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Plateau de LCI, à Boulogne-Billancourt, soirée du 1er octobre. Dans une émission spéciale portant sur le mouvement lycéen, le présentateur Darius Rochebin reçoit Manuel Bompard, député des Bouches-du-Rhône et coordinateur national de la France Insoumise, Prisca Thevenot, députée des Hauts-de-Seine et ancienne porte-parole du gouvernement, et Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme et président délégué du Rassemblement national à l’Assemblée nationale. Parmi ces trois invités, Manuel Bompard est le premier à exprimer le souhait de discuter, au cours de la soirée, des revendications portées par les lycéens. Il est immédiatement interrompu par Darius Rochebin : « On reviendra aux revendications des lycéens, il ne faut pas les passer sous silence, [du moins] les plus sérieuses. Mais avant ça, il y a l’urgence de l’ordre, il faut bien le dire. Et j’aimerais votre réaction sur ce qui est le plus urgent : répondre au désordre et à la violence. »
Conformément à cette hiérarchie de l’information, l’émission s’ouvre sur les vidéos de violences et saccages prétendument commis par des manifestants aux abords des lycées bloqués. Leur diffusion est ponctuée de commentaires, de la part du présentateur, exprimant une vive compassion envers les policiers et les gendarmes. À la vue d’une vidéo montrant une lieutenant de police mise à terre et frappée le 1er octobre à Paris, Darius Rochebin peine à contenir son émotion : « C’est vraiment la scène emblématique et terrible du pire de ce qu’on a vu aujourd’hui. […] Ce n’est même pas une question d’être de gauche ou de droite, c’est insoutenable. Ça pourrait être qualifié de tentative de meurtre. »
Parallèlement, aucun des faits de violences policières, pourtant documentés par de nombreux médias indépendants dès le début de la mobilisation, ne suscite l’emploi d’un tel pathos par le présentateur. D’ailleurs, ni les images d’Eden, 14 ans, touché au visage par un tir de grenade lacrymogène le 28 septembre à Saint-Ouen-l’Aumône et victime d’une double fracture de la mâchoire, ni la vidéo montrant le jeune Maël, 16 ans, éborgné le 30 septembre à Tours (et dont la blessure est compatible avec l’impact d’un tir de LBD, selon la procureure de Tours), ne seront diffusées pendant l’émission.

Une invisibilisation de la violence de l’institution policière devenue si structurelle dans les médias dominants, comme le démontre la journaliste Pauline Perrenot dans Les médias contre la gauche (Éditions Agone, 2023), que Manuel Bompard prend la peine d’imprimer lui-même les photos des jeunes victimes, afin de contourner le refus de la chaîne de les montrer à l’antenne et de dénoncer le parti pris de l’émission. « Permettez-moi de défendre notre objectivité, nous avons montré ces images », lui répond Darius Rochebin. Si LCI a bien diffusé, plus tôt dans la journée, la vidéo d’une lycéenne maintenue par un policier à l’aide d’une clé de bras le 29 septembre à Alençon, aucune autre image de violences policières n’apparaîtra pendant l’émission, pourtant entièrement consacrée à la mobilisation lycéenne et diffusée à une heure de grande écoute.
Une « horde sauvage » sans revendication
À cette mise en scène d’une « sauvagerie » unilatéralement située du côté des manifestants, dont les forces de l’ordre seraient des victimes passives, s’ajoute un effacement des revendications des lycéens, présentés tour à tour comme des marionnettes crédules, « instrumentalisées [par La France Insoumise] à des fins électorales », pour la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, ou comme « une horde sauvage » dépolitisée, selon l’expression de Paul-Édouard Lallois, procureur de la République de Montbéliard, largement reprise par la presse.

