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Notre vie politique est rythmée par des sondages de plus en plus nombreux et commentés.
Des sondages propulsent des candidats, puis sont épinglés pour leurs inexactitudes. Une poignée de directeurs d’instituts de sondage dictent l’agenda politique et impriment leurs analyses souvent conservatrices. Derrière certains d’entre eux, des milliardaires engagés dans une guerre culturelle.
Mais sait-on vraiment les sondages sont fabriqués ? Par qui et pour qui ? Sont-ils fiables, ou peut-on les orienter ? Favorisent-ils certains courants politiques ?
Nous avons plongé dans la mécanique des sondages afin de donner des clefs de lecture, notamment avec les grandes échéances électorales qui vont dicter l’avenir de la France.
Sommaire
ToggleQu’est-ce qu’un institut de sondage ?
Leur nom peut laisser croire qu’il s’agit de structures publiques ou dédiées à la recherche.
Mais à l’inverse de l’Institut Pasteur ou de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), les instituts de sondage sont bien des entreprises privées à but lucratif. Des dirigeants de ces instituts ont déjà reconnu que ce nom peut induire en erreur. Le sociologue Pierre Bourdieu pointait déjà « un abus de science sociale » dès les années 1980.
Les sondages d’opinion et d’intention de vote servent de vitrine à ces instituts, leur chiffre d’affaires reposant à 85% voire 95% sur les études marketing et commerciales qui sont rarement publiées.
Onze instituts principaux dominent le marché : Ifop (le plus ancien, créé en 1938), CSA, Elabe, Ipsos BVA, Odoxa, Verian (ex Kantar, ex Sofres), Opinion Way, Harris interactive, Viavoice et le plus récent et controversé, Cluster17.
Ces entreprises font régulièrement l’objet de rachats et mouvements financiers. Plusieurs de ces opérations ont un point commun : elles impliquent des hommes d’affaires très fortunés, dont certains affichent des positions d’extrême droite :
- L’Institut CSA fait partie depuis 2015 du groupe Bolloré (via le groupe Havas, filiale de Vivendi dont l’actionnaire principal est Bolloré). Or une part croissante des sondages CSA sont commandés et/ou diffusés par les médias d’extrême droite du même Vincent Bolloré CNEWS, Europe 1 et le JDD.
- OpinionWay est détenu par le groupe les Echos-Le Parisien, une filiale de LVMH propriété du milliardaire Bernard Arnault. Ce dernier est souvent qualifié d’ultra-libéral mais sa radicalisation vers l’extrême droite a été décrite avec précision au moment de sa campagne contre la taxe Zucman, ou lorsqu’il a fait la promotion du dirigeant fasciste américain Donald Trump, au retour de l’investiture de ce dernier.
Comment sont fabriqués les sondages d’opinion en France ?
Qui commande les sondages d’opinions ?
Ces entreprises ont pour clients des médias, des partis politiques, des think tanks et associations. De quelques milliers d’euros pour un questionnaire simple à plusieurs centaines de milliers d’euros pour un soir de scrutin (nous apprend le sociologue Hugo Touzet, auteur du livre de référence Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs)., le ticket d’entrée réserve en tout cas la commande de sondages à une élite financière ou médiatique. D’où une règle simple : prêter attention non seulement à l’entreprise qui réalise le sondage mais aussi à la structure qui le commande. Un exemple récent, qui a beaucoup impacté les débats publics depuis 2025, le confirme. L’« observatoire » nommé Hexagone et financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin a été décrit en 2025 par Le Monde comme « suffisamment bien doté pour commander des sondages orientant le débat public sur des sujets comme la violence scolaire, les dépenses de l’Etat ou le logement. »
Contacté par Bon Pote, Paul Cébille, le rédacteur en chef d’Hexagone et ancien sondeur chez Ifop, confirme que « Pierre-Edouard Stérin est bien le principal financeur d’Hexagone » tout en assurant que « l’observatoire n’a pas de projet politique ». A l’inverse, le député LFI Antoine Léaument, rapporteur de la commission d’enquête sur« l’organisation des élections en France », estime dans une interview à Bon pote que cet organisme commande des sondages « dans une volonté manifeste de mettre en circulation ou des thèmes ou des candidats ».
