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Un air de déjà-vu. Quatre ans après la crise énergétique de 2022 qui avait valu à TotalEnergies de battre des records historiques (plus de 20 milliards d’euros de bénéfices), les majors pétrolières tirent les fruits du choc économique mondial provoqué par la guerre en Iran. Entre janvier et mars, Total a déclaré 5 milliards d’euros de bénéfices au niveau mondial (+51 % par rapport à la même période l’an dernier), souligne une lettre ouverte signée par 33 économistes français appelant le gouvernement à taxer les superprofits du secteur pétrolier.
“Les recettes supplémentaires qu’elles perçoivent dans ce contexte ne traduisent ni une hausse de l’activité réelle, ni, de manière significative, une augmentation de leurs coûts de fonctionnement. Elles ne reflètent pas non plus une performance économique propre, ne découlent ni d’une innovation, ni d’une prise de risque, mais d’une situation extérieure, à savoir la guerre en Iran. Il s’agit ni plus ni moins de rentes”, détaillent ses auteurs en mettant en avant l’urgence de “protéger les ménages et les finances publiques”. Mais aussi, de “financer sans délai la transition énergétique, seule à même de réduire durablement notre dépendance aux énergies fossiles et notre vulnérabilité aux chocs à venir”.
Ce n’est pas un scoop, l’idée ne plaît pas à tout le monde. “Irréaliste”, “facile à contourner”, “contre-productif” voire “illégal”… Comme à chaque fois que la proposition revient sur la table, on assiste à une levée de boucliers d’éditorialistes et de politiques soudain très inventifs pour justifier de ne surtout pas taxer les superprofits.
Pour y voir plus clair, Bon Pote revient sur les sept arguments les plus récurrents pour discréditer une telle mesure, avec l’éclairage de deux experts : Madeleine Péron, économiste à l’Institut Veblen à l’initiative de la lettre ouverte, et Lucas Chancel, économiste à Sciences Po et codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab), également cosignataire de la lettre.
Sommaire
Argument n°1 : Total plafonne déjà le prix à la pompe, inutile de le taxer
C’est l’argument phare de TotalEnergies lui-même. Alors que le premier ministre, Sébastien Lecornu, a demandé au groupe pétrolier de “faire un geste” en évoquant timidement la nécessité d’une “redistribution” mercredi 29 avril au Sénat, ce dernier a répliqué : “Sans attendre qu’on nous le demande, [nous avons mis en place] une politique de plafonnement des carburants qui va être prolongée.” Quelques jours plus tard, le PDG de la multinationale est monté d’un ton en expliquant qu’elle ne pourra maintenir le plafonnement en cas de taxe sur les profits exceptionnels liés à la guerre au Moyen-Orient. Un chantage en bonne et due forme.
Sauf que le plafonnement à 2,25 euros le litre (pour le diesel) reste “au-dessus des prix du marché, qui sont eux-même 50 centimes plus élevés qu’avant la crise, indique Lucas Chancel, auteur entre autres d’Énergie et inégalités (Seuil, 2025). Le plafond est donc beaucoup trop haut”. Surtout, il faut souligner que l’entreprise réalise des superprofits malgré ce plafonnement.
Madeleine Péron nous rappelle pour sa part que la dernière fois que TotalEnergies avait plafonné les prix en 2023, cela lui aurait coûté “entre 400 et 500 millions de dollars”. Une somme à mettre en perspective avec les superprofits réalisés en 2022 et 2023 (20,5 et 21,6 milliards de dollars de bénéfices nets). Bref, “ce n’est pas du tout incompatible avec une taxation des superprofits, qui permettrait de protéger les ménages et les entreprises les plus vulnérables, et d’organiser le plan d’électrification du gouvernement – mais Total n’a pas spécialement intérêt à ce que les gens achètent moins de pétrole”, conclut-elle.
Argument n°2 : Les majors pétrolières font parfois aussi des “super-pertes”
Sur le plateau de “28 minutes” d’Arte, le 4 mai, l’essayiste et chroniqueur Nicolas Bouzou a expliqué que “dans les secteurs où l’on fait des superprofits, on fait parfois aussi des super-pertes. Là, les prix sont très hauts, mais peut-être que dans six mois ou un an, sait-on jamais, les prix du pétrole (…) seront très bas”. Une manière de relativiser les bénéfices juteux réalisés par Total et d’autres (à l’instar de BP qui a vu ses bénéfices exploser de 130 % par rapport à l’an dernier) dans le contexte de la guerre.

