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N’a-t-on rien appris depuis les feux qui ont dévasté les Landes à l’été 2022 ? À l’époque déjà, on pouvait lire un peu partout que la région traversait « l’été de tous les records. » Au total, 32 000 hectares de forêts étaient partis en fumée en Gironde, dont 13 800 dans le massif de Landiras. Quatre ans plus tard, il faut déplorer la disparition sous les flammes de 42 000 hectares en Gironde et de 3600 hectares à Biscarosse, dans les Landes, selon les données de l’AFP au 27 juillet 2026.
Un petit rappel s’impose, car c’est loin d’être toujours mentionné sur les plateaux radio ou télé (ou alors ce lien de causalité est mis en doute, comme sur Franceinfo) : le changement climatique est bien le responsable numéro 1 du brasier géant qui fait rage actuellement dans la région. L’ampleur des feux n’aurait jamais été telle en l’absence de la forte sécheresse provoquée par les trois vagues de chaleur que nous venons de traverser dans l’Hexagone.

Il n’empêche que la hausse généralisée des températures n’est pas l’unique facteur explicatif. Le désastre climatique est là mais on peut le combattre et en réduire les conséquences autant que possible. Cela commence par donner des moyens suffisants pour les pompiers (voir notre article à ce sujet). Mais aussi par une gestion forestière et une organisation territoriale adaptées. Dans les Landes comme en Gironde, cela fait des années que des scientifiques alertent sur les vulnérabilités liées à ces monocultures intensives de pins maritimes hautement inflammables… sans que les leçons n’aient été tirées.
« Forêt Amazon »
Ces vastes étendues de pins maritimes ont beau être caractéristiques de la région, elles n’ont pas toujours fait partie du paysage. On les doit à Napoléon III, à l’origine d’une loi de 1857 officialisant la mise en place d’une plantation géante à but industriel. La dune littorale est alors fixée et les sols, drainés. Disparue, l’étendue marécageuse d’antan dans laquelle les bergers progressaient perchés sur des échasses : « Dès le XVIIe siècle, les Landais créaient des pignadas, exploitaient la résine et les goudrons », retrace l’historien José Cubero dans son ouvrage La Lande, le pin, le feu (2019) en rappelant que s’y dressait jadis « une forêt primitive » avec des « pins mêlés à des feuillus ».

Avec son million d’hectares (dominés à 87 % par le pin maritime dans les Landes), le massif des Landes de Gascogne est la plus grande forêt plantée d’Europe. Une vaste industrie reposant sur 34 000 emplois, qui trouve des débouchés dans la fabrication de papier et de carton, l’industrie chimique (résine et aiguilles de pins), les scieries (charpentes, armatures en bois, etc.), ainsi que dans la filière bois-énergie.
Le chemin de l’intensification est tout tracé. L’interprofession de la filière Forêt-Bois des Landes Fibois anticipe ainsi une évolution de la demande en bois rond passant de 6878 Mm3/an (incluant l’écorce) sur la période 2022-2026 à 8464 Mm3/an sur la période 2027-2031. « L’idée, en France, est d’aller vers ce type de modèle concurrentiel avec une économie d’échelle dans les modèles productifs et une ressource accessible, rapidement mobilisable et répondant aux caractéristiques de l’industrialisation, c’est-à-dire relativement standardisée, avec des diamètres peu importants », expliquait Arnaud Sergent, chercheur spécialisé dans les politiques de la filière forêt-bois à l’Inrae, à Socialter en 2022. Le géographe Arthur Guérin-Turcq abonde : « Aujourd’hui on fait des rotations de plus en plus courtes, les arbres poussent de plus en plus vite et ça va vers un bois de moins bonne qualité destiné à la papeterie, à commencer par les cartons d’emballage. Des associations écolo l’appellent de façon péjorative la forêt Amazon ! »
Un modèle intensif qui épuise les arbres
Sur le terrain, ce rythme effréné se traduit par une accélération du rythme des coupes rases (consistant à abattre tous les arbres d’une parcelle en une seule fois avant de les replanter). Selon Alexis Ducousso, ingénieur de recherche à l’Inrae, spécialisé en génétique forestière, on est passés dans les Landes à un rythme de coupe tous les quarante ans dans les années 1990, à vingt-cinq ans aujourd’hui.
