préjugés avec une conclusion cinglante : « ce qui est réellement absurde, ce n’est peut-être pas d’imaginer une vache utilisant des outils, mais de supposer qu’une telle chose est impossible. » Un petit pavé dans la mare de la mentaphobie, terme que l’on doit à l’éthologue Donald Griffin et qui désigne la réticence injustifiée à faire appel à la notion de conscience dans la description du comportement des animaux non humains.
Le primatologue et éthologue Frans de Waal parle quant à lui d’anthropodéni, en réponse à l’idée qu’attribuer des émotions complexes aux autres animaux tiendrait de l’anthropomorphisme. Il rappelle qu’entre les humains et les autres animaux, il n’existe ni discontinuité évolutive, ni différence de nature, et que malgré nos réticences à l’admettre, nous partageons bel et bien avec eux la capacité de ressentir des émotions.
Les recherches en éthologie et en psychologie sociale rappellent aussi deux faits largement ignorés du grand public. D’une part, les conditions d’exploitation des animaux captifs (sélection génétique, environnement pauvre, promiscuité, éclatement des groupes sociaux…) rendent impossible l’expression de leurs comportements et sapent leur curiosité et leur ingéniosité. Ce sont donc en partie les modalités d’exploitation que nous leur imposons qui influencent leur vie mentale, puis notre propre vision de cette dernière. Et d’autre part, nous dévalorisons davantage les capacités des animaux que nous percevons comme de la nourriture : c’est le fameux « paradoxe de la viande », qui incite les personnes qui mangent de la chair mais ne veulent pas faire souffrir les animaux, à réduire leur inconfort psychologique en dénigrant les capacités mentales de ces derniers.
À noter : si admettre que les animaux exploités sont dotés de bien plus de capacités cognitives qu’on l’admet généralement, il faut toujours faire preuve de prudence avec la tendance à indexer la considération qu’on porte à un individu sur son intelligence, sous peine de verser dans le capacitisme, lui-même source de souffrances. L’idée n’est pas de dire que ce sont ces capacités intellectuelles qui doivent fonder le respect que l’on voue à ces animaux, mais que le dénigrement de ces mêmes capacités est un instrument de leur domination, qu’il est utile de remettre en question.
Les pistes pour changer de regard
Les œuvres culturelles traitant de la cognition et des émotions des animaux non-humains exploités en élevage, et sous un angle non spéciste, se comptent sur les doigts d’une main. Parmi ces pépites, mentionnons la bande dessinée Les Cerveaux de la Ferme, de Sébastien Moro et Layla Benabid, qui est un exercice de vulgarisation d’une qualité rare. Scientifiquement rigoureuse, elle est aussi ponctuée de blagues et de nombreuses références à la pop culture qui la rendent plus que facile d’accès. En révélant l’étendue de notre ignorance concernant les animaux exploités en élevage, sa seule lecture fait l’effet d’un joyeux séisme.
3/ « 10 hectares ont brûlé, zéro victime à déplorer »
Chaque année, des milliers d’hectares de forêts partent en fumée. La cause ? Des incendies accidentels ou criminels, dont le nombre et l’intensité sont amplifiés par le changement climatique, qui favorise la survenue d’événements extrêmes tels que les méga-feux. Tout le monde a déjà vu ces images de zones forestières immenses brûlant à perte de vue, largement médiatisées et commentées.
Tout comme pour les inondations, les tempêtes, les ouragans ou d’autres catastrophes, le traitement médiatique de ces événements est, dans l’immense majorité des cas, teinté de spécisme. En mentionnant seulement les victimes humaines (et souvent, les possessions matérielles humaines), mais pas les animaux non-humains, ce traitement médiatique relègue ces derniers à des éléments de décor sans aucune valeur. Sans que personne, ou presque, ne s’en émeuve.
« 6 000 hectares ont brûlé, mais les feux n’ont pas fait de victimes »
« 3 900 hectares au total sont partis en fumée. L’objectif : que le feu ne fasse aucune victime. »
« L’incendie a déjà parcouru 1 000 hectares (…) Aucune victime n’est à déplorer (…) Une maison a été endommagée. »
« Si les incendies n’ont pas fait de victimes, ils ont emporté deux bungalows et un chalet en bois. »
Les exemples ne manquent pas de toutes ces fois où les biens matériels, maisons, campings, bungalows, etc. ont été mentionnés, mais pas les animaux, pourtant capables de souffrir gravement de ces événements. C’est loin d’être anodin : ces discours influencent directement notre compréhension de ces catastrophes, amoindrissent leur gravité perçue, et rendent invisibles certaines souffrances, jugées négligeables.
