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« C’est un tournant dans la vie de notre nation », a déclaré Emmanuel Macron le 23 octobre, à Trappes. « C’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne ». Vendredi 23 octobre, Kevin T., âgé de 39 ans, a ouvert le feu sur des passants à proximité des mosquées de Trappes et de La Verrière, dans les Yvelines. L’une des victimes, Pengo Bossio Wangi, 26 ans, est décédée. Cinq autres sont grièvement blessées, dont une enfant de 12 ans. Le parquet national antiterroriste s’est saisi de l’enquête, avec la circonstance aggravante de racisme.
Dans sa déclaration, le président de la République commet cependant une erreur factuelle : le parquet national antiterroriste a déjà associé des actes terroristes à un mobile raciste ou religieux, notamment l’assassinat d’Hichem Miraoui, tué par balles en 2025 à Puget-sur-Argens dans le Var, celui du père Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray en 2016, ou encore l’attaque de la basilique de Nice en 2020. Dans le cas d’Aboubakar Cissé, assassiné à coups de couteau alors qu’il priait dans une mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard, en 2025, le Parquet national antiterroriste n’a certes pas retenu la qualification terroriste à ce stade, mais le caractère potentiellement raciste ou antireligieux du crime a bien été pris en compte par la justice.
Dans un contexte d’explosion des actes racistes et discriminatoires envers les musulmans en France, il apparaît plus que jamais nécessaire de nommer l’islamophobie, ce que la ministre déléguée chargée de la Lutte contre les discriminations Aurore Bergé refuse toujours de faire, mais aussi de dépasser les querelles de vocabulaire et d’interroger la responsabilité les pouvoirs publics dans la lutte contre le racisme anti-musulman.
Qu’est-ce que l’islamophobie ?
Contactée par Bon Pote, Hanane Karimi, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Strasbourg et co-titulaire de la chaire franco-québécoise sur la liberté d’expression, adopte la définition du Collectif contre l’islamophobie en Europe : « Il définit l’islamophobie comme l’ensemble des attitudes, des discours, des actes, qu’ils soient verbaux, symboliques ou physiques, dirigés vers des personnes physiques ou morales, en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à la religion musulmane. »
De son côté, la ministre Aurore Bergé a exprimé à plusieurs reprises son refus d’employer le terme « islamophobie », auquel elle préfère l’expression « haine anti-musulmans ». Le 26 mars 2025, lors d’un débat à l’Assemblée nationale consacré à cette thématique, la ministre déclarait : « Je récuse fermement le terme [d’islamophobie], parce que son ambiguïté est dangereuse et trop souvent instrumentalisée, et qu’il ne dit pas ce que nous combattons. Ce que nous combattons, ce n’est pas ce que la République permet depuis la suppression du délit de blasphème, à savoir critiquer librement, moquer librement ou caricaturer librement une religion. »
En premier lieu, le terme de « haine anti-musulmans », préféré par le gouvernement, passe sous silence une partie du phénomène, pour Hanane Karimi. « L’islamophobie ne se réduit pas à l’expression d’une haine. C’est aussi l’expression d’une minorisation, d’une altérisation, qui produisent au quotidien des entraves concrètes : au droit au logement, au travail, au droit de circuler librement dans l’espace public, etc. Cette expression n’est pas toujours alimentée par la haine. »
En second lieu, la sociologue rejette l’idée selon laquelle la notion d’islamophobie empêcherait de critiquer l’islam : « Je suis co-titulaire d’une chaire sur les enjeux contemporains de la liberté d’expression, je peux vous le dire : jamais la question de l’islamophobie n’a empêché la critique de l’islam en France. Ce sont aux juges, notamment ceux de la 17ème chambre du tribunal judiciaire de Paris, de déterminer là où s’arrête la liberté d’expression et là où commence la provocation à la haine. »
Dans son rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) démontre par ailleurs que « l’aversion à l’islam s’accompagne le plus souvent de méfiance envers les immigrés ». Une corrélation également observée par Hanane Karimi : « Des enfants typés ou issus de familles nord-africaines vont être assignés à cette identité religieuse ou raciale, de façon permanente. On voit que l’islamophobie est la continuité du racisme anti-maghrébin. » De ce fait, l’utilisation des termes « racisme anti-musulman » semble également adaptée.

