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C’est officiel, le RN est désormais le parti favori des LGBT. C’est en tout cas ce que nous apprend un sondage IFOP réalisé en mars 2026 en vue de l’élection présidentielle, selon lequel Jordan Bardella remporterait 27 % des intentions de vote au premier tour (contre 25 % pour Jean-Luc Mélenchon). On sait à quel point il faut se méfier de ce type d’études, souvent épinglées pour leurs biais et inexactitudes. Reste que la tendance a de quoi surprendre, quand on se souvient de Jean-Marie Le Pen qualifiant l’homosexualité d’“anomalie biologique et sociale” ; du Front national appelant à défiler à la Manif pour tous (2013) ; et plus récemment, des cadres du RN manifestant contre la procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes (2019), l’hostilité du RN aux droits LGBT ne fait guère de doute. En 2023, le RN a même créé une association pour lutter contre le “poison du wokisme”, dont “la propagande LGBT à l’école.”
Le parti de Jordan Bardella s’efforce pourtant d’afficher une façade gay-friendly. Fin 2022, le magazine Têtu a estimé que “de tous les partis, c’est celui d’extrême droite qui a envoyé le plus gros contingent de députés gays à l’Assemblée nationale aux dernières élections législatives”. Surtout, le parti ne rate pas une occasion de se présenter en pourfendeur de l’homophobie – tout en attribuant celle-ci à la “montée de l’islamisme”.
Alors on a voulu sonder la politique concrète du RN sur ces sujets en se fiant à ses votes à l’Assemblée nationale depuis 2022. Spoiler : les résultats confirment que le parti est resté fidèle à la ligne de son cofondateur, Jean-Marie Le Pen. Le Rassemblement national affiche le bilan le plus médiocre de l’ensemble des formations politiques, avec un taux de soutien aux droits LGBT de seulement 10 %. Des chiffres qui soulignent le grand écart entre les discours et les actes, faussant le débat démocratique sur des questions pourtant fondamentales.

Sommaire
Recrudescence des violences anti-LGBT
Adoption du Mariage pour tous en 2013, simplification des procédures de changement d’état civil et de prénom en 2016, ouverture de la PMA à toutes les femmes en 2021, interdiction des pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne en 2022… Au cours des dernières années, la France a connu des avancées législatives majeures pour les droits des personnes LGBT, sans toutefois mettre fin aux discriminations persistantes dont elles font l’objet.
Selon une publication de mai 2025 du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, avec une hausse moyenne annuelle de 15%, le nombre d’infractions anti-LGBT enregistrées par les forces de l’ordre est en croissance constante depuis 2016 (alors même que seules 4 % des victimes portent plainte). Les victimes enregistrées sont principalement des hommes (plus de 70 %), dont près de la moitié a moins de 30 ans. Faut-il rappeler que les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre constituent un délit passible de sanctions pénales (jusqu’à 1 an de prison et 45 000 € d’amende pour injure/diffamation, et 3 ans pour agression physique) ?
Ces discriminations s’exercent notamment dans le monde du travail, où plus de 12 % des personnes LGBT interrogées indiquent avoir été questionnées sur leur orientation sexuelle lors d’un entretien d’embauche. La situation est encore plus critique pour les personnes transgenres, qui sont 44 % à déclarer avoir été discriminées dans la recherche d’un emploi au cours de l’année précédente.
Ce constat concorde avec le rapport annuel 2026 LGBTIphobies publié par SOS Homophobie. “SOS homophobie faisait en 2025 un bilan sombre à propos des LGBTIphobies, en lançant l’alerte sur la montée de courants réactionnaires et conservateurs véhiculant une parole hostile de plus en plus décomplexée, cautionnant ainsi des violences et discriminations répercutées dans la société. Force est de constater qu’en 2026, cette alerte est toujours de mise, redoublée par un climat de plus en plus anxiogène et délétère”, s’inquiète l’association qui répertorie 1771 cas de LGBTIphobies dans son dernier rapport (tout en précisant que ces chiffres ne sont “évidemment pas exhaustifs”).
Deux blocs qui s’affrontent
Pour mener cette analyse, nous avons eu recours à des requêtes en utilisant plus de 120 mots-clés en complétant avec un modèle d’intelligence artificielle (utilisé uniquement dans le but d’aider à l’identification et à la classification, sans aucune génération de contenu). L’utilisation conjointe de ces deux méthodes a eu pour objectif d’obtenir la liste la plus exhaustive possible. Après avoir analysé une à une les occurrences obtenues (103 au total) entre juillet 2022 et mai 2026, nous avons gardé 28 amendements pertinents liés aux droits LGBT.