La réalité, c’est qu’il est strictement impossible que des hectares de forêt brûlent sans faire de victimes. De fait, des millions d’animaux périssent dans les flammes ; s’asphyxient dans la terreur, meurent de leurs blessures après une longue agonie ou sont percutés par des voitures en tentant de fuir. Penser et affirmer qu’il n’y a “aucune victime à déplorer” revient donc à nier que ces individus souffrent et que leur vie compte, même un peu. Ils sont pourtant en toute première ligne : directement exposés dans leur milieu de vie, souvent incapables de fuir (on pense souvent aux grands mammifères et aux oiseaux, qui peinent déjà à s’en sortir ; beaucoup moins aux amphibiens, reptiles, insectes et autres animaux qui ne peuvent s’échapper des flammes et très peu secourus, ils constituent bel et bien les victimes les plus directes et les plus nombreuses.
Les rares fois où ils sont évoqués, le spécisme joue toujours son rôle. Traités comme simples rouages dans les écosystèmes, leurs souffrances sont occultées au profit de leur « utilité » ou de leur « fonction » dans un milieu donné. C’est pire encore s’il s’agit d’animaux perçus comme nombreux et dont les individus seraient interchangeables : peu importe que des lapins ou des mulots périssent dans ces conditions, puisqu’il y en a beaucoup.
Les rares animaux évoqués pour eux-mêmes, considérés comme victimes et attirant la sympathie et la compassion, sont souvent ceux que nous estimons proches de nous (chats, chiens, chevaux), mignons (koalas), ou emblématiques (kangourous). Ou ceux dont le vécu particulier permet de construire un récit, et qui retrouvent alors leur individualité. On pense à la vache Panga, qui a lutté pour sa vie avant de mourir noyée dans une inondation le 17 octobre 2024, et dont les images, qui ont ému la France entière, ont fait le tour des réseaux sociaux. Un traitement qui contraste avec l’indifférence réservée aux quelques 5 millions de bovins (statistiques AGRESTE, 2023), tout aussi sentients que Panga, qui luttent chaque année dans les abattoirs en France.
Les pistes pour changer de regard
Cette vision anthropocentriste n’est pas une fatalité : il existe de mauvaises pratiques, qui peuvent être mises en lumière et discutées publiquement pour inciter au changement, et de bonnes pratiques à valoriser. Cela peut tout simplement consister à ne pas oublier d’évoquer ces animaux – et de préférence pour ce qu’ils sont : des individus capables de ressentir un préjudice – ; ou encore à dire qu’un incendie ou une inondation n’a causé « aucune victime humaine » , plutôt qu’« aucune victime ».
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4/ « Les chevaux aiment être montés »
De grands mouvements désordonnés, un cheval à la bouche tiraillée par le mors, une cavalière au visage rougi par les larmes : le triste spectacle d’Annika Schleu se débattant sur le dos de Saint Boy lors des Jeux olympiques de Tokyo 2020 ont fait le tour du monde et alimenté la controverse autour de l’utilisation des chevaux pour les compétitions sportives et les loisirs humains. Plus récemment, c’est le sort du cheval Gold Dancer qui a marqué les esprits : à sept ans, il a été mis à mort directement sur le champ de course d’Aintree, en Angleterre, après s’être grièvement blessé au dos en franchissant le dernier obstacle. Les vidéos montrant ses postérieurs traînant derrière lui ont choqué et relancé les débats sur la tenue de ces activités. Loin d’être des cas isolés, ces exemples sont malheureusement révélateurs des violences imposées de façon routinière aux chevaux dans les sports équestres.

Hors des champs de courses, qui représentent le paroxysme de la recherche de rentabilité en la matière, on retrouve aussi nombre de maltraitances, plus ou moins reconnues comme telles, dans les clubs d’équitation de loisir. Équipement douloureux, gestes inadaptés, ennui chronique, exercices répétitifs, coups, douleurs dorsales, impossibilité de brouter en continu… La liste est longue, mais elle est largement masquée par une affection souvent réelle portée aux chevaux et une certaine part de déni, lui-même entretenu par des traditions ayant la peau dure et des questions économiques qui limitent les possibilités en matière de respect des impératifs biologiques des équidés.