Source : Baromètre racisme CNCDH en face-à-face de novembre-décembre 2025.
Débattre du terme pour invisibiliser le phénomène
Malgré la solidité des travaux menés par la CNCDH et les sociologues spécialistes de l’islamophobie, la ministre déléguée chargée de la Lutte contre les discriminations s’évertue encore à centrer la plupart de ses interventions médiatiques sur le débat sémantique, allant jusqu’à relayer de fausses informations. En novembre 2025, elle confirmait sur le plateau de RMC que le terme « islamophobie » avait été pour la première fois utilisé par les « mollahs iraniens » dans les années 1970, pour désigner les femmes qui refuseraient de porter le voile. Un argument popularisé par l’essayiste Caroline Fourest, qui n’a eu de cesse de le présenter comme un fait historique depuis le début des années 2000.
Il s’agit pourtant bien d’une fake news, réfutée dès 2013 par les sociologues Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, auteurs de l’ouvrage Islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman” (Éditions La Découverte, 2013). Les chercheurs attribuent en réalité l’origine du terme à un groupe d’ethnologues spécialisés dans les études de l’islam ouest-africain ou sénégalais : Alain Quellien, Maurice Delafosse et Paul Marty.

Aurore Bergé est l’invitée de l’émission Les grandes gueules, diffusée sur RMC le 18 novembre 2025.
Pour Hanane Karimi, autrice de l’ouvrage Petit manuel de lutte contre l’islamophobie (Éditions du Commun, 2026), cette controverse, loin d’être anecdotique, entretient une confusion dangereuse. « Avec cette idée, on fait planer le spectre de l’ennemi extérieur, le spectre de l’islam politique sur la lutte contre les actes islamophobes. La France a été très touchée, sur le plan des représentations de l’Islam, par la révolution iranienne. »
La sociologue y voit également une manière de détourner la conversation pour éviter d’avoir à répondre de l’inaction politique : « La controverse sémantique sert à faire comme si on s’intéressait au phénomène, tout en participant à la dénégation de l’islamophobie. Débattre du terme permet ne pas parler des discriminations, des violences physiques, verbales, quotidiennes que produisent ce racisme anti-musulman. C’est faire écran à la connaissance, à la prise de conscience de cette épreuve que vivent les personnes perçues comme musulmanes et, in fine, à la mise en place de politiques publiques de lutte contre l’islamophobie. »
Hausse des actes islamophobes
À cette contestation sémantique de l’islamophobie, s’ajoute la difficulté de mesurer l’ampleur réelle du racisme anti-musulman en France, bien qu’une tendance à la hausse se dégage nettement. En 2025, la Direction nationale du renseignement territorial fait état de 326 faits anti-musulmans, soit une augmentation de 88 % par rapport à 2024 et de 110% par rapport à 2011. Ce chiffre atteint en 2025 un niveau record depuis le pic observé à la suite des attentats de 2015. Dans le même temps, le ministère de l’Intérieur a comptabilisé 9737 crimes et délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux, en hausse de 5 % sur un an.

Infographie : Valentine Michel. Source : Direction nationale du renseignement territorial.
De son côté, l’Observatoire des discriminations envers les musulmans de France, mis en place par la Grande Mosquée de Paris et l’Ifop en septembre 2025, décrit un phénomène bien plus étendu que ne le laissent entrevoir les données du ministère de l’Intérieur. Selon l’enquête de victimation menée auprès de 1005 musulmans vivant en France métropolitaine, 66 % des répondants ont fait l’objet de comportements racistes au cours des cinq dernières années, soit un taux plus de trois fois supérieur à celui observé chez l’ensemble des Français (20%) mais aussi chez les adeptes des autres religions (18%). Les discriminations les plus répandues sont celles vécues lors de la recherche d’un emploi, d’un logement et lors d’un contrôle de police.