Notez également que certaines enquêtes commandées ne sont jamais publiées. Si les résultats sont jugés insatisfaisants, le sondage peut tout simplement finir à la poubelle. Cette sélection crée un biais de publication majeur : on ne voit que les chiffres qui arrangent les commanditaires.
Qui réalise les sondages ?
Des opérateurs et opératrices téléphoniques posent les questions aux sondés, en suivant un script très strict.
Les sondeurs d’opinion, chargés de la réalisation des questionnaires et du traitement des réponses, ne sont environ que 100 à 120 en France selon Hugo Touzet. Ce sont souvent des personnes « jeunes et féminisées », soit l’inverse des hommes âgés qui dirigent ces instituts et sont omniprésents à la télévision. C’est d’ailleurs, explique Hugo Touzet, à ces derniers que revient une tâche extrêmement controversée : le redressement (voir ci-dessous).
Comment fonctionnent les sondages par téléphone ?
Première étape : le client choisit le sujet et l’institut choisit les questions posées, en accord avec le commanditaire.
Ensuite, c’est à l’institut de recueillir des réponses représentatives. Et c’est beaucoup plus difficile qu’on ne le croit. Car un sondage statistiquement solide exige deux conditions : tirer les répondants au sort parmi l’ensemble d’une population cible, puis les contraindre à répondre toutes et tous, sans exception. C’est ce que fait l’Insee, dont le recensement est obligatoire.
Sans cette contrainte, impossible d’être représentatif, puisque chaque refus de répondre déforme l’échantillon. Problème : les instituts essuient d’innombrables refus. Pour compenser, ils appliquent la « méthode des quotas ». L’idée est de reconstruire une « France miniature » en constituant un échantillon dont les grandes caractéristiques ressemblent à celles de la population française dans son ensemble.
Malgré tout, ces échantillons restent biaisés, explique Hugo Touzet : les personnes qui y répondent le plus souvent sont en général « plus politisées, plus au courant de l’actualité que la moyenne » mais aussi « plus conservatrices » et même « un peu plus racistesque la moyenne ». Celles et ceux qui refusent le plus souvent de répondre appartiennent aussi à des catégories sociales bien précises : certaines classes populaires, mais aussi les plus jeunes et les très âgés.
Ces biais sont encore accentués dans le cadre des sondages d’intentions de vote, qui ont pour principe de ne retenir que les réponses des personnes certaines d’aller voter. Or, explique Hugo Touzet : « Les gens qui sont certains d’aller voter, même plusieurs mois avant un scrutin, sont les personnes les plus favorisées et celles qui votent le plus à droite. »
Les conséquences sur les récits médiatiques et les campagnes sont énormes, on vous le décrit juste après.
Comment fonctionnent les sondages par internet ?
Une part croissante des sondages passe par internet. Les instituts puisent dans des panels de volontaires (appelés les « access panels ») rémunérés à la marge, via des bons d’achats par exemple. Le journaliste Luc Bronner a prouvé dans Le Monde la porosité du système en répondant à 200 sondages sous fausses identités. Verdict : un contrôle quasi nul et une “fabrique opaque”. Ces sondages en ligne, du fait de leurs biais, ont tendance à surévaluer les positions les plus conservatrices, analyse le sociologue Vincent Tiberj dans La droitisation française, mythe et réalités. Leur qualité est si contestée que la Société française de statistique a invité à les proscrire, s’appuyant sur une étude qui concluait : « Les membres des access panels forment une sous-population minoritaire et sélectionnée dont les comportements de réponse ne sont pas corrigibles ».
Comment les sondages sont-ils corrigés ?
Les instituts de sondage doivent corriger les biais de leurs échantillons. D’abord à un premier niveau, peu contesté : les redressements socio-démographiques. On rééquilibre l’échantillon si une catégorie (par exemple : les femmes) est sous-représentée par rapport au réel.
