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On le sait : entre bétonisation, nuisances sonores, consommation d’eau, pollution atmosphérique et émissions de gaz à effet de serre, les data centers ne sont pas exactement un allié de l’écologie. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Ces galeries de serveurs géantes rejettent aussi de l’air chaud, contribuant à certains endroits aux îlots de chaleur urbains. Un problème dont on se passerait bien à l’heure où les villes suffoquent sous des températures toujours plus élevées.
Décryptage en deux volets d’une industrie très largement déconnectée des réalités climatiques.
Sommaire
Îlots de chaleur urbains : quand les data centers soufflent sur les braises
Le Bourget, Seine-Saint-Denis. Dans le département le plus pauvre de l’Hexagone, un énième projet de centre de données suscite l’inquiétude des riverains. En cause, notamment : la création d’îlots de chaleur urbains en période estivale, d’autant plus malvenue que la ville est déjà très largement bétonnée. Un enjeu que l’Institut Paris Région appelle à prendre très au sérieux en Île-de-France, où plus de 200 centres de données ont été recensés en 2025. Les data centers ne sont évidemment pas les seules infrastructures industrielles à rejeter de la chaleur fatale ; c’est avant tout leur proximité avec les habitations, en milieu urbain, qui pose question.
Comme le souligne la climatologue Valérie Masson-Delmotte dans un article consacré aux enjeux environnementaux de ces installations, « les data centers émettent une grande quantité de chaleur (panache de chaleur) pouvant produire des effets d’îlot de chaleur ou renforçant le stress thermique (en cas de conditions météorologiques défavorables type dôme de chaleur) (pouvant aussi exacerber l’assèchement des sols et de la végétation). »
Une conséquence des data centers qui commence tout juste à être objectivée par la recherche. Une étude en pré-publication (Marinoni et al, 2026) a fait état d’une augmentation moyenne de la température de surface de 2°C aux alentours de ces infrastructures. Moins spectaculaires mais non moins significatives, les conclusions d’une étude (peer-reviewed) réalisée par des chercheurs de l’Université de l’Arizona (Sailor et al, 2026) a trouvé que les data centers étudiés dans la région (d’une puissance comprise entre 36 et 160 MW) réchauffaient l’air environnant de 0,7 à 0,9 °C en moyenne, et jusqu’à 2,2 °C. Des effets qui peuvent se faire ressentir dans un périmètre de 500 mètres autour des infrastructures. « Un seul campus de data centers de 169 MW rejette une chaleur résiduelle équivalente à celle émise par près de 200 000 foyers, concentrée sur une superficie équivalente à moins de quelques centaines de parcelles résidentielles », souligne l’un des auteurs de l’étude dans une publication Linkedin.

Source : Institut Paris région, septembre 2023.
Ces chiffres peuvent sembler faibles dans l’absolu, mais en période de canicule – comme l’illustre également l’enjeu autour des îlots de chaleur urbains générés par la climatisation –, chaque degré compte. Plus la chaleur est intense, et plus le risque de mortalité augmente.
Un exemple récent l’illustre parfaitement : le projet de campus de data center (8 centres de données sur une parcelle de six hectares) porté par l’entreprise japonaise Telehouse aux Pennes-Mirabeau, au nord de Marseille, a fait l’objet d’un recours déposé le 28 juillet par Data for Good, Humanité et Nature, France Nature Environnement et Le Nuage était sous nos pieds. En cause, notamment, sa proximité avec une pinède qui s’était déjà enflammée à l’été 2016 et 2025, et dont les associations craignent que l’entrepôt géant, en rejetant de la chaleur, n’attise le risque d’incendie. Le plan local d’urbanisme, font-elles valoir, précise en effet qu’« une augmentation de la température moyenne de +1°C mènerait à une hausse de +20% de l’aléa de feu de forêt ».
Certes, les entreprises promettent de récupérer la chaleur fatale émise par les data centers pour chauffer les bâtiments environnants, comme cela a été fait pour la piscine olympique de Saint-Denis ou encore à Genève. Mais le procédé, qui constitue une obligation légale pour les centres de données, est limité car il pose des problèmes techniques (la chaleur récupérée n’est pas assez élevée) et économiques (construire des réseaux de chaleur urbains est très coûteux), indique Loup Cellard, chercheur à l’Observatoire sur l’impact environnemental de l’intelligence artificielle de l’Université Paris-Saclay, à Franceinfo.