Le massif des Landes de Gascogne présente le plus fort taux de coupes rases du pays (9 %) en raison de la sylviculture intensive du pin maritime, indique un rapport de l’association Canopée. Entre réduction de la fertilité des sols et de leur capacité d’infiltration des eaux, et perturbation des écosystèmes forestiers, cette mécanisation croissante de la sylviculture fragilise la biodiversité. La résilience des arbres est également impactée, les forêts homogènes étant plus vulnérables aux insectes ravageurs que les massifs diversifiés (Jactel et al, 2021), à l’instar du nématode du pin détecté pour la première fois dans les Landes en 2025.

Une fragilisation que les arbres paient durant la saison des feux. Après un incendie, « une forêt monospécifique est moins résiliente qu’une forêt plus diversifiée, tout simplement parce que la diversification maximise les stratégies de recolonisation, et augmente donc les chances d’une régénération efficace », explique à Bon Pote Julien Ruffault, chercheur sur les feux de forêt à l’Inrae.
Le pin maritime, un allume-feu géant ?
De plus, le type d’essence – le pin maritime – accroît le risque d’incendie lui-même. « Toutes choses égales par ailleurs, le pin maritime, et les conifères de manière générale, sont plus combustibles que les feuillus » (Revertegat et al, 2025 ; Barros et al, 2014), appuie Julien Ruffault. Tout en précisant qu’avec l’intensification du changement climatique, ce facteur devient secondaire dans la propagation des feux. « Plus les conditions météorologiques sont extrêmes, moins les caractéristiques de structure et de quantité du combustible ressortent comme étant des facteurs explicatifs du comportement du feu de manière générale. »
Spoiler : la situation ne va pas s’améliorer avec l’intensification du changement climatique. « À l’avenir, le nombre de jours propices aux feux de forêts devrait augmenter, sur une période plus longue, et affecter des surfaces plus larges », avertit le rapport annuel du Haut Conseil pour le Climat de 2021. Dans les Landes, l’été 2025 risque d’être tristement banal si les trajectoires actuelles de réchauffement se poursuivent.

Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire pour diminuer le risque et l’ampleur des incendies. L’organisation territoriale, avec ses étendues continues et homogènes de pins, a une carte à jouer. C’est bien établi par la recherche : selon Zald et al, 2018, « les plantations forestières intensives, caractérisées par des forêts jeunes et des combustibles spatialement homogènes, plutôt que la biomasse présente avant l’incendie, constituent des facteurs déterminants de la gravité des feux de forêts ». Une autre étude parue dans Nature Communications (Bousfield et al, 2025), a trouvé que dans 9 des 10 pays tempérés étudiés (en Europe, en Asie et en Océanie), les plantations d’arbres avaient entre 57 et 155 % de risques de brûler en plus que les forêts naturelles, en raison de leur « faible diversité ».
L’homogénéité territoriale, un facteur de risque majeur pour les incendies
Dans les Landes, « une telle homogénéité de ce type de peuplement du même âge pose un problème », reprend Julien Ruffault. Il faudrait donc éviter de regrouper les pins âgés de 20-25 ans aux mêmes endroits, plus inflammables que les jeunes spécimens. Typiquement, en déployant une « stratégie territoriale de replantation qui soit échelonnée dans le temps, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui : tout le monde replante en même temps. »
Autre solution complémentaire pour casser cette homogénéité : réintroduire des ruptures dans l’aménagement territorial. « Un paysage morcelé alternant des forêts des productions, des forêts naturelles peu inflammables, de l’agriculture (vignes ou fruitiers, grandes cultures, maraîchage, prairies) » constitue en effet un facteur d’atténuation des feux, lit-on dans un article paru sur The Conversation, signé de trois chercheurs de l’École pratique des hautes études, de l’Université de Bordeaux et de l’Inrae.

The Conversation, 30 octobre 2022
Les pare-feux, impuissants face au changement climatique ?
Pour limiter la propagation des flammes, l’installation de pare-feux de feuillus et la préservation des ripisylves (bordant les cours d’eau) est parfois aussi préconisée, par exemple par le collectif Forêt Vivante – Sud Gironde. Mais les preuves scientifiques de leur efficacité réelle manquent. « Il semblerait que les ripisylves, dont les essences feuillues sont moins inflammables que les résineux, jouent un rôle de pare-feu naturel lors d’incendies. Ces résultats restent à confirmer par des travaux de recherche », indique Jérôme Ogée, chercheur à l’Inrae, à Polytechnic Insights.