Afin d’évaluer la position du Rassemblement national sur ces sujets, nous avons classé chaque vote selon qu’il allait dans le sens des droits LGBT, à leur encontre, ou relevait de l’abstention. Le parti s’oppose à la progression des droits LGBT dans plus de 82 % des cas.
Sur ce sujet (comme sur d’autres, ainsi que nous l’avons déjà constaté sur les droits des femmes), deux blocs se distinguent à l’Assemblée. Le premier à gauche, du groupe communiste aux Socialistes (entre 81 et 100 % de votes favorables aux droits LGBT) ; et le second du centre à l’extrême droite, avec un taux de soutien allant de 32 % pour la formation macroniste, à 14 % pour l’Union des droites pour la République (allié du RN), les Républicains et Horizons, le parti d’Édouard Philippe.
Découvrez le détail de notre analyse.
Révisionnisme historique sur la répression de l’homosexualité
100 000 : c’est le nombre de peines prononcées en France pour “actes homosexuels” entre 1945 et 1982, selon une étude menée par les sociologues Jérémie Gauthier (Université de Strasbourg) et Régis Schlagdenhauffen (EHESS). Cette persécution à grande échelle fait l’objet d’une proposition de loi “portant reconnaissance par la Nation et réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982”.
Déposée le 6 août 2022, celle-ci a déjà fait plusieurs allers-retours au Sénat et à l’Assemblée nationale, qui l’a validée en deuxième lecture le 18 décembre 2025. La commission mixte paritaire n’étant pas parvenue à un accord sur la version finale du texte le 15 janvier 2026 – des désaccords persistant entre députés et sénateurs, notamment sur la question de l’indemnisation –, son parcours législatif n’est toujours pas terminé à l’heure où nous écrivons ces lignes. En l’état, le texte prévoit notamment une indemnisation financière pour les personnes condamnées pour homosexualité.
Un bon début, mais c’est loin d’être suffisant : contacté par Bon Pote, Alexandre Schon, co-président de l’Inter-LGBT (le collectif organisateur de la Marche des fiertés lesbiennes, gaies, bi et trans, qui aura lieu le 27 juin 2026), explique qu’il faudrait prendre en compte toutes les personnes discriminées et inclure les personnes transgenres et intersexes, mais aussi prévoir des réparations collectives à l’égard des associations et communautés LGBT qui ont besoin de ressources pour mettre en œuvre ces “réparations”.
Si le Rassemblement National a validé la proposition de loi par deux fois (en mars 2024 et en décembre 2025), il faut plonger dans le détail des amendements et des débats à l’Assemblée pour saisir les subtilités de son positionnement.
Tout d’abord, le parti s’est abstenu sur la possibilité d’une réparation financière pour les victimes de la répression de l’homosexualité (législature 17 – vote 4829). Selon le groupe Droite Républicaine qui a porté cet amendement, “une telle indemnisation se heurte en effet tant au principe de l’amnistie de 1981 qu’aux règles de prescription de droit commun”. Un argument dont s’est aussi fait écho le RN lors des débats à l’Assemblée le 18 décembre 2025, par la voix du député Sébastien Chenu, ajoutant que les pays ayant fait le choix d’une telle reconnaissance (comme l’Allemagne, l’Espagne ou le Canada) n’ont pas prévu de mesures financières de réparation. Double mensonge : “cette insécurité juridique n’a jamais été démontrée : c’est un pur argument rhétorique”, nous explique le sociologue Antoine Idier, auteur de Réprimer et réparer. Une histoire effacée de l’homosexualité (2025). Quant aux trois pays mentionnés, ils ont bien prévu une indemnisation, rectifie le chercheur.
Le RN s’est également opposé à élargir la portée du texte, comme le proposait notamment La France Insoumise à travers :
- L’élargissement à toutes les discriminations fondées sur le genre (“les personnes homosexuelles et les personnes transgenres ont été victimes de discriminations fondées sur leur identité de genre et dans les années 1960 les personnes trans ont subi un harcèlement policier particulièrement violent”, a justifié le député Andy Kerbrat) (législature 17 – vote 4830) ;
- La reconnaissance de “l’impact des politiques sur le comportement des personnes qui ont dû dissimuler leur orientation sexuelle ou leur identité de genre pour éviter la répression” (législature 17 – vote 4832). Pourtant le groupe RN avait bien soutenu la reconnaissance par la Nation des “conséquences humaines et sociales de la répression exercée à l’encontre des personnes homosexuelles” (législature 17 – vote 4835), proposée par le groupe Écologiste. On peut émettre l’hypothèse que son hostilité envers la notion de genre (on y reviendra) explique ce choix.