Vient un second niveau, plus controversé : le redressement « sur vote antérieur », qui est propre aux sondages d’intention de vote. On interroge les sondés non seulement sur un scrutin à venir, mais aussi sur les votes précédents. De façon à pouvoir alors comparer : si seul 10% de notre échantillon nous dit avoir voté pour un candidat Y qui avait en réalité obtenu 20% des voix, il y a un biais à corriger. L’institut donnera un poids plus important aux répondants qui disent avoir voté Y.
Cette méthode ne convainc pas le député Antoine Léaument. D’abord parce que beaucoup de gens ont un souvenir flou de leurs votes passés. Mais surtout parce que cela conduit à des erreurs, selon lui. Selon lui, le redressement sur vote antérieur gonfle le score de profils qui restent peu représentatifs de l’électorat insoumis. Ce faisant, les instituts « sous-estiment encore un peu plus » le poids réel de LFI. « On est doublement perdants », se plaint le député qui cite les résultats particulièrement commentés d’un récent sondage Elabe (mené sur Internet et contre rémunération) jugeant très faibles les chances de Jean-Luc Mélenchon à la fois au 1er et au second tour pour 2027 :


Y-a-t-il du doigt mouillé dans les sondages ?
En 2007, deux documentaristes ont pu suivre l’institut de Sondage Ifop pendant toute une campagne électorale. Une séquence très gênante a marqué les observateurs. On y voit des sondeurs redresser à la main et en fonction de leurs intuitions les résultats d’un sondage. S’apercevant que ce qu’ils ont fait « ne marche pas du tout » (la somme des pourcentages est inférieure à 100), ils recommencent, laissant une désagréable impression d’à peu-près voire de « bidouillage ».

Interrogé par Bon Pote,Stéphane Hoynck, secrétaire général de la Commission des sondages, assure que cette scène « ne devrait plus arriver aujourd’hui ».
Dans son livre, Hugo Touzet partage pourtant plusieurs témoignages récents de sondeurs qui assurent que les directeurs de département des instituts de sondages procèdent encore aujourd’hui à des redressements qu’ils qualifient eux-mêmes de « trifouillages » ou « arbitrages hautement subjectifs ».
Peut-on influencer les réponses à un sondage ?
Oui, tout à fait. Voici un premier exemple, grossier. Depuis près de 70 ans, le JDD publie chaque année son classement des personnalités préférées des Français. Jusque-là en contrat avec l’Ifop, ce classement a toujours été décrié pour sa méthodologie floue. Il est depuis 2026 réalisé par le groupe CSA, possédé comme le JDD par le groupe Bolloré.
La liste des personnalités proposées aux sondées a été modifiée par le commanditaire, avec l’entrée massive de figures d’extrême droite comme Marion Maréchal et Philippe de Villiers. Sur vingt-quatre personnalités politiques proposées, seules quatre sont de gauche a calculé Hugo Touzet. Résultat, décrivait le Monde : « les sept politiques en tête chez CSA sont tous publiés par Fayard, la maison d’édition du groupe Bolloré ».
D’autres cas sont plus discrets, note Vincent Tiberj dans son livre. Dans un questionnaire, l’enchaînement des questions et la manière de les poser a un impact majeur sur les réponses : « On peut faire varier le degré de soutien à l’avortement ou à la sévérité des décisions de justice selon que le questionnaire débute par des interrogations sur les valeurs religieuses ou les droits des femmes, la criminalité ou les droits de la défense ». C’est pourquoi, pour mesurer l’abstentionnisme, il est d’usage de dédramatiser l’abstention avant et pendant le questionnaire afin d’éviter que des abstentionnistes déclarent voter aux élections pour éviter l’éventuelle désapprobation du sondeur.
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Le choix des questions a une influence majeure sur les réponses.
C’est un fait : le choix des questions a une influence majeure sur les réponses. Trois sondages récents sont particulièrement questionnables à ce titre.