Objectivement, le fait de s’asseoir sur des chevaux (ou d’autres animaux, car il en est de même avec les dromadaires, les éléphants, etc.) n’a jamais eu vocation à leur profiter et ne leur est d’aucune utilité. La pratique profite aux humains et nécessite d’ailleurs un conditionnement intense pour être tolérée par les animaux concernés. C’est tout l’objet du débourrage, passage obligatoire qui vise à briser la volonté des chevaux pour obtenir une résignation permettant une relative soumission aux ordres. La relation de « complicité » censée en résulter n’est, de fait, ressentie que par les humains : il s’agit d’une illusion, qui vise à masquer un rapport basé sur la domination.
Les chevaux domestiqués savent que chaque tentative de rébellion sera sanctionnée d’une manière ou d’une autre. Dans le meilleur des cas, par la contrainte, dans le pire, par la maltraitance. Cette situation globale est encore aggravée par le fait que la plupart des cavalièr·es ne suit aucune formation en éthologie et que les signaux d’inconfort ou de refus exprimés par les chevaux sont donc souvent attribués à un « mauvais caractère » ou une « mauvaise humeur » passagère. De la même façon, une grande confusion demeure lorsque des chevaux qui passent une bonne partie de leur vie en box ou en stalle sont sortis pour être montés : leur enthousiasme, interprété comme un « goût pour le travail », provient plus objectivement de leur sortie d’un espace confiné qui ne répond pas à leurs besoins.
L’adage « on ne fait pas faire à un animal de 600 kg ce qu’il ne veut pas faire », souvent invoqué par les filières et les personnes pratiquant l’équitation, est constamment réfuté : de longue date, nous imposons des tâches agricoles épuisantes à des bœufs, faisons sauter des orques dans des piscines et exploitons des éléphants pour le débardage, entre beaucoup d’autres exemples. L’une des raisons de ce « succès » est l’impuissance apprise, phénomène psychologique provoqué par la répétition de situations désagréables, douloureuses ou contraignantes impossibles à éviter, qui finissent par créer (chez les humains comme chez nombre d’autres animaux), une intense résignation que l’on interprète à tort comme un consentement enthousiaste.
Les pistes pour changer de regard
Vivre avec des chevaux ne nécessite jamais de leur monter dessus, et les relations basées sur le respect du consentement peuvent aboutir à une complicité réelle et un attachement mutuel. C’est l’approche qui est défendue par un nombre croissant de personnes ayant pratiqué l’équitation par le passé, qui ont amélioré la relation à leur cheval en mettant définitivement pied à terre. Ce changement de paradigme est soutenu par l’éthologue et vulgarisatrice Delphine Debieu, alias « Éthologue des dinos », qui produit un contenu de vulgarisation rigoureux, sur cette question comme sur d’autres. Au-delà des pratiques individuelles, aller vers l’interdiction des reproductions forcées et de l’exploitation des chevaux dans les compétitions sportives permettrait de soulager bien des souffrances.
5/ « Les vidéos fun d’animaux sont sans conséquence »
Le web regorge de vidéos mettant en scène des animaux dans des situations génératrices de souffrances, mais qui ne sont pas forcément identifiées comme telles. Considérées comme drôles et anodines, elles sont pourtant susceptibles de créer des nuisances bien réelles pour un certain nombre d’individus et peuvent, là encore, entretenir une vision spéciste du monde.
Parmi les plus habituelles, on retrouve toutes celles mettant en scène des animaux domestiqués, particulièrement des chats, chiens, hamsters ou oiseaux, habillés et couverts d’accessoires (petits chapeaux, lunettes de soleil, costumes divers, etc.) dont l’effet comique est souvent amplifié par des musiques entraînantes ou des manipulations visant à les faire bouger ou à leur faire prendre des poses typiquement humaines.
Le premier problème posé par ces représentations est la contrainte, voire la souffrance, directement causée : aucun animal, même domestiqué, n’a intérêt à avoir un chapeau d’anniversaire maintenu sous son menton avec un élastique ou à porter une cape de super-héros sur le dos. Aucun n’a intérêt à être secoué pour simuler une danse, ou à passer de longues minutes à essayer de se débarrasser d’un morceau de bande adhésive volontairement collé sur son oreille.
