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Peut-on accepter que des milices privées fassent régner la peur en toute impunité ? Bon Pote est à nouveau en mesure de dévoiler que des forces de l’ordre ont répondu par l’affirmative à cette question lors des manifestations du samedi 24 octobre. Après notre enquête sur Nice, nous documentons aujourd’hui l’alliance entre des policiers et des miliciens d’extrême droite à Lorient. Les documents et les vidéos que nous nous sommes procurés font état de discussions avant et pendant la manifestation entre miliciens et forces de l’ordre. Et ces miliciens ont en effet défilé et intimidé des passants dans les rues, alors que la police était présente et alors que la préfecture avait interdit les rassemblements dans la ville de Lorient.
Mais ce n’est pas tout : des miliciens lorientais se sont réjouis d’avoir eu le soutien explicite de l’ancien ministre d’Emmanuel Macron et actuel maire de la ville, Fabrice Loher (UDI) ainsi que de la préfecture. Or des messages envoyés par un numéro attribué à l’édile sur une boucle WhatsApp semblent confirmer cette version des faits. Contactés par Bon Pote, ce dernier n’a pas répondu et le service de communication de la mairie nous a indiqué que « le maire ne souhaite pas faire de commentaire sur ce sujet pour le moment ».
« C’est bon, on sait qui vous êtes, bon courage les gars »
Ce 24 octobre, dans au moins une dizaine de villes, de véritables milices se sont organisées officiellement pour « protéger les commerçants » ou « rétablir l’ordre ». Dans les faits, des miliciens ont bien intimidé, tabassé et pourchassé des manifestants non violents dans plusieurs villes de France et sous les yeux des forces de l’ordre, en particulier à Rouen et à Montpellier. À Nice, notre enquête a dévoilé que plusieurs personnes ont été rouées de coups, l’une d’elle a témoigné preuve à l’appui à Bon Pote avoir eu le nez cassé par un milicien. Contacté par Bon Pote, le ministère de l’Intérieur avait confirmé nos révélations et reconnu que « des groupes de militants d’ultradroite » prétendant défendre les commerçants ont bien en réalité « cherché l’affrontement ».
Nous avons recueilli quatre témoignages décrivant une situation similaire à Lorient ce 24 octobre. Il est 17h ce samedi 24 octobre quand Ludovic et deux de ses amis rejoignent le centre-ville. Très vite, ils constatent une « ambiance très bizarre » due au comportement de « petits groupes de 3 ou 4 personnes » qui « marchent vite et dévisagent les gens devant les magasins ». Ludovic (pseudonyme) en filme certains, portant des masques et un brassard blanc, alors qu’ils discutent avec des membres de la police nationale en moto. Ludovic nous assure, sans avoir d’enregistrement qui l’atteste, que son ami les a entendu dire : « C’est bon, on sait qui vous êtes, bon courage les gars ». Quinze minutes plus tard, Ludovic recroise le même groupe qui s’est maintenant étoffé au point d’être composé d’une quinzaine de personnes et qui semble s’être donné pour mission de patrouiller dans la ville.
C’est au moment de les prendre en photo que la tension escalade : « Ils ont fondu sur moi, je me suis retrouvé entouré d’une dizaine de gaillards, tous très grands et très musclés. Ils ont gardé leur masque et m’ont demandé de supprimer ma photo : “tu donnes ton téléphone, tu donnes ton téléphone” ». Ludovic parviendra à s’échapper, il dit avoir passé la soirée tremblant comme une feuille. Il n’est pas le seul à avoir croisé ce groupe d’hommes : un journaliste de Ouest-France a rapporté les mêmes faits dès le 25 octobre. Michel (pseudonyme), un commerçant historique du centre-ville de Lorient a donné à Bon Pote le même témoignage : « J’ai croisé ces miliciens, autant j’ai eu peur des casseurs le 17 octobre, autant là le 24 octobre ce sont ces gens masqués et avec brassard qui m’ont terrorisé ». Une autre lorientaise, Evelyne (pseudonyme), décrit à Bon Pote, photo à l’appui : « J’étais tranquille en train de marcher en ville, j’ai vu plusieurs personnes devant des boutiques qui nous dévisageaient, c’était très anxiogène ».
Enfin, Robin (pseudonyme) décrit qu’en rentrant à 18h de la manifestation, il a identifié « plusieurs petits groupes de personnes » qui « semblaient surveiller les gens, écrire des messages sur leur téléphone ». Selon lui, certains étaient postés aux côtés de la police : « Il y a en a au moins un que j’ai pris en photo avec les policiers puis que j’ai vu en train de patrouiller avec un petit groupe, comme une pseudo milice ». Robin se décrit comme « inquiet et dérangé par cette ambiance » : « C’était vraiment très étrange de voir ça dans ma ville, ça fait dix ans que je fais des manifs, je n’ai jamais ressenti ça. Là je ne savais pas si ces gens étaient des fachos ou des baceux (membre de la BAC, ndlr), j’avais juste l’impression qu’il fallait filer parce que n’importe qui pouvait se faire tabasser à tout moment ». Alerté de ces faits, le député écologiste Damien Girard assure à Bon Pote avoir adressé, dès le mardi 27 octobre 2026, un signalement à la procureure de la République.
« Prenez du jambon pour l’immunité »
Qui étaient ces miliciens et comment expliquer la tolérance des forces de l’ordre à leur égard ? Nous avons pu consulter les messages publiés avant et pendant la manifestation sur un groupe Telegram lancé dans le cadre du mouvement dit Alpha Rise (dont l’organisateur est proche de l’extrême droite) et appelé « Entraide citoyenne Lorient ». Parmi la centaine de membres, certains participants y ont partagé des objectifs très clairs – « impressionner et décourager » – ainsi qu’un modus operandi – « prenez des serflex ». Comme à Nice, des messages racistes et en particulier islamophobes ont été constatés – « Prenez du jambon pour l’immunité » – et comme à Nice, certains pseudos choisis sont dans la même veine : « Charles Martel », « Julius » avec photo du théoricien néo-fasciste Julius Evola, « Templier »…