Ainsi, lorsque Manuel Bompard tente, pour la seconde fois au cours de l’émission du 1er octobre sur LCI, de diriger le débat vers les revendications des manifestants, Darius Rochebin s’amuse de son entêtement : « Manuel Bompard, vous voulez prendre la dictature ? » « Il est quand même sur son plateau. C’est la liberté de la presse, Monsieur Bompard », renchérit Prisca Thevenot, probablement ravie de ne pas avoir à répondre du bilan désastreux du pouvoir macroniste en matière de rénovation du bâti scolaire et de réduction des inégalités sociales dans l’éducation. Assuré de la complicité des autres invités, le présentateur n’a d’ailleurs aucun mal à clore le sujet d’un effarant : « Le dictateur, c’est moi, ici. »
Si Darius Rochebin et l’armée de rédacteurs en chef tapis dans son oreillette finiront bien par consentir à ce que le sujet des revendications lycéennes soit abordé, il ne le sera que pendant 12 minutes, contre 34 minutes accordées aux violences prétendument commises par les manifestants, soit près du triple de temps. La question des violences policières ne sera, quant à elle, abordée qu’une seule fois, par le député insoumis, en 45 minutes d’émission.
Depuis le début du mouvement lycéen, cette hiérarchie de l’information est présente de façon systémique dans le paysage audiovisuel français, comme le montre l’association Acrimed. Du 28 septembre au 1er octobre, les journaux télévisés de France 2 ont accordé au total 24 minutes et 53 secondes aux mobilisations lycéennes, selon Acrimed. 75 % de ce temps étaient consacrés aux « violences », « incendies », « feux de poubelle » ou « affrontements » entre lycéens et policiers. 8 % du temps ont été alloués aux revendications des lycéens. 3% du temps d’antenne ont été accordés à une éventuelle « réponse démesurée » de la police. « Selon une stricte logique comptable, les « violences » en marge du mouvement sont donc neuf fois plus importantes, selon France 2, que les causes ou les revendications du mouvement lui-même », note Jérémie Younès, journaliste pour Acrimed.

Qu’est-ce que le journalisme de préfecture ?
La réponse policière du gouvernement à l’encontre de la mobilisation lycéenne constitue un nouvel épisode dans la série de déploiements autoritaires qui ont marqué le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Le mouvement contre la réforme du Code du Travail en 2016 et 2017, le mouvement des Gilets Jaunes en 2018 et 2019, les mobilisations contre la réforme des retraites de 2019, puis contre celle de 2023, le mouvement d’opposition à l’A69 en 2023, et aujourd’hui, le mouvement lycéen ont donné à voir le durcissement des pratiques des forces de l’ordre françaises et, à travers eux, la dérive autoritaire de l’État, caractérisée notamment par « l’utilisation de la privation de liberté comme outil de maintien de l’ordre », comme le souligne Karine Bourdié, coprésidente de l’Association des avocats pénalistes (ADAP), et « l’instrumentalisation du droit pénal à des fins de répression et de dissuasion », que dénonce Raphaël Kempf, avocat de lycéens interpellés.
Une dérive autoritaire de l’État qui se renforce sans rencontrer de véritable résistance médiatique, pour Pauline Perrenot. « Constamment, la communication du gouvernement et des institutions coercitives est entrée en concurrence avec des récits venus “de l’autre côté de la matraque”, portés par des victimes, leurs familles ou des témoins », note la journaliste dans Les médias contre la gauche (Éditions Agone, 2023). « Et quasi systématiquement, le discours “officiel” a reçu les faveurs des médias dominants. »

Ce déséquilibre systémique des récits est caractéristique de ce que l’auteure appelle le « journalisme de préfecture », qu’elle définit comme « un ensemble de réflexes professionnels qui, de manière structurelle, biaisent le traitement médiatique des opérations de police ou de toute autre action par laquelle se manifeste l’autorité coercitive de l’État. »
Pauline Perrenot identifie deux facteurs principaux à la prédominance de ces pratiques : d’une part, les conditions actuelles de production de l’information, qui créent une dépendance des journalistes vis-à-vis de leurs sources institutionnelles ; et d’autre part, la conception du métier, par une part significative des journalistes, comme partie prenante du maintien de l’ordre social.