Cet écart entre les faits enregistrés par le ministère et la réalité dépeinte par les enquêtes de victimation n’étonne pas Hanane Karimi. « Le ministère de l’Intérieur a besoin d’interlocuteurs communautaires religieux, en plus des services de police et de gendarmerie, pour faire remonter les actes anti-religieux qui ont pu ou non mener à un dépôt de plainte », explique la sociologue. Or, aucun représentant de la communauté musulmane n’est aujourd’hui désigné comme interlocuteur du ministère sur ces questions. « C’est le cas pour l’antisémitisme, c’est le cas pour les actes anti-chrétiens et ça devait être le cas pour les actes anti-musulmans également. »
Cette absence tient en partie à la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France, qui remplissait cette fonction jusqu’à sa dissolution, fin 2020, par le gouvernement, sur une initiative de Gérald Darmanin. La décision est validée en septembre 2021 par le Conseil d’Etat, au motif que le CCIF « tenait depuis plusieurs années des propos sans nuance visant à accréditer l’idée que les autorités publiques françaises mèneraient, notamment dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, un combat contre la religion musulmane et ses pratiquants et que, plus généralement, la France serait un pays hostile aux musulmans » et qu’il entretenait « des liens étroits avec des tenants d’un islamisme radical invitant à se soustraire à certaines lois de la République ».
S’ajoute à cela la défiance des populations musulmanes vis-à-vis des forces de l’ordre, qui peut les dissuader de porter plainte. L’Observatoire des discriminations envers les musulmans de France le montre dans son enquête : en cas de discriminations, seuls 66% des musulmans porteraient plainte auprès des forces de l’ordre, et ils sont encore moins nombreux parmi ceux ayant déjà été discriminés en raison de leur religion (58%). Dans le premier volet de son enquête Accès aux droits, consacré à la déontologie des forces de sécurité et publié en juin 2025, le Défenseur des droits constate également que le refus de dépôt de plainte ou de main courante touche plus fréquemment les personnes portant un signe religieux (33 % de celles qui ont souhaité déposer plainte contre 21 % en population générale) ainsi que celles perçues comme noires, arabes ou maghrébines (28 %).
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Les femmes musulmanes particulièrement concernées
Dans son rapport consacré aux discriminations fondées sur la religion, publié en décembre 2025, l’autorité indépendante note par ailleurs que la très grande majorité des réclamations reçues par le Défenseur des droits en matière de discriminations fondées sur la religion concerne la religion musulmane et, en particulier, les femmes musulmanes portant un voile.
Les rapporteurs expliquent cette surreprésentation par plusieurs facteurs : « D’une part, le voile constitue un marqueur immédiatement perceptible de l’appartenance religieuse, à la différence d’autres croyances plus discrètes ou invisibles […]. Par ailleurs, si le port de signes religieux ne concerne pas l’ensemble des croyants de confession musulmane (20 %), contrairement à ce que pourrait laisser penser la focalisation du débat public sur le port du voile, la pratique du port de signes religieux est fortement genrée : elle concerne 31 % des femmes et seulement 9 % des hommes. De l’effet conjugué de ces facteurs, ressort une visibilité de la foi particulièrement associée aux femmes musulmanes portant le voile, lesquelles concentrent l’attention publique et politique. »
Intervient également, aux yeux du Défenseur des droits, la focalisation du débat autour de la religion et la laïcité sur l’islam et, plus encore, sur ses expressions vestimentaires féminines : voile et abaya à l’école, voile porté par les accompagnatrices scolaires, voile dans le sport, burkini dans les piscines, voire, plus récemment, voile porté par les mineures dans l’espace public. Les lois encadrant le port de signes religieux visent en priorité les femmes musulmanes.
Enfin, note l’autorité indépendante, « toutes les religions ne sont pas confrontées aux mêmes formes de rejet. Les actes visant les chrétiens relèvent davantage du vandalisme (profanations d’églises, de cimetières, dégradations de croix, etc.), tandis que ceux subis par les personnes de confession juive renvoient principalement à des violences physiques et verbales relevant du pénal (injures, agressions, discours de haine en ligne, etc.). À l’inverse, les traitements que les femmes musulmanes subissent renvoient souvent à des discriminations, couvertes par le champ de compétence de l’institution. »
Glissement sécuritaire et « logique du soupçon »
Depuis les attentats de 2015, un glissement sécuritaire s’est opéré dans la gestion de l’islam en France, comme le soulignait déjà le Défenseur des droits en 2020 : « La logique sécuritaire, poursuivie au nom de la lutte contre le terrorisme et l’“islamisme radical”, s’est accompagnée de discours appelant à bâtir une “société de vigilance”. Elle a contribué à instaurer un climat de défiance à l’égard de personnes suspectées en raison de leurs convictions religieuses et de leur origine, favorisant les amalgames et les préjugés qui alimentent les comportements discriminatoires et fragilisent au quotidien les droits et les libertés, tout en remettant en cause les fondements du principe de laïcité ».