- La reconnaissance “que ces dispositions ont été appliquées aux peuples colonisés et ont constitué la base juridique de plusieurs législations discriminatoires appliquées à ce jour dans les anciens territoires colonisés”, notamment en Algérie (jusqu’en 1962), en Tunisie, au Maroc, au Liban, au Sénégal ou encore en Indochine (législature 17 – vote 4831).
- La représentation des associations de défense des droits des personnes LGBT dans la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité (législature 16 – vote 3435). Un positionnement qui exprime clairement la transphobie du parti ainsi que son hostilité à l’égard du militantisme LGBT.
Contacté par mail, le Rassemblement national n’a pas répondu à Bon Pote.
“La France en réalité n’a jamais été homophobe”
Si le parti s’est montré favorable à la reconnaissance d’une forme de “double peine” subie par les personnes homosexuelles en Alsace et en Moselle (législature 17 – vote 4833) – suite à l’annexion par le IIIe Reich, l’homosexualité y a été criminalisée en vertu du code pénal allemand – et plus largement de la “discrimination subie par les personnes homosexuelles ou perçues comme telles pendant l’Occupation” (législature 17 – vote 4834), il a eu fort à faire pour minimiser la responsabilité de la France dans la répression de l’homosexualité durant cette période sombre de l’histoire. Au Sénat, Joshua Hochart (RN) a remis en question la “responsabilité de la France” sur ces sujets, estimant que c’était “encore une manière d’amalgamer l’État français du régime de Vichy à l’ensemble du peuple français.” Problème : si l’article du code pénal réprimant l’homosexualité a bien été mis en place par le régime de Vichy en 1942, ce texte était déjà en projet à la fin des années 1930, rectifie Antoine Idier. De plus, il a été maintenu à l’identique après la Libération en 1945.
Au Palais Bourbon, Sébastien Chenu, lui, est allé jusqu’à affirmer que “la France en réalité n’a jamais été homophobe. Tout au long de son histoire, la France s’est battue pour la liberté, l’une de nos valeurs cardinales”. Bref : que “la France n’a pas à rougir de son histoire ; elle n’a pas à s’autoflageller.” “Du révisionnisme historique pur et simple”, commente Antoine Idier. “Pour eux, on est juste un détail sans importance ; c’est du négationnisme”, conclut Anouk Veyret, co-présidente de l’Inter-LGBT, auprès de Bon Pote.
Le RN en croisade contre le “genre”
“L’identité de genre est une expression militante.” En quelques mots, le député RN Julien Odoul résume l’hostilité de son parti à tout un pan de la société française. Dans le cadre de la proposition de loi “visant à renforcer la réponse pénale contre les infractions à caractère raciste, antisémite ou discriminatoire”, son groupe a déposé trois amendements cherchant à écarter l’identité de genre “vraie ou supposée” comme fondement de discriminations, d’agressions, d’injures ou de diffamations (législature 16 – 3414, 3416 et 3417).
Dans l’exposé des motifs, Julien Odoul estime en outre que “le genre ne peut être supposé dès lors qu’il figure sur un acte civil officiel, il ne répond donc pas à un ressenti subjectif.” Pire, cela risquerait selon lui “d’entraver la liberté d’expression puisqu’il musèlerait tous ceux qui refuseraient l’utilisation des termes “identité de genre” ou qui, simplement, souhaiteraient en débattre.”
Pour Alexandre Schon (Inter-LGBT), cette position exprime un refus de “comprendre la différence entre le sexe et le genre”. “L’expression ‘vraie ou supposée’ est importante car elle permet de protéger les personnes dont l’expression de genre (la manière dont elles s’expriment, se comportent, s’habillent…) ne correspond pas aux stéréotypes de genre, poursuit-il. C’est une discrimination courante, par exemple à l’égard des lesbiennes qui affichent une expression de genre masculine. Dans leur vision du monde, il n’y a pas de place pour la diversité.”