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Une présomption d’objectivité des sources policières
En premier lieu, la pratique journalistique implique une certaine proximité avec les sources policières, en particulier chez les journalistes spécialisés dans la couverture des « faits divers ». De fait, « contre toutes les règles déontologiques (et logiques), les rubricards police-justice accordent une présomption d’objectivité et une confiance souvent aveugle à leurs informateurs venus des commissariats, des préfectures ou du ministère de l’Intérieur », analyse Pauline Perrenot.

Depuis le début de la mobilisation lycéenne, les déclarations de Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, sont ainsi systématiquement diffusées en direct ou dès leur mise en ligne, et de façon extensive. Son intervention devant la Commission des lois, le 7 octobre, est diffusée dans son intégralité et sans interruption pendant 25 minutes sur France Info TV.
Les informations communiquées par le ministère de l’Intérieur sont également souvent relayées sans qu’il soit fait usage du conditionnel ou d’une autre forme de prudence. Dans un article intitulé « “Derrière chaque casque, chaque bouclier, il y a un papa” : quand des CRS pères de famille font face à des lycéens de l’âge de leurs enfants » publié le 9 octobre par France Info, une journaliste cite les statistiques du ministère de l’Intérieur sans en donner la source, ni utiliser le conditionnel : « Depuis le 28 septembre, il y a eu 6 629 interpellations et 761 policiers ou gendarmes, 215 élèves et 89 personnels enseignants ont été blessés ». Ces informations sont pourtant difficiles à vérifier, puisque le ministère n’a jusqu’à présent donné aucun détail sur la gravité ou les causes des blessures, comme le note Le Monde.
Une obsession de l’ordre
Dans un florilège des séquences médiatiques les plus emblématiques de ce « journalisme de préfecture », l’association Acrimed donne à voir les mécanismes et les outils rhétoriques que les intervieweurs déploient, avec différents degrés d’intentionnalité, pour légitimer la politique répressive du gouvernement et décrédibiliser la mobilisation lycéenne.
Parmi les plus fréquents, on trouve par exemple le cadrage binaire d’une question fermée, telle que : « Est-ce que vous appelez au calme ? », avec sa variante « Est-ce que vous condamnez les violences ? », ou encore, pour les plus zélés comme Sonia Mabrouk, « Est-ce que vous condamnez les violences, sans aucune ambiguïté ? », quand elle ne dicte pas purement et simplement la réponse à son invitée Sandrine Rousseau : « Une élue comme vous se doit d’appeler au calme. »
À ces techniques, s’ajoute parfois une mauvaise foi flagrante. Sur le plateau de BFM le 30 septembre, Sandrine Rousseau, députée écologiste de Paris, entreprend de dénoncer les violences policières à travers l’exemple de Maël, gravement blessé à l’œil. Sonia Mabrouk relativise : « Si vous voulez qu’on parle de ce jeune, il faut raconter ce qui s’est passé auparavant également. Est-ce que des coups ont été donnés aux policiers ? » « Même s’il y a eu des coups, il n’a pas à être blessé. C’est un mineur », répond Sandrine Rousseau. « Donc on peut frapper la police ? », conclut Sonia Mabrouk, dans une tentative si grossière de déformer le propos de l’élue que cette dernière en reste sans voix.

Autre procédé révélateur : l’euphémisation des faits de violences policières, qui deviennent des « interventions musclées ». « Les étudiants du lycée Martin-Malvy à Cazères ont repris leur mobilisation ce lundi 12 octobre, après une intervention musclée des gendarmes vendredi dernier » peut-on lire dans La Gazette du Comminges, à propos d’un affrontement au cours duquel les gendarmes « ont fait usage de gaz lacrymogène, ont malmené [les] élèves et placé en garde à vue une jeune fille de 15 ans, arrêtée et menottée, pour des insultes », raconte une professeur. Même euphémisme sur le site Actu.fr, dans un article titré « “Ils ont frappé une prof !” : indignation après l’intervention musclée de la police devant ce lycée de l’Oise », le 8 octobre.
