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Les millions de morts silencieuses de la canicule

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©Crédit Photographie : Dans un élevage intensif de poulets à Guémené-Penfao (Loire-Atlantique), en 2025. Source : L214
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Élevages de poulets décimés, vaches suffocantes, poissons asphyxiés dans les cours d’eau… Au-delà de la tragédie humaine – au moins un millier de décès supplémentaires depuis mercredi 24 juin par rapport aux mois précédents, selon les premières estimations de Santé Publique France publiées ce dimanche –, l’épisode caniculaire extrême de ce mois de juin a provoqué des scènes d’horreur dans le monde animal. Une hécatombe encore difficile à estimer précisément, mais dont on sait qu’elle se chiffre a minima à des millions de décès. 

On entend trop peu parler de ces morts silencieuses. Comme l’expliquait déjà sur Bon Pote la vulgarisatrice scientifique Florence Dellerie, le traitement médiatique des catastrophes climatiques est souvent teinté de spécisme. Une forêt partie en fumée ? “Zéro victime à déplorer”, comme si les animaux non-humains ne méritaient aucune considération. Même logique en période de vague de chaleur, où la lutte contre la chaleur s’est résumée sur de nombreux plateaux télé à climatiser nos intérieurs sans se préoccuper une seconde de la faune et de la flore qui s’éteignent dehors. Une forêt, un champ, un jardin ou un parc, ça ne se climatise pas. On a beau s’enfermer dans des bulles fraîches (pour ceux qui le peuvent), si le monde vivant dépérit autour de nous, on n’aura pas gagné grand-chose. 

Ces biais anthropocentrés sont loin d’être anodins car ils “influencent directement notre compréhension de ces catastrophes, amoindrissent leur gravité perçue, et rendent invisibles certaines souffrances, jugées négligeables”, prévient encore Florence Dellerie. 

Des poules décimées par millions

D’après les premières estimations de la filière avicole, entre 1 et 3 millions de volailles ont été victimes de la canicule cette semaine. Les cadavres sont si nombreux que les services d’équarrissage sont saturés. Sur France3, Gilles Cogny, directeur général de la société Akiolis (Orne), explique que “les conditions climatiques de ces derniers jours font qu’on arrive à des catastrophes”, et évoque des pics de mortalité de +1200 % pour les volailles, +40 % pour les bovins et +55 % pour les espèces porcines par rapport à l’an dernier à la même période. Ces ravages rappellent ceux de la canicule de 2003, qui avait fait entre 4 et 5 millions de morts parmi les poulets et les dindes, soit 2 % du cheptel environ, selon un rapport sénatorial. La surmortalité chez les vaches et les bœufs, elle, avait atteint +24 % (Morignat et al, 2014). En plus de vingt ans, les leçons n’ont visiblement pas été tirées.

Surtout, ces pertes immenses sont souvent minimisées dans les discours médiatiques. Concernant les pertes dans les élevages de volailles, par exemple, France Info relativise : “C’est moins de 1 % de la production annuelle nationale.” Comme si ces animaux n’étaient qu’une simple marchandise dont la perte était avant tout regrettable sur le plan économique. Dans de nombreux médias, le cadrage se focalise plutôt sur les “baisses de production” et les “pertes économiques”, qui sont bien entendu déplorables pour les éleveurs mais esquivent toute remise en cause d’un système délétère. Les piètres conditions d’existence – mais aussi de transport – des animaux dans les élevages intensifs sont encore trop rarement pointées du doigt. Des études montrent pourtant qu’une forte densité d’animaux affecte leur capacité à affronter la chaleur (Shakeri et al, 2022, concernant les poules). De la même manière qu’un être humain ne “tiendra” pas de la même façon la chaleur dans un métro bondé ou dans la rue…

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Une hécatombe loin des regards

Autre élément souvent occulté par les analyses anthropocentrées, “les animaux souffrent plus de la canicule que les humains car leur thermorégulation est bien moins performante, à l’exception de celle des chevaux (…) Le cheval transpire. Mais pour les bovins, les chats et les chiens, ces chaleurs sont catastrophiques pour leur organisme”, indique le Dr Jocelyn Amiot, vice-président du Groupement technique vétérinaire Bourgogne-Franche-Comté, au Journal de Saône-et-Loire, qui craint que la surmortalité ne survienne après la canicule quand les animaux “décompenseront”. Par exemple, les vaches entrent en stress thermique dès que le thermomètre dépasse les 25°C (Liu et al, 2019). 