Des « zones de sacrifice » modernes
Ilots de chaleur urbains mais aussi pollution de l’air et de l’eau : ces infrastructures affectent les populations précaires et racisées de manière disproportionnée. Aux États-Unis, ce « racisme environnemental » a notamment été dénoncé dans le cadre d’un projet de la société d’intelligence artificielle xAI, fondée par Elon Musk, à Memphis, dans le Tennessee. 59 turbines à gaz y ont été installées pour alimenter son projet de data center Colossus 2 (sans avoir obtenu les permis fédéraux relatifs à la qualité de l’air), à proximité de quartiers noirs.
Ce cas est loin d’être isolé : une étude (Wang, 2026) a montré que ces installations, « motivées par la minimisation des coûts et le poids des trajectoires historiques (telles que les pratiques de ségrégation spatiale), se concentrent de manière disproportionnée dans les communautés vulnérables, créant ainsi des “zones de sacrifice” modernes caractérisées par une concentration d’externalités écologiques. »
Une tendance que l’on retrouve en France, en particulier en Seine-Saint-Denis où les data centers se multiplient à vitesse grand V (une trentaine d’installations y ont vu le jour en une décennie). Rejets de chaleur, mais aussi nuisances sonores et pollutions liées aux systèmes de refroidissement (fuite de fluides frigorigènes se dégradant en formant du TFA, un polluant éternel), les data centers pèsent lourdement sur la vie des habitants, lit-on dans un reportage de Synth media. L’Institut Paris Région note toutefois que si le département a été un « territoire pionnier », « les implantations se déplacent aujourd’hui vers les franges de la métropole voire la grande couronne, avec des projets de plus grande envergure. »
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Des infrastructures toujours plus vulnérables aux risques climatiques
C’est l’ironie de l’histoire : au-delà de leur coût environnemental (que nous avons détaillé dans un précédent article), ces infrastructures exacerbent, et subissent, les risques climatiques dont elles sont en partie responsables.
Selon le cabinet First Street, environ 54 % des centres de données dans le monde aujourd’hui sont confrontés à un « stress thermique ou hydrique chronique élevé », tandis que 79 % d’entre eux sont exposés à des risques climatiques extrêmes tels que les inondations, les vents violents ou les incendies de forêt (un chiffre qui atteint 25 % en Europe).
Le cabinet d’analyse des risques climatiques XDI classe quant à lui la France au cinquième rang des pays les plus exposés aux risques climatiques affectant les futurs data centers. D’ici la fin du siècle, cette exposition pourrait encore s’aggraver (+ 300 %). Parmi les régions les plus à risque, la Nouvelle-Aquitaine – particulièrement sujette aux feux comme on l’a vu une fois de plus cet été – est mentionnée comme « zone critique majeure », où « l’ensemble des centres de données projetés sont classés à haut risque selon les scénarios de résilience tant faible qu’avancée. »

À l’échelle mondiale, un rapport de Schneider Electric calcule pour sa part, sur la base d’une analyse de plus de 8500 centres de données répartis dans 120 pays, que le risque climatique met en péril 38 % de la valeur du secteur à l’échelle mondiale. Les data centers dédiés à l’IA sont en première ligne en raison de leur concentration géographique : « Les installations d’IA se regroupent dans les régions combinant l’énergie bon marché et permis de construction rapide – Texas, Virginie, certaines régions de la Chine et de l’Asie du Sud-Est –, où l’exposition aux risques climatiques est élevée. »
Autre facteur clé mentionné par ce rapport, leur densité de puissance, qui est en train d’exploser : « Les baies d’IA [ou racks de serveurs pour l’intelligence artificielle, ndlr] de 30 à plus de 100 kW génèrent davantage de chaleur perdue par mètre carré, de sorte qu’une défaillance du système de refroidissement dans une installation traditionnelle de 5 kW par baie constitue un simple désagrément, alors que dans un cluster d’IA de 60 kW par baie, elle provoque un arrêt thermique en quelques minutes. »
Même les assureurs s’en inquiètent. En mars, Swiss Re a pointé du doigt le « boom de construction dans des endroits à haut risque naturel ». Un problème d’autant plus prégnant que les installations en question atteignent des proportions et des coûts toujours plus élevés (certains projets coûtant jusqu’à 20 milliards de dollars). D’après ses estimations, les primes d’assurance devraient plus que doubler d’ici à 2030, passant de 10,6 à 24,2 milliards de dollars. En outre, plus d’un quart de la capacité des data centers états-uniens risque de connaître plus de 3 jours de forte grêle par an, et plus de 40 %, des tornades importantes. Autre risque soulevé par l’assureur, les tensions sur l’eau qui menacent les data centers de fermeture en période de sécheresse.