Dans le but de lutter contre « un entrisme communautariste, insidieux mais puissant […] pour l’essentiel d’inspiration islamiste », tel que le détaille l’exposé des motifs, a ainsi été adoptée la loi du 24 août 2021, dite loi « séparatisme ».
Dans ce contexte, de nombreux sociologues documentent une bascule : Haoues Seniguer, dans La République autoritaire, Islam de France et illusion républicaine 2015-2022 (Éditions Le bord de l’eau, 2022), évoque une « logique du soupçon » à l’égard du culte musulman, nourrie par des dispositifs exceptionnels comme les états d’urgence ou la loi « séparatisme ». Pour Hamza Esmili, autrice de La Cité des musulmans, Une piété indésirable (Éditions Amsterdam, 2025), les musulmanes sont davantage perçues comme des coupables potentielles que comme d’éventuelles victimes de discriminations. Elles sont soit considérées comme soumises, soit accusées de faire le jeu du « séparatisme » ou de l’« entrisme ». Cette rhétorique contribue à les stigmatiser en tant qu’« ennemies de l’intérieur », selon Hanane Karimi.
La responsabilité des médias de l’empire de Vincent Bolloré et, plus largement, des médias dominants, dans la popularisation des discours islamophobes mérite également d’être interrogée, comme l’a fait le journaliste David Perrotin dans un article pour Mediapart, dans lequel il recense les multiples propos racistes et islamophobes tenus sur les plateaux des chaînes et radios françaises ces deux derniers mois.
Comment ignorer également le glissement sémantique opéré par l’extrême droite, mais aussi par de nombreux représentants du pouvoir macroniste : Jean-Michel Blanquer avec l’« islamo-gauchisme » en 2020, Gérald Darmanin avec l’« ensauvagement » en 2023, Emmanuel Macron lui-même avec la « décivilisation » en 2023. « Il ne faut pas non plus oublier Bruno Retailleau, qui avait dit “À bas le voile”, l’année dernière », note Hanane Karimi. « La violence de cette phrase est immense, d’autant plus dans la bouche d’un représentant de l’État. »
Ce n’est donc pas un hasard si, chaque année, la CNCDH relève que la religion musulmane est aujourd’hui la moins bien perçue des grandes religions présentes en France : en 2025, 42 % des Français pensent que « l’islam est une menace pour l’identité de la France » et 48 % considèrent que le port du voile peut « poser problème pour vivre en société ».
Aucune politique de lutte contre l’islamophobie
Face à ces constats, la question de la réponse politique devient centrale. Elle a pourtant été complètement ignorée par les gouvernements récents, pour Hanane Karimi : « Il n’y a pas de politique de lutte contre l’islamophobie ou contre le racisme anti-musulman aujourd’hui. C’est même un peu le contraire. Le gouvernement récent a plutôt participé à la stigmatisation des populations musulmanes et des populations racisées de manière générale, parfois même à leur criminalisation. »
La CNCDH, dans son rapport sur le racisme en 2025, appelle pourtant à une volonté politique ferme, pérenne et coordonnée pour enrayer la progression des actes racistes, antisémites et xénophobes. Elle souligne également les limites des plans nationaux successifs et les inquiétudes suscitées par le recul de l’engagement des pouvoirs publics dans leur mise en œuvre.
Hanane Karimi déplore également que la lutte contre les discriminations occupe une place insuffisante dans les programmes politiques présentés par les candidats à l’élection présidentielle de 2027. « En dehors de la lutte contre le sexisme, la question de la lutte contre les discriminations est nommée sans être développée de manière concrète. Ce qui me laisse penser qu’elle sera aux abonnés absents des priorités politiques. »
Pour la sociologue, il paraît dès lors crucial de rappeler que la lutte contre les discriminations constitue un enjeu démocratique. « À partir du moment où on accepte qu’une population soit stigmatisée, violentée, discriminée en raison de ses croyances religieuses, on ouvre la porte à une fragilisation de l’État de droit et à l’extension de ces exclusions à d’autres populations, dans un régime autoritaire. » Un enjeu d’autant plus pressant à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, que le Rassemblement national, parti structurellement raciste, est aux portes du pouvoir.