Là encore, les conditions météorologiques extrêmes tendent à diminuer leur efficacité, souligne Julien Ruffault auprès de Bon Pote. Maîtresse de conférences en géographie à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, Christine Bouisset abonde : « Quand on est dans des conditions météorologiques extrêmes, comme celles que nous avons connues en 2022 et que nous allons sûrement revoir, tout finit par brûler. »
Même constat pour les pare-feux classiques, c’est-à-dire les tranchées déboisées destinées à stopper les flammes. « On assiste à des sauts de feux importants », reprend Julien Ruffault en prenant l’exemple de l’incendie à Ribaute (Aude) en 2025. « Il y avait une plaine agricole de 2 kilomètres de large que l’on pensait complètement infranchissable pour un feu de forêt. Et pourtant, c’est ce qui s’est passé. »
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Le pin maritime, indétrônable ?
Il faut aussi dire qu’introduire davantage de feuillus dans cette région bien adaptée aux pins (qui supportent bien la sécheresse et s’épanouissent dans des sols sableux) est loin d’être évident. « C’est très compliqué avec le climat actuel et les terrains ingrats de ce massif ; il faut les arroser souvent », fait remarquer Philippe Barbedienne, directeur de la Sepanso Gironde, une fédération d’associations de protection de la nature et de l’environnement. Ce qui rend la conservation des feuillus existants (à l’image de la hêtraie du Ciron et de la forêt de la Teste-de-Buch, relativement diversifiée) d’autant plus cruciale.
Certains gestionnaires forestiers landais se sont mis à planter de l’eucalyptus, un feuillu qui a l’avantage de pousser vite et de promettre des rendements intéressants. Mais pour Annabel Porté, chercheuse au laboratoire Biodiversité, gènes et communautés (Inrae Bordeaux), cette alternative est semée d’embûches. « L’expérience a été tentée au Portugal et c’est un échec. C’est une espèce qui a besoin d’énormément d’eau et qui est hautement inflammable. En matière d’arbre, on ne prend jamais les bonnes décisions quand on réfléchit à court terme. »
L’urbanisation anarchique, angle mort de la lutte anti-incendies
Face à un risque toujours plus difficile à maîtriser, l’urbanisation « anarchique » dans la région – pour reprendre le terme de la géographe Christine Bouisset – n’est pas non plus pour aider. « Le drame prend aussi sa source dans les tendances lourdes de la démographie et les lacunes de l’aménagement du territoire », écrivait-elle à l’été 2022 sur The Conversation.
Financé pour partie par les propriétaires forestiers, le dispositif de défense contre l’incendie (DFCI) dans les Landes est selon elle « bien adapté au contexte d’un massif forestier exploité de façon intensive et d’une région rurale peu densément peuplée, [mais] se trouve aujourd’hui mis en échec par le changement climatique et l’urbanisation. » Notamment parce que « la présence de nombreux quartiers et hameaux éparpillés contraint les secours à gérer la mise en sécurité de milliers de personnes et les oblige à disperser leurs moyens pour protéger les maisons dans une logique défensive, au détriment d’une stratégie offensive permettant de maîtriser plus rapidement la progression du feu ».
Autre problème pointé du doigt par la chercheuse : les obligations de débroussaillement (OLD), dans un périmètre de 50 mètres autour des habitations, sont trop rarement respectées. Selon un rapport sénatorial de 2023, le taux d’application des OLD s’élève à seulement 30 % au niveau national. Au passage, comme nous le notions dans un précédent article, les fake news sur le débroussaillement, que les écolos voudraient empêcher à tout prix, ont la peau dure. En réalité, le problème vient du non-respect de la loi par des particuliers et du manque de moyens de contrôle à l’ONF, pas d’un blocage écologiste.
Un modèle de maladaptation
Face aux flammes, analyse le chercheur, le paradigme technique prédomine encore et toujours. Depuis la création de la DFCI après les incendies de 1949, « les solutions de génie civil sont privilégiées, comme l’aménagement de pistes entre des parcelles, jugées plus efficaces que des mélanges d’essences ».