Le biais d’induction : l’exemple des Pays-de-la-Loire
En 2025, l’IFOP a réalisé un sondage pour la région Pays-de-la-Loire à la demande de la majorité dirigée par la présidente de région Christelle Morançais. Ce sondage indiquait que « 80% de la population serait d’accord avec les coupes budgétaires de Christelle Morançais ». Plutôt étonnant alors que les 100 millions d’euros de baisses des subventions et dépenses décidées par cette dernière dans de nombreux secteurs (culture, sport, monde associatif, aides aux femmes victimes de violences, planning familial) avait déclenché une vague d’indignation nationale, des manifestations locales nourries mais aussi des licenciements et fermetures dans l’industrie culturelle locale.
La lecture des questions, que nous nous sommes procurées, donne une explication : celles-ci présentent ces coupes comme un moyen de « maintenir l’investissement (lycées, transports…) ». Aurait-on obtenu le même score en mentionnant les dommages dans les secteurs concernés par les coupes ? On ne le saura jamais : personne n’a les moyens de financer un contre-sondage.
Le biais d’acquiescement : le sondage Elabe sur la « suppression de l’automaticité de l’obtention de la nationalité française »
D’autres méthodes peuvent encore biaiser des réponses, notamment en ligne. Ainsi, on sait que l’attention baisse avec le nombre de questions, conduisant à répondre machinalement oui (biais d’acquiescement). Qui voudrait obtenir des soutiens factices, multiplierait les questions complexes en fin de questionnaire.
Selon Vincent Tiberj, cet effet explique possiblement l’écart énorme constaté en 2023 entre deux sondages. D’une part, 76 % des répondants à un sondage Elabe seraient favorables à la « suppression de l’automaticité de l’obtention de la nationalité française » pour les enfants nés en France, d’autre part 76 % des répondants à un baromètre CNCDH n’étaient eux pas d’accord avec l’affirmation : « Les enfants d’immigrés nés en France ne sont pas vraiment Français ».
Un sondage IFOP commandé sur Jordan Bardella et modifié pour Marine Le Pen ?
L’institut Hexagone (financé par Pierre-Édouard Stérin, donc) a commandé en mai dernier à l’Ifop un sondage testant quatorze personnalités pour la présidentielle de 2027. Marine Le Pen en était absente, le sondage ne testant que la candidature de Jordan Bardella. Selon une enquête du Monde, une intervention directe du cabinet de Marine Le Pen aurait forcé l’Ifop à réaliser en urgence une « enquête complémentaire » pour la réintégrer.
Interrogé par Bon Pote, Paul Cébille, rédacteur en chef d’Hexagone, livre une version différente. Il conteste toute pression directe et assure que l’ajout de Marine Le Pen a été un « choix interne ». L’épisode illustre, quoi qu’il en soit, à quel point le choix des questions et la liste des noms proposés dans un sondage est un acte politique lourd de conséquences.
Comment les sondages sont-ils contrôlés ?
La loi impose depuis 1977 à transmettre à la commission des Sondages une notice détaillée avant la publication de chaque sondage public et concernant directement une élection (chiffres bruts, chiffres redressés, méthode, questions exactes…). Depuis 2022, les médias qui diffusent les sondages sont aussi contraints de respecter certaines obligations, dont le fait de citer les marges d’erreurs. Toutefois, insiste Stéphane Hoynck, « nous ne sommes pas régulateurs des médias, nous régulons la fabrique des sondages et leur éventuelle présentation biaisée.»
Aux yeux de nombreux observateurs, cette commission est dotée de trop peu de moyens. Une seule personne y travaille à plein temps, accompagnée par des experts statisticiens en vacation. Insuffisant pour faire un travail efficace, estime Antoine Léaument, qui pointe les nombreuses erreurs des récents sondages réalisés lors des élections municipales 2026.