Comme à Nice, on y lit des messages se félicitant du soutien des forces de l’ordre et de militaires : « Je viens d’échanger avec des policiers, consignes : protection des commerces, pas d’interpellation sauf si pillage (…) Ils demande si vous aurez des signes distinctifs afin de vous reconnaître dans la masse » ou « Je viens d’avoir un mec du RIMA (Le 3e RIMa est un régiment de l’armée de Terre française, ndlr) qui m’a confirmé être déployé sur Lorient ». Certains commentaires font référence à des militaires locaux, les fusiliers marins et commandos de Lorient (dits FUSCO), qui viendraient en civil : « Il y a aussi pas mal de berret (sic) vert qui seront présents samedi ».

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« Le maire et le préfet sont parfaitement au courant »
Sur ce groupe, des messages font aussi état d’un soutien des autorités locales : « Le maire et le préfet sont parfaitement au courant et approuvent votre présence ». Interrogé lundi 2 novembre au sujet de ces affirmations, le maire Fabrice Loher n’a pas souhaité nous répondre. Interrogée ce 3 novembre, la préfecture du Morbihan n’avait pas répondu au moment où nous publions notre enquête.

Nous avons en revanche pu constater qu’un numéro attribué au maire de Lorient s’est bien exprimé dans un groupe Whatsapp réservé aux commerçants (voir captures d’écran ci-dessous), créé à la suite d’une réunion en mairie organisée aux lendemains des dégradations de commerce survenus le 17 octobre. Dans ce groupe Whatsapp, ce membre informe en direct les commerçants des événements en cours et du dispositif policier déployé. Les participants l’identifient comme le maire et certains le remercient pour ses actions. Nous avons appelé ce numéro, c’est bien la voix du maire qui répond : « Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Fabrice Loher, merci de laisser votre message ». Pour vérifier un peu plus l’identité de cette personne, nous avons pu consulter les échanges privés d’une personne ayant déjà interagi avec le maire et à qui ce dernier a répondu des éléments privés en signant de son prénom.
« La police et la gendarmerie restent pour assurer le service après vente »
Ces vérifications établies, plusieurs messages émanant de ce numéro sont particulièrement questionnants. C’est notamment le cas alors qu’un commerçant du groupe s’inquiète et partage la photo d’un groupe d’hommes cagoulés dans le centre-ville. Un autre le rassure : « Groupe de militaires en civil venu pour défendre nos commerces » puis assure : « Ces militaires en civil sont passés nous rendre visite ! Quelle joie de les avoir !! ». Un autre confirme : « Ils sont là pour la protection, reconnaissable à leur tissus blanc ». Encore un autre : « pas de souci c’est les copains ».
C’est après ces messages décrivant l’activité de miliciens et/ou de militaires en civil que le numéro identifié comme celui du maire répond avec un émoji complice : « La police et la gendarmerie restent pour assurer le service après vente 😉 ». Si ce message et cet émoji ne suffisent pas à établir que le maire approuve les agissements des miliciens, difficile de considérer qu’il n’en a pas eu a minima connaissance. Voilà qui soulève une question : selon l’article 40 du Code de procédure pénale, tout autorité constituée qui, dans l’exercice de ses fonctions, a connaissance d’un crime ou d’un délit doit en aviser le procureur de la République.

Contacté par Bon Pote au sujet de ces messages, le député Damien Girard s’offusque : « Si l’identité de l’auteur de ces messages devait être confirmée par l’enquête, je serais effaré. En tant que premier magistrat, Monsieur le maire de Lorient est en charge de la tranquillité publique et ne peut pas cautionner que des milices privées s’approprient la force légitime de l’État et des objectifs de maintien d’un certain ordre ». Michel, le commerçant ayant croisé les miliciens, est du même avis : « En tant que commerçants, nous avons été très inquiets des pillages le 17 octobre. Mais j’ai aussi certains clients qui manifestent, j’ai aussi des proches qui manifestent, je ne veux pas qu’ils se fassent casser la gueule par des gens masqués dans la rue. Nous protéger nous les commerçants, oui, bien sûr. Mais pas avec des types cagoulés et menaçants qui intimident les gens dans la rue, hors de question ».
Ces faits rappellent un précédent. En juin 2023, après la mort du jeune Nahel, des miliciens masqués étaient intervenus à Lorient pour « aider » la police. Selon plusieurs témoignages rapportés à l’époque, ils avaient surtout tabassé de présumés « émeutiers », attaché leurs mains avec des serflex et les avaient livrés à la police. D’après une enquête de Blast, un homme racisé et ivre confondu avec un émeutier avait été tabassé par un groupe d’une vingtaine de personnes. A la suite d’un signalement, le procureur de la République avait choisi de classer l’affaire. Le maire Fabrice Loher avait alors commenté : « Milice ou brigade anti-casseurs, rien de tel n’a été identifié, n’en déplaise à l’extrême gauche, toujours prompte à s’attaquer à ceux qui défendent l’ordre républicain ».
One Response
Effectivement, si c’est le chaos et que l’Etat n’assure plus la sécurité et la protection des biens et des personnes, qui va le faire ? Chacun ? Tout le monde ? C’est la question de fond, le reste c’est du pipeau…