On ne s’étonnera donc pas que le RN se soit opposé à diversifier le recrutement au sein des armées (femmes, personnes LGBT, personnes issues de diverses origines sociales), ainsi que le demandait le groupe Écologiste en vertu de la “promotion de l’égalité et de l’inclusion” (législature 16 – vote 1637), ainsi qu’à une attention renforcée aux besoins de santé non seulement des femmes, mais aussi des personnes LGBT, précaires et en situation de handicap (législature 16 – vote 2823).
Pour le contexte, cette rhétorique “anti-genre” est tristement banale au sein des mouvements conservateurs, qu’ils soient américains ou européens. Ladite “théorie du genre” – expression utilisée pour discréditer les études de genre, un domaine de recherche pluridisciplinaire ayant établi une distinction entre sexe biologique et genre, qui relève d’une construction sociale, historique et culturelle – est perçue, au sein de cette internationale réactionnaire comme “une stratégie politique occulte, une sorte de conspiration visant à s’emparer du pouvoir et à imposer des valeurs déviantes et minoritaires à la population ordinaire” (Patternote et Kuhar, 2018).
On en trouve une illustration particulièrement criante chez Donald Trump qui à l’occasion de sa campagne pour l’élection présidentielle de 2024, n’a eu de cesse d’agiter de supposées transitions de genre subies par les enfants à l’école (“Pouvez-vous imaginer que vous êtes un parent, que votre fils quitte la maison et que vous lui dites : ‘Jimmy, je t’aime tellement, passe une bonne journée à l’école’, et que votre fils revienne avec une opération brutale ? Vous pouvez imaginer ça ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans notre pays ?”) La France a connu une panique morale similaire face au déploiement des programmes d’éducation à la sexualité et à la vie affective (EVARS), qui chercheraient selon certaines fake news à “faire de nos gamins des trans”. Pendant ce temps, la souffrance des élèves LGBT est réelle : d’après une enquête menée par les sociologues Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn (Université de Bordeaux) auprès de 400 jeunes âgés de 14 à 18 ans, près d’un jeune trans sur cinq déclare avoir arrêté l’école ou ses études à la suite des discriminations vécues.
Le vécu de personnes trans nié
Le RN a également rejeté la prise en compte de l’identité de genre des personnes lors des palpations de sécurité réalisées par des agents de sûreté de la SNCF et de la RATP (législature 17 – vote n°753 et 755) ainsi qu’une proposition voulant que “les agents effectuant les palpations de sécurité [soient] du même genre que les personnes palpées” (législature 17 – vote n°752). Pourtant, cette mesure ne fait que suivre les préconisations de la Défenseure des droits pour la protection des personnes transgenres, qui demande que les forces de sécurité soient formées au respect de l’identité de genre.
La députée du groupe Écologiste et Social Sandra Regol (qui a défendu la prise en compte du genre dans les palpations de sécurité), rappelle pour sa part auprès de Bon Pote que les fouilles sont un lieu de discrimination non-négligeable pour les personnes transgenres. “C’est un moment où elles sont parfois mégenrées (lorsque l’on attribue à quelqu’un un genre qui ne correspond pas à son identité de genre, ndlr), insultées, moquées. Il faut respecter l’identité de genre de la personne qui est fouillée. Ce n’est pourtant pas très compliqué.”
Dans la même logique, le RN a voté contre la prise en compte de l’identité de genre (ainsi que d’autres variables telles que l’état de santé, l’âge, le handicap) des personnes détenues lors des fouilles (législature 17, vote 1068) et s’est abstenu sur un amendement visant à améliorer la prise en charge des personnes transgenres en prison (législature 16 – vote 2317), en leur permettant d’être incarcérées dans un établissement pénitentiaire correspondant à leur genre vécu.
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Un anti-“wokisme” décomplexé
Les attaques à l’encontre des droits des personnes transgenres ne s’arrêtent pas là. Le 4 juillet 2023, Julien Odoul a déposé une proposition de loi (renvoyée à la commission des affaires culturelles et de l’éducation, donc non votée à l’Assemblée), “visant à faire concourir les sportifs dans la catégorie correspondant à leur sexe figurant sur leur acte de naissance”. L’élu RN comptait ainsi s’opposer à la participation des athlètes transgenre aux compétitions sportives dans la catégorie féminine, qu’il associe aux“dérives wokistes”. L’idée selon laquelle les femmes transgenres seraient physiquement avantagées par rapport aux femmes cisgenres est pourtant contredite par plusieurs études scientifiques (ici et là).