Difficile de ne pas remarquer, aussi, que les sondages sont souvent influencés positivement par le commanditaire quand ces derniers sont des candidats. A Nantes, deux sondages ont à quelques jours successifs annoncé des résultats diamétralement opposés. Le premier, commandé par le challenger Foulques Chombart de Lauwe (LR), le voyait un seul point derrière la maire sortante et candidate Johanna Rolland (PS). Le second, commandé par cette dernière, misait sur 17 points d’écart.
Interrogé sur ces écarts très intrigants, Stéphane Hoynck confie à Bon Pote : « Nous avons contrôlé ces sondages au moment de leur parution, ils respectent les règles et la loi. Maintenant, à froid, nous allons organiser des auditions pour comprendre ces écarts.»
Pour Hugo Touzet, il y aurait aussi urgence à contrôler d’autres sondages à caractère politique : « Avant de nombreux scrutins, le sujet de la sécurité revient en permanence dans des sondages, puis ces chiffres sont cités dans des médias. Ces sondages ne sont pas contrôlés mais ont un effet massif sur le débat politique public ».
Peut-on dire que les sondages créent l’opinion ?
Quelle est l’influence des sondages sur le débat public ?
Les sondages dictent énormément de débats. Les exemples sont légion. C’est ainsi le sondage Elabe cité dans cet article qui a imposé une question : Edouard Philippe est-il le seul à pouvoir battre le RN ?
De même, en novembre dernier, la France a débattu pendant plusieurs jours à propos des conclusions d’un sondage publié par l’Ifop sur « le rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ». Ce dernier sondage a été bâti sur une méthodologie contestée et commandé par une revue qui, selon Médiapart, est dotée de financements opaques et est soupçonnée de servir des intérêts étrangers.
L’influence directe sur les scrutins est plus complexe, puisque les spécialistes peinent à distinguer des effets opposés : quand un candidat est annoncé haut, certains votants se rallient à lui. D’autres, convaincus que son élection est acquise, en profitent pour voter pour un candidat plus proche de leurs convictions. Quand un candidat est annoncé bas, certains redoublent de soutien. D’autres abandonnent pour un vote plus stratégique.
Le cas Eric Zemmour en 2022
Cependant plusieurs situations montrent des impacts nocifs de sondages sur les intentions de vote. Avant même sa déclaration, des sondages ont « installé » la candidature d’Eric Zemmour, alors déjà condamné pour haine et incitation à la discrimination raciale, à la présidentielle 2022. Il a même bénéficié d’un véritable emballement : un premier sondage lui donnait 7% d’intention de vote le 8 septembre, puis 11% le 22 septembre, 13% le 29 septembre, 17% le 6 octobre.
Challenges titrait en novembre 2021 un article consacré au sondage mené sur Internet et commandé chez Harris Interactive : « Zemmour à 19% » et le directeur des études Jean-Daniel Lévy y affirmait : « Notre étude montre que les deux principaux opposants à Emmanuel Macron sont Eric Zemmour et Marine Le Pen et non plus la droite ».

Rien de ça ne s’est traduit dans les urnes (il a obtenu 7 %). Les opposants aux sondages y verront la preuve de la nullité de cet outil, les défenseurs des sondages y verront la preuve de leur innocuité. Mais il y a un autre problème. Dans le même temps, l’omniprésence médiatique d’Eric Zemmour a permis d’imposer certains sujets et de déplacer les limites de l’acceptable dans le débat public. La théorie raciste et complotiste du Grand remplacement est par exemple devenue un sujet de débat sérieux dans les médias français.
Ces faits dépassent bien sûr la seule responsabilité des instituts, puisque rien n’oblige les médias à s’engouffrer autant dans ce genre de bulles. Et, pourtant, ils le font. Ainsi, la Revue des médias de l’INA a publié une étude montrant que, lors des municipales 2026, plusieurs candidats et candidates d’extrême droite ont bénéficié d’une couverture médiatique a priori démesurée, dont la candidate et membre de Reconquête Sarah Knafo. Elle est la deuxième candidate la plus citée du pays, et ce n’est pas seulement la responsabilité des instituts de sondage.

Les sondages ont-ils une place trop importante dans les médias ?