Une affirmation trompeuse : “Sur le long terme, à l’échelle de plusieurs décennies, les compagnies pétrolières ne font pas de super-pertes”, pointe Lucas Chancel. Si l’on se penche sur les bénéfices réalisés par TotalEnergies au cours des dix dernières années, on se rend compte qu’ils ont toujours été positifs, sauf en 2020 – année du Covid – où l’entreprise a enregistré une perte de 7,2 milliards de dollars.
Argument n°3 : Total ne réalise aucun bénéfice en France, et les conventions internationales ne permettent pas de taxer les bénéfices à l’étranger
Lors de son interview de Jean-Luc Mélenchon le 3 mai, sur le plateau de TF1, la journaliste Anne-Claire Coudray a fait valoir au chef de file insoumis que “Total ne réalise aucun bénéfice en France et les conventions internationales interdiraient à la France d’aller taxer des bénéfices à l’étranger.”
Il est vrai que la branche française de Total déclare des résultats négatifs (-300 millions d’euros l’an dernier selon les déclarations de son patron, Patrick Pouyanné). Ce qui lui permet, ainsi que l’a récemment rappelé l’économiste Gabriel Zucman, de ne“quasiment pas [payer] d’impôt sur les sociétés en France”. “Pour ces multinationales, ce n’est vraiment pas très difficile de déclarer les bénéfices dans les endroits où ils sont le moins taxés [notamment en Suisse, selon Gabriel Zucman, ndlr] et de déclarer les pertes là où ça les arrange”, glisse Madeleine Péron.
Concernant la taxation des bénéfices à l’étranger, la double imposition est en effet interdite. En revanche, on peut instaurer des taxes supplémentaires : par exemple, explique Lucas Chancel, “si vous avez des profits qui vont être taxés à 10 % en Suisse, on peut taxer 15 % supplémentaires pour arriver à notre taux d’impôt sur les sociétés à 25 %, et instaurer une surtaxe supplémentaire.”
Il est faux d’affirmer qu’il n’existe aucun moyen légal de taxer les bénéfices déclarés en dehors des frontières françaises, en s’intéressant aux profits mondiaux. Comme nous l’explique Lucas Chancel, les solutions pour les taxer depuis la France existent. La preuve avec la taxe sur les services numériques dite “taxe GAFAM” instaurée en 2019 (initialement 3 % du chiffre d’affaires numérique réalisé en France, concernant notamment les recettes tirées du ciblage publicitaire et de la vente des données utilisateurs à des fins publicitaires, avant d’être rehaussé à 6 % en 2026). “Elle a été effective, et n’a pas été retoquée par des juridictions fiscales, ni par le Conseil d’Etat ou le Conseil constitutionnel [qui l’a validée en 2025]”, fait valoir l’économiste.
Selon lui, on pourrait taxer les bénéfices mondiaux des compagnies pétrolières en appliquant une clé de répartition sur la logique de la taxe digitale de 2019 et des discussions à l’OCDE sur les profits des multinationales, par exemple en proportion des ventes réalisées en France (où Total réalise 22,8 % de son chiffre d’affaires.)

Autre possibilité : taxer la hausse de la valorisation boursière de l’entreprise. Il conclut : “Il ne s’agit pas de dire que c’est simple, mais qu’on peut le faire”. À condition d’en avoir la volonté politique.
Argument n°4 : En 2022, la taxation des superprofits avait été très décevante
En 2022, l’Union européenne a adopté une “contribution de solidarité” (CES), au taux de 33 % sur les bénéfices exceptionnels réalisés par les entreprises pétrolières et gazières. Une taxe qui aurait pu, selon les estimations de l’Institut des politiques publiques, rapporter 3 millions d’euros à la France (Bercy tablait pour sa part sur 200 millions d’euros). Dans les faits, son rendement n’atteindra que… 69 millions d’euros.
Alors à quoi bon s’entêter à vouloir taxer les superprofits pétroliers si ça rapporte si peu ? Le fatalisme est une arme utile pour discréditer les tentatives de ponctionner les profits exceptionnels. Sur le plateau de Public Sénat le 5 mai, le président du parti d’extrême droite Reconquête Eric Zemmour a par exemple prédit l’échec de la proposition de loi déposée début mai par le PS (pour une taxation exceptionnelle des superprofits) :“Les 2 milliards prévus par le parti socialiste, ça va se réduire comme d’habitude à une surtaxation de 200 millions”. (Ce qui serait tout de même bien mieux que le montant de 2022.)