Le deuxième problème posé par ces images est indirect et tient à la culture spéciste qu’elles entretiennent. Très négligé, ce point est pourtant crucial : dans un monde où les humains utilisent encore massivement les autres animaux pour leur confort, toutes les représentations qui montrent des individus utilisés à des fins de divertissement, sans prise en compte de leur consentement, sont susceptibles de renforcer une vision du monde très inégalitaire. Ce schéma entérine en effet l’idée que les autres animaux ne sont pas réellement des sujets de leur propre vie, qui méritent le respect, mais au contraire des outils, et qu’ils peuvent être contraints pour générer de l’attention, de l’engagement ou des revenus. De la même façon, des situations de souffrances peuvent être passée sous silence : c’est le cas des vidéos « humoristiques » montrant des chiens qui ronflent bruyamment alors qu’ils sont atteints du syndrome des voies respiratoires brachycéphales causé par une sélection génétique excessive (cf. idée reçue n°1). Les boxers, carlins ou bouledogues français entre autres, dont la sélection a progressivement reculé le nez vers l’arrière du crâne, sont concernés, et il serait sans doute préférable que ces vidéos, qui montrent des souffrances chroniques, ne soient pas partagées avec l’intention d’en rire.
Certaines vidéos mettent en scène des animaux plus éloignés de nous sur le plan phylogénétique, tels que des poissons, des crustacés (crabes, écrevisses, homards…), des insectes ou encore des céphalopodes (seiches, poulpes…). Et bien souvent, elles les montrent dans des situations de souffrance ou de vulnérabilité extrêmes, sans que cela ne soit questionné. En cause ? Notre empathie qui dégringole vis-à-vis des animaux qui nous « ressemblent » le moins. Comme le disent les chercheurs Aurélien Miralles, Michel Raymond et Guillaume Lecointre dans une étude publiée dans la revue Scientific Reports en 2019, « Les espèces présentant des similitudes physiques, comportementales ou cognitives avec les humains ont tendance à susciter des émotions plus positives que celles qui n’en présentent pas, et parmi les différentes classes de vertébrés, nos réactions empathiques semblent être plus marquées envers les taxons qui nous sont étroitement apparentés. »Un exemple frappant est celui d’une vidéo montrant une écrevisse se dirigeant volontairement vers une marmite d’eau bouillante puis y tombant d’elle-même, souvent partagée pour illustrer le fait de prendre des décisions allant à l’encontre de ses propres intérêts. La scène, qui laisse volontiers penser que le crustacé est stupide, montre en réalité un individu arraché à son milieu de vie, désorienté, tenu captif dans une cuisine enfumée et qui cherche à s’en échapper. Elle montre ensuite un ébouillantage à vif, l’une des morts les plus douloureuses qui soient, au point où la pratique a été interdite dans plusieurs pays du monde. Pourtant, ce genre de contenu est souvent partagé « pour rigoler », y compris par des personnes bien intentionnées et habituellement attachées à la protection des animaux au sens large.
Les pistes pour changer de regard
Il ne fait aucun doute qu’une vidéo du même genre, mais mettant en scène un chat (ou un autre animal apprécié, ou un humain), serait immédiatement perçue comme extrêmement violente et bannie, y compris par les systèmes de modération des plateformes elles-mêmes. Cette mise en perspective peut constituer une clé de compréhension et de pondération de nos biais : le fait de remplacer mentalement les animaux peu considérés par ceux que nous aimons est une aide précieuse pour interroger notre propre vision spéciste du monde.

6/ « L’élevage prend en compte le bien-être animal »
Discours des filières de l’élevage ou des ONG, publicités et emballages de produits alimentaires ou cosmétiques… : le « bien-être animal » est partout. Il s’agit d’une notion abondamment mobilisée, et de façon croissante, particulièrement dans un contexte de production animale destinée à l’alimentation humaine. Son usage répond à des préoccupations grandissantes vis-à-vis du traitement réservé aux animaux qui vivent sous dépendance des humains, qu’ils soient utilisés pour la compagnie et l’agrément ou exploités dans les élevages, laboratoires, zoos, cirques, etc.