Une tendance qui se poursuit à notre époque avec le déploiement en 2024 de caméras de détection des feux de forêts dopés à l’IA, qui auraient permis d’augmenter de 30 % le nombre de départs de feu localisés. « Une foi en la technique qui minimise la dimension socio-environnementale dans l’aggravation des feux », et ne fait qu’apporter des correctifs (insuffisants) au modèle landais, estime le géographe. En somme, un cas d’école de maladaptation climatique.
La financiarisation de la forêt, un frein au changement
La financiarisation croissante de la forêt n’aide pas non plus à tourner la page de la sylviculture intensive. Les groupements forestiers d’investissement (GFI) incitent en effet à acquérir des parts de société d’épargne forestière afin de mobiliser les mécanismes du marché carbone (permettant de valoriser les forêts pour leur fonction de séquestration carbone). « Ainsi, dans les Landes de Gascogne, la lutte contre la déforestation est portée désormais par l’allocation de crédits d’émission de GES [gaz à effet de serre] aux propriétaires afin qu’ils maintiennent les forêts en l’état ou les gèrent durablement », résume Arthur Guérin-Turcq. Le chercheur pointe également du doigt une financiarisation du risque incendie par les assurances, dont le recours est encouragé par la loi du 10 juillet 2023 visant à renforcer la prévention et la lutte contre l’intensification et l’extension du risque incendie.
Au final, ce sont les intérêts économiques qui triomphent. Dans cette forêt privée à 90 % (un chiffre supérieur à la moyenne nationale, qui s’élève à 75 %), « l’acteur central, c’est les coopératives forestières qui agencent le territoire parce que les propriétaires s’en remettent à ces coopératives pour gérer la forêt », indique-t-il. La concentration de la propriété est flagrante : les trois quarts de la superficie appartiennent à moins de 20 % des propriétaires.
Autre conséquence de cette privatisation : la pinède landaise est gérée « un peu selon la bonne volonté de chacun », déplore Philippe Barbedienne, directeur de la Sepanso Gironde, dans les pages de Socialter. « On trouve de tout dans les plans simples de gestion [obligatoires pour les parcelles forestières privées de plus de 25 hectares, ils donnent aux propriétaires une “garantie de gestion durable” selon le ministère de l’Agriculture, ndlr]. Ils ont été inventés au départ pour planifier la production de bois. Ça a été amélioré puisqu’il y a quand même un volet environnemental mais, de mon point de vue, ce n’est pas suffisant. »
Et Arthur Guérin-Turcq de conclure : « Le marché carbone, le risque incendie, et peut-être bientôt la surveillance du massif, sont autant de conquêtes récentes qui cherchent à perpétuer la rente forestière au détriment de la protection des habitants et de l’environnement. »
« Reconstituer la bombe »
Combien de temps encore jouera-t-on avec le feu ? « Le vrai sujet, c’est de refaire ou de ne pas refaire à l’identique, parce que si c’est pour recommencer à planter du pin maritime à 100 % sur 20 000 hectares, vous reconstituez la bombe », alertait Philippe Canal, secrétaire général adjoint du Snupfen Solidaires, syndicat majoritaire à l’Office national des forêts (ONF) en 2022.
La bombe est malheureusement de retour, et plus puissante que jamais. « Il y a eu un reboisement à l’identique après 2022. Certains ont même reboisé un peu trop rapidement parce qu’après l’incendie il faut laisser le sol se reposer, se régénérer au moins 2-3 ans et certains ont replanté même avant. Et surtout, ils ont replanté de la monoculture de pins maritimes. Il y a quelques petites évolutions, mais qui sont tout à fait à la marge : on va planter quelques feuillus en lisière de parcelle, mais c’est tout à fait insuffisant par rapport aux défis, aux enjeux qui se posent aujourd’hui », constate le géographe Arthur Guérin-Turcq, qui appelle à mettre moins d’arbres à l’hectare et recréer des zones humides. Mais aussi de ne pas forcément replanter à certains endroits, notamment autour des villages.
Jusqu’où faudra-t-il aller, combien d’hectares devront brûler avant d’ébranler sérieusement ce modèle ?
One Response
Il faudra tout brûler.
Le temps que ça repousse les entreprises qui en vivent seront parties ailleurs. Pas le temps d’attendre !!