D’abord, quelques chiffres. On comptait seulement 14 sondages lors de la première élection au suffrage universel direct en 1965. Les élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012, 2017 ont donné lieu à 193, 293 puis 409 et enfin 560 sondages. Du fait de l’absence de primaire ouverte, leur nombre a légèrement baissé en 2022. Il n’en reste pas moins que cette année-là, « au cours des cent derniers jours précédant le scrutin présidentielle , on a dénombré environ 300 sondages, soit trois par jour ». Omniprésents.
Ensuite, les acteurs même de la médiatisation des sondages reconnaissent qu’ils en font parfois trop. Dénichée par l’émission Rhinocéros de Blast, une interview de Matthieu Croissandeau, qui a dirigé la rédaction de l’Obs mais aussi été éditorialiste à BFMTV, est tout à fait révélatrice : « C’est un couple infernal quand même, les sondeurs et les médias. On (les médias, ndlr) commande des sondages soit parce qu’on a parfois soit du mal à analyser la situation politique, soit parce que ça va faire le buzz. Il faut aussi se parler franchement : d’une certaine façon, on pousse au crime parce qu’un sondage qui n’est pas spectaculaire n’intéressera pas les médias.»
Il n’est pas le seul initié à en dire autant. Lors d’une émission de C Ce soir questionnant « Les sondages sont-ils dangereux pour la démocratie », la directrice générale du pôle Société d’Ipsos BVA Adélaïde Zulfikarpasi assumait : « En toute honnêteté, au risque de me tirer une balle dans le pied, je dirai que (…) les sondages aujourd’hui ont une place très importante. Trop importante. »
Et on ne parle même pas des erreurs et approximations souvent diffusées par les médias à propos des sondages. Un seul exemple : en novembre dernier, France info a réalisé une infographie au sujet de la présidentielle de 2027. François Hollande et Jean-Luc Mélenchon étaient crédités d’une barre d’histogramme visuellement aussi grande, alors que le premier avait deux fois moins d’intentions de vote.

Les sondeurs sont-ils de droite ?

Personne n’est neutre, les sondeurs pas plus que les autres. En revanche, on peut lister l’engagement à droite voire très à droite de beaucoup des personnalités les plus médiatiques des instituts de sondage.
Damien Philippot (Ifop)
L’ancien directeur adjoint de l’Ifop, Damien Philippot, est le frère de Florian Philippot (ex-n°2 du Front National). Il a démissionné de l’institut en 2016, soupçonné d’être le “conseiller occulte” de Marine Le Pen. Ce dernier a réfuté tout conflit d’intérêt, mais a rejoint l’équipe de campagne d’extrême droite peu après son éviction.
Laurence Parisot (Ifop)
Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef, a détenu l’IFOP jusqu’à fin 2016 et en a été présidente.
Jérôme Fourquet (Ifop)
Jérôme Fourquet, directeur à l’Ifop, est accusé par plusieurs observateurs dont le média Acrimed d’être un idéologue réactionnaire. Il a influencé le débat public en imposant des concepts anxiogènes, dont celui de « décivilisation » (qu’il a transmis à Emmanuel Macron), qui valident en partie les thèses de la droite et de l’extrême droite. Il est aussi le premier, en juin 2021, à avoir suggéré de tester la candidature d’Eric Zemmour dans un sondage pour Le Point. En 2024, il s’est rendu dans la rédaction du média d’extrême droite Livre noir pour un entretien. En 2025, il a par ailleurs été au cœur d’une enquête de Médiapart à propos de Airbnb : il a vanté dans une étude l’impact positif de la plateforme sur la ruralité… sans révéler qu’Airbnb finançait l’étude.


Frédéric Dabi (IFOP) :
Le directeur général de l’Ifop est monté sur scène lors d’un événement organisé en mars 2025 par le lobby israelien Elnet, et dont les thèmes principaux étaient la lutte contre l’islamisme, mais aussi le rejet du voile et la critique de la gauche dite radicale. Lors de sa prise de parole, LFI a été hué. Depuis, Elnet a été accusé d’ingérence dans les élections municipales 2026 et d’avoir tenté de nuire à des candidats LFI en diffusant des intox les associant entre autres à l’islamisme.