Revenons aux raisons de l’échec de la “contribution de solidarité”. Dans un billet de blog, l’économiste Gabriel Zucman pointe du doigt la mise en œuvre “particulièrement minimaliste de la règle européenne” en France, qui a “[exclu] de façon arbitraire la plupart des activités pétrolières du champ de la contribution”. Un rapport publié par l’Institut des politiques publiques précise les failles de cette taxe, par exemple sur la sous-traitance : “Si une entreprise achète du pétrole brut, revend du pétrole raffiné mais sous-traite à une autre entreprise l’activité propre de raffinage, alors cette entreprise n’est pas soumise à la CES et ce quel que soit le lien de contrôle entre cette entreprise et son sous-traitant.” 72 % des superprofits réalisés par les entités initialement ciblées par le règlement européen sont ainsi passés entre les mailles du filet. Autre problème, pointé par Madeleine Péron : la loi autorisait les entreprises à déclarer les pertes réalisées au cours des années précédentes, ce qui a permis de “diminuer substantiellement les revenus de la taxe”.
Autre raison invoquée par le père de la “taxe Zucman”, la propension des sociétés pétrolières à délocaliser leurs superprofits dans les paradis fiscaux. “Sur 1 euro de superprofit, 20 centimes y atterrissent. Les 80 centimes restant demeurent dans les pays producteurs – et rien n’est enregistré dans les pays de raffinage ou de consommation comme la France.” Mais ce n’est pas une fatalité. Comme Lucas Chancel (cf. argument n°3), il estime que “la solution la plus efficace consisterait à imposer les superprofits mondiaux des entreprises extractives, difficiles à manipuler”.
L’échec de la taxe française de 2022 peut également être mise en perspective avec la taxe mise en place la même année par l’Espagne, qui avait récupéré pour sa part plus d’un milliard d’euros. Madeleine Péron explique à Bon Pote que la taxe espagnole instaurée dans le cadre de la CES européenne était basée non pas sur les bénéfices (comme en France) mais sur le chiffre d’affaires, c’est-à-dire les ventes réalisées en Espagne (à hauteur de 1,2 %).
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Argument n°5 : TotalEnergies réinvestit ses profits dans la transition énergétique, une taxe serait donc contre-productive
“Les entreprises ont besoin de faire des profits très importants pour investir, par exemple, dans la transition énergétique. TotalEnergies, qui s’appelle d’ailleurs “TotalEnergies” et non Total depuis quelques années, est une entreprise importante donc je trouve plutôt positif qu’elle réalise ces superprofits”, a soutenu Nicolas Bouzou sur le plateau de 28 minutes.
L’essayiste peut-il ignorer que TotalEnergies a renoncé à respecter les objectifs de l’Accord de Paris en mars ? Que malgré la hausse prévue de sa production d’électricité et de “molécules bas-carbone” (“biocarburants, SAF et biogaz, ainsi que l’hydrogène et ses dérivés : e-fuels”), l’entreprise prévoit en parallèle d’augmenter sa production de pétrole et de gaz d’ici 2030 ? Ou encore qu’elle s’est pliée à l’administration Trump en renonçant à deux projets d’éolien en mer au profit d’investissements pétrogaziers aux Etats-Unis ?

De plus, il faut se souvenir qu’à l’échelle de l’industrie du gaz et du pétrole, “les superprofits de 2022 ont surtout permis de financer des projets fossiles”, souligne Madeleine Péron. Selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (2023), seules 1 % des dépenses de l’industrie en 2022 sont allées aux énergies “bas-carbone”, versus 48 % pour les projets fossiles et 39 % pour les actionnaires…
Argument n° 6 : La France a mieux à faire que d’affaiblir son “champion énergétique”
Dans un édito publié par Le Figaro le 6 mai, le directeur adjoint de la rédaction Gaëtan de Capèle s’érige en défenseur du “champion énergétique” français en fustigeant une taxation “totalement démagogique”. Un argumentaire qui fait écho à un édito de la rédaction du Monde publié un jour plus tôt, dans lequel on lit qu’“il faut aussi admettre que disposer d’un champion national, capable de négocier des contrats d’approvisionnement à long terme, d’investir dans des capacités de raffinage et de peser dans les équilibres géopolitiques de l’énergie, constitue un atout stratégique réel, que l’on ne saurait sacrifier par simple posture politique.”
Des propos que l’on a aussi entendus de la bouche de Maud Bregeon, ministre déléguée à l’Energie, sur la plateau de Franceinfo le 6 mai, où elle a argué qu’ “avoir un grand pétrolier dans un moment de crise” était “un outil de souveraineté et d’indépendance important.”
Pour Lucas Chancel, il faut fortement relativiser cette idée de “fleuron français” de l’énergie qui sécuriserait notre approvisionnement en énergie, dans la mesure où 40 % de ses actionnaires sont américains. La part de l’Etat français dans TotalEnergies n’est que de… 1,3 % (contre 35 % en 1931, lorsque l’entreprise était encore la “Compagnie française des pétroles”).“On pourrait décider d’un faire une entreprise nationale et souveraine, mais on en est encore loin”, souligne-t-il.