Autre exemple : la proposition de loi “visant à protéger les mineurs contre certaines pratiques médicales et chirurgicales en matière de ‘transition de genre’” en interdisant tout traitement médical et hormonal de transition aux mineurs. Déposée le RN le 11 avril 2024, elle avait été renvoyée en Commission des affaires sociales, sans être votée dans l’hémicycle. Une proposition similaire avait été déposée au Sénat un mois plus tôt par les Républicains ; la Défenseure des droits avait alors pointé du doigt un “risque de porter atteinte au droit à la santé des mineurs trans ainsi qu’à l’intérêt supérieur de l’enfant” tout en rappelant que les transitions médicales d’enfants transgenres sont rares et “s’inscrivent toujours dans un parcours médical approfondi.” Lorsque cette question a été débattue au Sénat en mai 2024, Stéphane Ravier (RN) a même déclaré que “les mineurs trans n’existent pas, n’en déplaise aux adeptes de la transmania et à leurs porte-étendards”, évoquant des “délires venus d’outre-Atlantique” menaçant d’ “[abattre] toutes les limites anthropologiques – la famille, la biologie, les repères”.
Difficile d’y voir autre chose qu’un ultra-conservatisme assumé. Dans son ouvrage Les Vigilantes (JC Lattès, 2025), la journaliste Léane Alestra perçoit dans ces discours transphobes un “refus profond de toute fluidité identitaire et sexuelle, perçue comme une menace directe contre les fondations du statu quo hétéropatriarcal”. En conséquence, poursuit-elle, “on attend des gays qu’ils incarnent une virilité conforme et des lesbiennes qu’elles préservent une féminité rassurante.” Les choses n’ont pas changé d’un iota depuis la Manif pour Tous et son slogan “Un papa, une maman”.
Changement de prénom : une loi transphobe validée de la Macronie au RN
On ne s’attendait pas forcément à trouver des entraves aux droits LGBT dans une proposition de loi pour “Renforcer la sécurité, la rétention administrative et la prévention des risques d’attentat” (adoptée au Sénat en première lecture le 20 mai 2026). Et pourtant, ce texte prévoit toute une série de mesures destinées à restreindre les modalités du changement de prénom. Des contraintes que le groupe Écologiste et Social et de La France insoumise ont tenté – en vain – de lever, que ce soit en supprimant la nécessité de joindre un extrait de son casier judiciaire (législature 17 – vote 6234, 6240), au fait de ne pas avoir été condamné pour certaines infractions (législature 17 – vote 6241), à avoir un acte de naissance français (législature 17 – vote 6230) et la nationalité française (législature 17 – vote 6233, 6239) (ou tout cela à la fois, législature 17 – vote 6231, 6232, 6237).
“Ajouter de nouveaux obstacles à la procédure de changement de prénom pénaliserait particulièrement les personnes trans pour lesquelles le changement de prénom constitue une étape importante du parcours de transition”, justifie le député LFI Andy Kerbrat. “Je vous ai fait part en commission de la grande surprise, du grand émoi des personnes trans : celles qui fuient leur pays devraient, pour pouvoir changer de prénom en France, produire leur acte de naissance mentionnant déjà le prénom qu’elles souhaitent porter. C’est impossible ! La liste des États homophobes ou LGBTphobes est beaucoup trop longue pour la citer ici”. Une position également défendue par les autres groupes classés à gauche (à l’exception du groupe communiste qui n’a pas voté ces amendements), en minorité face à la droite et à l’extrême droite.
Ces craintes ont été balayées d’un revers de la main par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui a expliqué en séance qu’il s’agissait “d’éviter qu’une personne modifie ses nom et prénom en application de la loi Vignal, tout en continuant d’avoir une identité étrangère dont elle pourrait exciper sur le territoire national, et ainsi mieux se dissimuler.” Bref, qu’ “il n’y [avait] pas d’autre motivation à cette mesure que ces intérêts sécuritaires.” On imagine mal pourtant, a ironisé la députée Écologiste Sandra Regol, “un masculiniste vouloir une identité de genre l’affichant comme femme” ou “un terroriste fondamentaliste religieux vouloir être affiché sous une identité de femme”…
Anouk Veyret (Inter-LGBT) ajoute que le dispositif de changement de prénom en France est déjà fragile : non seulement cela coûte désormais 50 euros pour faire la démarche (une somme susceptible de peser dans le budget d’une personne à faibles revenus) mais certaines mairies rechignent à le faire (par exemple à Metz, en Moselle). Changer de prénom n’est pourtant pas un acte anodin pour les personnes transgenres, surexposées au risque de suicide. “Cela permet d’aller mieux !”, souligne-t-elle, en fustigeant une loi à la fois transphobe et nationaliste (induisant un différentiel de traitement entre les citoyens français et étrangers).