Les animaux de compagnie, eux, ont vu leur mortalité augmenter de 10 % durant la canicule de juin 2026, selon les estimations fournies à France Info par des urgences vétérinaires.

Chez les espèces sauvages, le phénomène est plus difficile à mesurer, mais quelques indices nous mettent sur la piste. Le centre de soins pour animaux sauvages d’Île-de-France Faune Alfort a recueilli 537 animaux en quatre jours, a-t-il annoncé vendredi 26 juin, un chiffre en augmentation de 115 % par rapport à la semaine précédente. L’organisation précise qu’il s’agit de mésanges, de moineaux, d’hirondelles, de pies ou encore de goélands” et que “la plupart sont des juvéniles”.

Source : Faune Alfort sur Instagram

Concernant les oiseaux, la LPO a retrouvé cette semaine des milliers de spécimens au sol – les hirondelles et des martinets, qui nichent sous les toits, étant particulièrement touchés. “Une situation d’urgence” pour ces animaux, a alerté le 23 juin sur Franceinfo l’ornithologue Cédric Marteau, directeur de la LPO. D’autant que les records de chaleur arrivent en période de reproduction des oiseaux.  Les oisillons sont “trop jeunes pour quitter le nid, subissent cette chaleur et souvent finissent par mourir ou s’échouer” en quittant volontairement le nid, a-t-il expliqué.

Une grande partie de la surmortalité en période caniculaire reste néanmoins invisible, et de toute évidence sous-estimée. Chez certaines espèces, comme la mésange charbonnière (Pipoly et al, 2022), “les effets négatifs du temps chaud sur la masse corporelle et la survie sont significativement plus forts dans les forêts que dans les zones urbaines” ; elles s’éteignent donc loin de nos regards. 

On n’aura certainement pas d’inventaire complet du nombre de victimes animales à déplorer en ce mois de juin 2026 (ou en tout cas pas tout de suite) mais certaines études donnent une idée de l’ampleur que cela pourrait représenter. Selon Baum et al, 2026, la canicule de 2021 en Amérique du Nord a impacté négativement 75 % des espèces marines et terrestres étudiées. De façon plus générale, résume une autre étude (Stillman, 2019), “la mortalité des populations animales liée aux vagues de chaleur transforme l’été en une saison de stress et de survie, modifiant les populations et les écosystèmes”. Les espèces incapables de fuir ou de s’ajuster à ces événements extrêmes sont en première ligne, à l’image des petits oiseaux et mammifères dont la fenêtre de survie pendant les vagues de chaleur peut se limiter à quelques heures.

Des millions d’animaux morts, et après ?

Parler de surmortalité massive des animaux sans remettre en question l’élevage intensif est aussi vain que de réduire les discussions sur la canicule à la climatisation. Les deux ont l’avantage de ne pas évoquer les enjeux structurels au cœur du problème, tout en nous donnant l’impression que nous sommes condamnés à subir les vagues de chaleur en boucle sans rien pouvoir faire.

“À chaque canicule, le scénario se répète, déplore l’association L214. C’est pourtant une urgence : des mesures ambitieuses doivent être prises ! À commencer par la lutte contre l’élevage intensif, responsable en partie du changement climatique et de la souffrance animale”. Justement : le projet de loi d’urgence agricole sera voté au Sénat la semaine du 29 juin, et comme nous l’avons déjà analysé sur Bon Pote, celui-ci prévoit notamment un détricotage des règles environnementales pour faciliter l’élevage intensif. Une nouvelle fuite en avant aveugle à ses conséquences. Plus que jamais, pointer du doigt les responsables et les causes structurelles des canicules est vital, aussi bien pour les humains que les autres animaux. 

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Autrice
Sophie Kloetzli
Spécialisée sur l’écologie, elle a travaillé depuis 2018 pour plusieurs médias engagés sur ces thématiques. Elle a aussi couvert des sujets scientifiques et chroniqué la numérisation du monde sous un angle technocritique.

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