Pas de raison non plus de s’inquiéter que Total quitte la France en cas de taxation de ses superprofits. “Nous dépendons beaucoup trop de ces majors du pétrole, mais elles dépendent aussi, en particulier Total [qui réalise 45 % de son chiffre d’affaires en Europe, ndlr], de nous. C’est une relation d’interdépendance”.
Argument n°7 : Taxer les profits des entreprises pétrolières à la place des pays producteurs serait “néocolonialiste”
Dans une tribune parue dans Le Point le 5 mai 2026, Philippe Charlez, expert en questions énergétiques associé au think tank Le Millénaire, affirme que “ces ressources appartiennent aux pays producteurs, à qui seuls revient la légitimité d’encadrer la fiscalité au bénéfice de leurs populations. Taxer les superprofits de TotalEnergies reviendrait à s’approprier indirectement une partie de cette rente – une posture qui, pour une gauche se disant décoloniale, a comme un parfum de néocolonialisme.” Même rengaine du côté de Géraldine Woessner, rédactrice en cheffe société du Point, qui s’est fendue d’un tweet dans le même sens.

Une tentative de faire oublier les pratiques néocolonialistes de TotalEnergies lui-même ? Comme on vous l’expliquait sur Bon Pote, une résolution d’urgence adoptée par le Parlement européen en septembre 2022 avait notamment dénoncé les violations des droits humains et les risques majeurs pour l’environnement et le climat liés à ses projets Tilenga et EACOP en Tanzanie et en Ouganda.
Sur la question de la taxation, Madeleine Péron souligne que les profits sont réalisés sur l’ensemble de la chaîne de valeur, et il est vrai, notamment au moment de l’extraction. Mais “lutter contre l’évasion fiscale et contre les mécanismes d’optimisation fiscale de ces grands groupes est tout sauf néocolonial, appuie-t-elle. Au contraire, il faut mettre en place la taxation la plus juste possible, la plus ordonnée possible, et donc la plus mondiale possible.”
Une urgence sociale et climatique
À l’heure où gronde une colère sociale – légitime – face à la hausse des prix de l’énergie (4 Français sur 10 doivent amputer sur leurs dépenses de santé, 7 sur 10 sur leurs dépenses de loisirs), la taxation des superprofits constitue une urgence à plus d’un titre. Ce n’est pas s’adonner à du “Total-bashing” (dénoncé notamment par la ministre déléguée de l’Énergie, Maud Bregeon) que de l’affirmer. Plus que jamais, c’est l’intérêt collectif qui est en jeu : “Si on ne fait rien, cette colère va s’amplifier. Laisser ces compagnies gérer les superprofits selon leur bon vouloir en redistribuant éventuellement quelques miettes, dans un moment aussi grave d’un point de vue social et climatique, n’a pas de sens”, martèle Lucas Chancel.
Si l’on voulait être un peu ambitieux sur ces sujets, taxer les superprofits ne devrait être qu’un point de départ minimal. Pour l’économiste, il faudrait taxer davantage les bénéfices réalisés même en dehors des périodes de crise énergétique, pour la simple et bonne raison qu’“il y a une crise plus importante encore qui est la crise climatique, et pour laquelle nous n’avons pas assez de moyens financiers.” Et de conclure : “Les compagnies pétrolières font beaucoup trop de profits généralement par rapport à l’activité néfaste qu’elles réalisent.”
3 Responses
laissez un peu Totalenergies tranquille et veuillez cesser de faire passer votre avis comme une vérité absolue. Le ton condescendant que vous adoptez nuit au message que vous portez
L’argument n° 7 est assez intéressant. Il relève d’un “raisonnement ” qui se développe rapidement chez les grands manipulateurs d’opinion que sont les grands industriels et les politiciens de droite et d’extrême droite : feindre de se préoccuper des faibles, des pauvres et des exclus pour pérenniser précisément ce qui contribue aux inégalités et les accentue. Pleurer sur le néocolonialisme pour défendre Total, il faut oser.
NB : Exemple de ce retournement des arguments : Stérin et ses copains feignent de pleurer sur les exclus du système éducatif pour implanter leurs écoles réac hors contrat dans des zones rurales victimes des fermetures “économiques” de classes.
Bravo Sophie ! La fin de cet article est très pertinent en rappelant une simple évidence : si les activités de ces géants pétroliers étaient réellement bénéfiques à la lutte contre le réchauffement climatique et la dégradation de la biodiversité nous nous poserions moins la question d’une taxation.
À nuancer cependant car les défis environnementaux devant nous demanderont des investissements COLLECTIFS massifs. On en est loin en ce qui concerne Total : chantre du capitalisme.