Un silence éloquent sur l’interdiction des thérapies de conversion
Sans surprise, le comportement des élus du RN au Parlement européen n’est pas plus favorable aux droits LGBT. Premier indice : depuis 2024, le parti de Jordan Bardella siège au sein des “Patriotes pour l’Europe” formé à l’initiative de l’ex-Premier ministre hongrois Viktor Orbán dont la loi de 2021 interdisant la “promotion de l’homosexualité” a été jugée “contraire à l’identité même de l’Union” par la Cour de justice de l’UE.
Député européen depuis 2019, Jordan Bardella a voté :
- Contre une résolution alertant sur les discours de haine à l’encontre des personnes LGBT (2019) ;
- Contre une résolution proclamant l’UE “zone de liberté pour les LGBT” (2021) ;
- Contre une résolution condamnant les violations des droits LGBT+ en Hongrie (2021)
- Il s’est abstenu sur l’interdiction des thérapies de conversion – visant à transformer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne – en Europe (2026). La résolution a obtenu une majorité au Parlement européen, mais la Commission a finalement renoncé à l’appliquer, souhaitant simplement pousser les Etats membres à le faire. Selon l’ONU, ces “thérapies” sont assimilables à de la “torture”.
Cette abstention en dit long sur la LGBTphobie du RN. Dans une vidéo publiée sur son compte X, le député Jean-Philippe Tanguy a assuré que “le Rassemblement national est totalement contre les thérapies de conversion, qui sont des procédures barbares (…) on sera toujours pour les interdire”. L’intéressé a justifié l’abstention du RN sur le fait que l’interdiction s’opérait ici sur le plan européen, et non français (où c’est déjà interdit depuis 2022). “Nous, on est contre le fait que l’UE décide à la place des Etats”, a-t-il précisé.
En mars 2018, certains élus du Front National, à l’image de la députée des Bouches-du-Rhône Joëlle Mélin, ont pourtant voté contre l’interdiction de ces méthodes au Parlement européen. De plus, cet argument de la souveraineté arrange bien le parti dès lors que les droits fondamentaux sont en jeu. Sinon, Jordan Bardella n’aurait pas approuvé, en mai 2026, le règlement européen “Retour” durcissant les règles d’expulsion des sans-papiers…
La stratégie homonationaliste du RN
Alors comment le parti a-t-il pu séduire un électorat LGBT ? Le sociologue Mickaël Durand (chercheur à l’Institut national d’études démographiques) indique que Marine Le Pen recueille le même nombre de suffrages chez les hétérosexuels (19,5 %) que chez les non-hétérosexuels (19 %). Selon lui, les membres de la communauté LGBT qui votent RN considèrent leur orientation amoureuse comme une caractéristique secondaire. Interviewé par Mediapart, le député Jean-Philippe Tanguy ne dit pas autre chose : “Ma vision de ce qu’est l’homosexualité dans la société par Marine [Le Pen], c’est le droit à l’indifférence. Le fait de l’assumer sans y voir une caractéristique principale, ou quelque chose qui vous définit toute votre vie… ça parle aussi à une part importante des homosexuels français.” “Une vaste escroquerie”, réagit Joël Deumier, coprésident de l’association SOS Homophobie, dans les pages de Mediapart : “C’est facile de vouloir des homos discrets, mais s’il n’y avait pas eu les combats LGBT, le député Jean-Philippe Tanguy ne serait pas là aujourd’hui à la place qu’il occupe.”
Fait notable, le vote RN est plus important chez les gays que chez les lesbiennes, indique d’ailleurs Mickaël Durand. “Il est possible que l’idéologie viriliste véhiculée par le FN-RN fasse écho chez une partie des gays. Surtout, chez les femmes, la socialisation genrée semble fabriquer des réticences plus fortes aux idées d’extrême droite. Parce qu’on leur apprend à développer une éthique du care [du ‘prendre soin’], il serait plus compliqué pour elles de se retrouver dans des valeurs de rejet et dʼexclusion. En outre, parce qu’elles sont des femmes, les lesbiennes vont avoir tendance à se poser des questions liées aux inégalités de genre ; elles vont politiser leur vécu sous le prisme du féminisme”, analyse-t-il.