La narration impersonnelle, que l’on retrouve également dans cet article de France Info, complète cet arsenal d’effacement des responsabilités : « Dans la rue, la tension peine à retomber, marquée par des face-à-face violents entre des CRS et des jeunes qui pourraient être leurs enfants », écrit la journaliste. Pour Pauline Perrenot, « sous couvert d’objectivité, ces formules automatiques véhiculent bel et bien un point de vue : elles neutralisent le déséquilibre des rapports de force (en effaçant notamment le surarmement de la police), dépolitisent les politiques répressives (en oblitérant les chaînes de commandement) et contribuent, in fine, à faire disparaître la responsabilité des forces de l’ordre dans les violences, les blessures et les mutilations. »
Renverser le rapport de forces
Un renversement de ce rapport de forces n’est cependant pas impossible. Après un traitement médiatique du mouvement des Gilets Jaunes tout aussi déséquilibré en faveur de la politique répressive du gouvernement, deux mois après le début du mouvement, la question des violences policières finit par émerger dans le débat public, notamment grâce au travail du journaliste indépendant David Dufresne, qui répertorie sur son compte Twitter “Allô Place Beauvau” les faits de violences policières. Pour Pauline Perrenot, ce basculement marque « une capitulation des chefferies éditoriales face à des semaines de pressions conjointes, exercées d’abord hors des médias dominants : auto-défense des manifestants, qui n’ont de cesse de montrer les violences policières en postant vidéos et témoignages sur les réseaux sociaux ; travail de documentation continu des rédactions indépendantes ; mobilisation des collectifs contre les violences policières et de nombreuses organisations politiques et associatives. » À ces pressions, s’ajoutent celles venues de l’intérieur des médias dominants : témoignages de Gilets Jaunes et de journalistes, eux-mêmes victimes de violences exercées par la police.
Enfin, sur le plan des conditions actuelles de production de l’information, il paraît logique, a minima d’un point de vue économique, qu’une part toujours plus importante du temps d’antenne des médias audiovisuels soit consacrée aux violences et aux dégradations, parfois marginales, commises à l’occasion de mouvements sociaux, quand on sait à quel point la concentration des médias dans les mains de propriétaires capitalistes induit des logiques de rentabilité, qui affectent les conditions de travail des journalistes et le traitement de l’actualité, en particulier dans les médias audiovisuels. Poubelles brûlées, vitres cassées et lycées en feu sont autant de séquences anxiogènes qui assurent une rétention de l’attention et des audiences optimales, avec lesquelles les revendications lycéennes ont peu de chance de rivaliser.
2 Responses
Donc… il y a d’un côté les gentils gauchistes soutenus par LFI qui ne font rien de mal… et de l’autre, les méchants policiers et gendarmes qui répriment violemment les gentils manifestants ??…
Le matériel brûlé, les lycées incendiés, les insultes, les voitures dégradées seraient donc pure invention???., voire même , le fait de la police pour dénigrer le mouvement ??
Continuez comme ça, et Marine Lepen passe au pré tour des élections !
Vous oubliez de parler du blocage des lycée et facs interdit par la loi, du tabassage et des huées envers les étudiants qui veulent travailler. C’est ça la m”démocratie” de gauche ? Chacun ses idy. Je n’ai jamais subi la violence de la police. J’ai toujours pu parler avec eux sans problème bien que les policiers aient de la retenue. Désolée pour ma contradiction. Marre de voir ce désordre instrumentalisé par les politiques d’extrême gauche. On ne peut pas discuter avec ces excités permanents. Anti ga ??? On peut être anti fachos rouges. Oui ils existent. Vous n’en parlez jamais. Je vous retourne le compliment. Un peu plus d’objectivité de votre part. Le journalisme de gauche et d’extrême gauche est bien présent en France. Les autres idées politiques ont le droit de s’exprimer. Excellente journée dans la mesure et la clairvoyance !