Des systèmes de refroidissement mis à rude épreuve par les canicules
Les canicules à répétition de l’été 2026 illustrent bien cette tendance. L’un de ces entrepôts à Rennes a annoncé qu’en raison des « températures historiques », il était devenu « impossible de maintenir les conditions environnementales requises pour réaliser ses opérations de façon sûre. » Même scénario pour le data center Equinix PA4 à Pantin (Seine-Saint-Denis), qui a subi un « incident de refroidissement » le 24 juin en raison d’une « perte d’alimentation en eau du système de refroidissement adiabatique. »
Des scénarios qui ont un air de déjà-vu : lors de la vague de chaleur de 2022 au Royaume-Uni, qui avait mis en défaut les systèmes de refroidissement de deux grands data centers du NHS, les infrastructures informatiques de plusieurs hôpitaux avaient été paralysées. D’autres centres de données de la région londonienne avaient également été perturbés durant cette période, avec des pannes signalées par des géants de la tech comme Google et Oracle.
Sans oublier qu’en raison de l’intensification et de la multiplication des vagues de chaleur, les pannes de courant risquent également de se multiplier. Au plus fort de la crise, trois réacteurs nucléaires ont dû être mis à l’arrêt, et la défaillance de transformateurs électriques a privé 119 000 foyers de courant dans le Finistère, 27 000 dans les Yvelines, 1400 à Nantes… Lorsque des data centers sont concernés, le recours à des groupes électrogènes (fonctionnant la plupart du temps au fioul) permet d’assurer la continuité des services.
Le changement climatique, une réalité sous-estimée par les constructeurs de data centers
La faute, en partie, aux concepteurs qui semblent avoir sous-estimé les effets du réchauffement climatique. « Les datacenters sont particulièrement sensibles aux fortes chaleurs et comme beaucoup d’infrastructures leurs systèmes de refroidissement sont souvent dimensionnés sur la base de données météo historiques, potentiellement déjà obsolète avec le changement climatique », soulève l’ingénieur spécialiste des risques climatiques Thibault Laconde.
Chercheur spécialisé sur les enjeux environnementaux de la numérisation, Gauthier Roussilhe confirme auprès de Bon Pote : « Les data centers n’ont pas été conçus en prenant en compte le changement climatique. Donc forcément, le refroidissement est sous-dimensionné dans la plupart des cas. De plus, la puissance des data centers a augmenté. Ils produisent beaucoup plus de chaleur, ce qui nécessite d’augmenter de façon parallèle les capacités de refroidissement. »
Même les chercheurs de Google le reconnaissent : la norme établie par l’American Society of Heating, Refrigerating and Air-Conditioning Engineer (ASHRAE) pour la conception des data centers prévoit des températures extérieures pouvant aller jusqu’à 37,7 °C. Les projections sont basées sur des moyennes de températures historiques estimant que ce seuil ne serait dépassé qu’une fois tous les 200 ans en moyenne, en décalage total avec les projections climatiques. C’est aussi ce qui fait que les consommation d’eau sont parfois sous-estimées : aux Pays-Bas, Microsoft s’est par exemple retrouvé sous le feu des critiques après avoir sous-évalué la consommation d’eau de l’un de ses data centers (en réalité quatre fois plus importante que prévue !)
« Les architectes de centres de données doivent prendre en compte l’écart entre les prévisions fondées sur des données historiques et les projections des modèles climatiques », concluent les auteurs de l’étude de Google. D’après eux, les centres de données doivent accroître leur capacité de refroidissement de 11 % en moyenne, et même jusqu’à 48 % « pour les sites les plus exposés aux contraintes. »
Pour Clément Marquet, chargé de recherche en sciences techniques et société au Centre de sociologie de l’innovation des Mines Paris – PSL, la canicule de l’été 2026 pourrait faire office d’électrochoc en France en créant un « précédent politique et scientifique ». « Elle a renouvelé la façon dont les questions se posent sur ces infrastructures, autour des risques liés très directement au dérèglement climatique comme la chaleur et les incendies. » Encore faudra-t-il que l’épisode ne soit pas oublié une fois la saison estivale terminée.
Découvrez très prochainement le deuxième volet de cette enquête : Comment le réchauffement climatique exacerbe la soif des data centers (2/2)
One Response
Bonjour
Qu’en est-il de CIV Anzin, devenu Etix et qui était un exemple dans le Nord. DC “Green” distribuant la chaleur émise aux villes aux alentours etc ?
Ça serait très intéressant d’avoir votre avis la dessus !
Cédric C.