Alexandre Schon (Inter-LGBT) confirme : les hommes gays (mais aussi blancs et cisgenres) sont davantage acceptés par le RN que les autres. C’est-à-dire “tous les corps qui avilissent à leurs yeux la société française, les corps noirs et arabes, les drag, les personnes trans…”
Le camp des “gays patriotes”
Marine Le Pen n’hésite d’ailleurs pas à lier l’homophobie à la “montée du fondamentalisme islamiste”. Un discours typique de l’homonationalisme, défini par la chercheuse Jasbir K. Puar comme la manière dont certains Etats occidentaux prétendent intégrer les droits LGBT à leur récit national pour asseoir leur supériorité morale et justifier des politiques racistes, sécuritaires et impérialistes – tout en fermant les yeux, dans le cas du RN, sur l’homophobie persistante dans la Hongrie de l’ex-premier ministre Viktor Orban (qui a notamment interdit la Marche des fiertés dans son pays) et la Russie de Vladimir Poutine.


Ce discours est un trompe-l’œil, pour ne pas dire une réécriture de l’Histoire : “Les nations occidentales se parent de cette étiquette progressiste tout en passant sous silence que dans plus de cinquante pays, comme le Kenya, l’Ouganda, l’Algérie ou l’Inde, les lois discriminant l’homosexualité sont héritées des codes juridiques imposés par les colonisateurs au XIXe siècle”, relève Léane Alestra dans son ouvrage Les Vigilantes (2025). Sans compter que dans les faits, les avancées en matière de droits LGBT dans les sociétés occidentales sont “soigneusement limitées pour préserver le modèle sacro-saint de la famille nucléaire”.
En 2010 déjà, Marine Le Pen affirmait que “dans ces quartiers [populaires, associés à une présence musulmane], il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni même français ou blanc”. Une façon d’ériger le parti en bouclier de la communauté LGBT, comme si tous les musulmans étaient homophobes, et que l’homophobie ne venait que de ces quartiers. Ce type de discours trouve un écho sur le front militant avec le collectif homonationaliste Eros. Fondé en 2024 et dirigé par l’influenceur Yohan Pawer, ce dernier se présente comme une “majorité silencieuse” de “gays patriotes” opposés aux “dérives idéologiques woke et LGBT”, à “l’immigration massive très souvent homophobe et [à] l’islamisation de notre pays.”
Cette rhétorique permet au RN de faire bonne figure tout en désignant son ennemi juré (la gauche, et en particulier La France Insoumise) comme le plus rétif à la progression des droits LGBT. “Notre collègue, qui nous a bassinés avec Gaza matin, midi et soir et a embarqué sur la fameuse flottille, s’est-elle enquise auprès des dirigeants palestiniens de la situation des homosexuels dans leur pays ?”, s’est par exemple enquis le député Sébastien Chenu lors d’un débat à l’Assemblée, fin 2025. Le député Laurent Jacobelli est même allé jusqu’à affirmer : “Les Frères musulmans veulent lapider les homosexuels, eh bien, si vous voulez lapider les homosexuels, votez LFI.” Une spectaculaire inversion de la réalité, que notre analyse des votes des différents groupes à l’Assemblée démonte sans ambiguïté.
Conclusion : un arc-en-ciel en trompe-l’œil
Le vernis arc-en-ciel du Rassemblement national ne résiste pas deux secondes à une analyse détaillée de ses votes à l’Assemblée nationale. Le parti d’extrême droite est bien plus hostile aux droits LGBT qu’il ne le prétend. De la reconnaissance des persécutions passées à la défense des personnes transgenres, le RN s’est opposé, abstenu ou a cherché à restreindre toute progression de leurs droits au nom d’une prétendue menace “woke”.
Rétablir les faits est une urgence absolue avant 2027. Il en va de la sécurité et du droit à la dignité de toute la communauté LGBT dont le RN nie ouvertement l’existence (“Il n’y a pas d’autre communauté que la communauté nationale”, a asséné le député Sébastien Chenu), et plus largement de la clarté du débat démocratique que les faux-semblants du parti d’extrême droite ont mise à mal.