Préoccupations qui se sont amplifiées ces dernières années grâce aux avancées des connaissances scientifiques (éthologie, neurosciences, médecine vétérinaire…) concernant la sentience des animaux exploités, ou encore aux vidéos témoignant des conditions de vie et de mise à mort des animaux dans les élevages et les abattoirs diffusées par des ONG telles que L214. On se souvient par exemple de la déflagration provoquée par la diffusion des images difficilement soutenables de l’abattoir d’Alès en 2015, dont la couverture médiatique considérable a poussé les filières à amplifier leur riposte à grands renforts de discours rassurants.
Mais cette notion demeure floue : tiraillée entre des influences diverses (philosophiques, économiques, techniques, réglementaires…) souvent incompatibles les unes avec les autres, elle échoue à rendre compte de ce que vivent réellement les animaux et à permettre leur prise en considération en tant que sujets. Son usage peut être associé à des pratiques telles que l’accès à l’eau et à la nourriture, le broyage des poussins ou des canetons, la contention, l’accès à un espace extérieur et même la mise à mort. Ainsi, le « bien-être » en tant qu’argument de vente, parfois suggéré par diverses mentions, labels et logos (« filière qualité », « Label Rouge », « le porc français »…), peut être associé à des produits très différents les uns des autres, sans garantie que les promesses soient tenues.
La réalité est plus brutale : aucun mode d’élevage ne permet vraiment de garantir le bien-être des animaux. Pour une raison simple : tous nécessitent que les animaux soient des propriétés (condition sine qua non pour faire en commerce et les exploiter), tous ont pour objectif d’utiliser les animaux en tant que produits, et tous connaissent la même issue : une mise à mort brutale et prématurée.
Point dramatiquement absent du débat public, qui permettrait pourtant d’éclairer cette question du « bien-être animal en élevage » : les souffrances dans les élevages intensifs (qui représentent environ 80 % des exploitations en France – cf. données ITAVI, FranceAgriMer, Interbev) sont pires que tout ce que l’on avait imaginé. C’est ce que révèle une revue internationale publiée en mars 2026 dans Frontiers in Animal Science, qui conclut, après avoir analysé des décennies de données, que les environnements intensifs modifient la biologie de la douleur chez les animaux captifs.
Cela signifie que ces conditions d’exploitation ne sont pas seulement une source de souffrance en elles-mêmes (densité, blessures liées à la promiscuité, ennui, stress…), mais qu’elles exercent aussi une influence directe et durable sur la manière dont les animaux gèrent la douleur, en désactivant les mécanismes biologiques qui permettent de l’atténuer, et en activant ceux qui l’amplifient. La conclusion, accablante, révèle que la douleur des animaux a systématiquement été sous-estimée, et remet en cause l’ensemble des connaissances en médecine vétérinaire et sciences du bien-être. Cette vaste étude aurait pu faire l’effet d’une bombe, mais à l’heure où ces lignes sont écrites, elle demeure noyée dans l’océan des mute news. Seule une poignée de médias, d’ONG et de personnes défendant les intérêts des animaux l’ont relayée. Elle nous rappelle pourtant une chose essentielle : la plus grande prudence est de mise sur ce que l’on accepte de nommer « bien-être », particulièrement lorsqu’on le fait en tant qu’exploitant.
Les pistes pour changer de regard
Il est mathématiquement impossible de consommer autant de produits d’origine animale que nous le faisons actuellement sans avoir recours à des modèles intensifs, qui permettent de massifier, densifier et baisser les coûts d’une production obtenue au prix de souffrances continuelles et sévères. Il est donc structurellement impossible de répondre à ces enjeux en se tournant vers la consommation de produits animaux que l’on jugerait plus « vertueux ». Végétaliser l’alimentation, à l’échelle individuelle et collective, en plus de correspondre aux recommandations de santé publique et environnementales, notamment en matière d’atténuation du changement climatique, est un levier essentiel pour répondre à cette problématique.
Comme tout sujet de société complexe, notre rapport aux autres animaux n’est pas immuable.
Il évolue constamment et peut s’orienter vers moins de violence, pour peu que nous acceptions de nous interroger avec honnêteté et sincérité sur ce qui crée des nuisances et peut être ajusté. Cela passe aussi par une prise de recul vis-à-vis des idées reçues et préjugés qui influencent notre perception et dirigent nos actions individuelles et collectives, notamment médiatiques et politiques. L’enjeu est d’autant plus grand que chaque jour qui passe représente des souffrances considérables, mais largement évitables, pour des millions d’animaux.