Pierre Giacometti (Ipsos)
L’ancien patron d’Ipsos, Pierre Giacometti vu dans le reportage de 2007 en train de “redresser” les sondages concernant Nicolas Sarkozy a depuis été mis en cause pour avoir conseillé de façon secrète le même Nicolas Sarkozy quelques mois plus tard. Il a été condamné à six mois de prison avec sursis et 70 000 euros d’amendes pour recel de favoritisme pour avoir bénéficié de contrats de conseil lucratifs passés avec l’Élysée sans aucun appel d’offres (son avocat a annoncé son pourvoi en Cassation).
Brice Teinturier (Ipsos)
L’actuel directeur général délégué d’Ipsos, Brice Teinturier a récemment fait polémique en théorisant une prétendue “stratégie Gaza” de La France Insoumise, jugée comme une essentialisation raciste du vote des quartiers populaires. Brice Teinturier a eu par ailleurs pour co-auteur le constitutionnaliste Olivier Duhamel, pointé par les révélations d’inceste de Camille Kouchner dans le livre La Familia Grande.

Chloé Morin (Ipsos) et Jérôme Sainte-Marie (BVA puis CSA)
On croyait avoir trouvé du pluralisme avec l’ancien membre de BVA puis de CSA Jérôme Sainte-Marie, qui fut militant socialiste selon l’Obs. Mais, depuis, il a conseillé Marine Le Pen, a été chargé de la formation des cadres du Rassemblement national et fut même candidat (perdant) du RN aux législatives en 2024. De même, l’ancienne figure d’Ipsos Chloé Morin a certes travaillé aux côtés de personnalités de gauche mais est devenue depuis l’égérie des réactionnaires anti-woke et publie dans la maison d’édition Fayard, à la ligne éditoriale très marquée à droite.
Faut-il conclure que toute la profession est orientée à droite ? Selon Hugo Touzet, une partie des sondeurs semblent se situer au centre ou à gauche. Mais les figures les plus visibles médiatiquement ne sont pas nécessairement représentatives du secteur dans son ensemble. Elles occupent une position dominante et ont une grande visibilité médiatique, ce qui peut produire des « effets de champ » : en clair, elles suivent facilement des pressions invisibles à se conformer aux comportements et valeurs dominantes d’un milieu pour y réussir.
Avertissement pour 2027
En 2002, ce sont les votes d’extrême droite qui étaient sous-estimés. Depuis, c’est l’inverse qui se produit, et cela est reconnu y compris au sein de la profession. Dans ce reportage réalisé en 2022 par C dans l’air, on voit le directeur de l’institut Kantar (ex TNS Sofres) affirmer : « On a une erreur quasi systématique de surreprésentation assez lourde du Rassemblement national dans la vague des sondages de 2021 pour les régionales et puis un phénomène assez systématique de surestimation des listes LREM et de sous-estimation des sortants. Le modèle n’est pas calé, c’est un point de vigilance.»
En 2022, note Vincent Tiberj dans La Droitisation française, mythe et réalités, les voix de la droite allant de Zemmour à Valérie Pécresse ont encore été surestimées, contrairement à celles de Jean-Luc Mélenchon.
Comment éviter de tels biais et risques de manipulations et ingérences pour les scrutins à venir ? Certains médias et groupes politiques refusent de commander ou de commenter des sondages. Face à l’abondance de sondages, face à leurs biais et face à certaines manipulations, les Françaises et Français sont très peu protégés.
Quelques réflexes s’imposent, pour se prémunir au maximum de l’influence des sondages. Qui a commandé le sondage ? À qui appartient l’institut qui le réalise ? Qui a été sondé, comment, et dans quel ordre les questions ont-elles été posées ? Sans ces réponses, débattre des chiffres ne sert à rien. Et ignorer ces chiffres est le seul moyen de ne pas encourager ceux qui les fabriquent.