|
Getting your Trinity Audio player ready...
|
C’est une victoire pour la santé publique des Français. L’Assemblée nationale a adopté, peu avant minuit mercredi 3 juin, la proposition de loi pour réduire le cadmium dans les engrais agricoles, les alignant sur les recommandations sanitaires. Alors que la France avait une des réglementations les plus laxistes en Europe sur la question, elle pourrait maintenant s’aligner sur les meilleurs élèves européens.
Et pourtant, hier à l’Assemblée, la victoire n’était pas acquise. Plusieurs amendements déposés par les députés macronistes, la droite et l’extrême droite visaient à en affaiblir la portée. Ils ont tous été rejetés. Revirement notable des députés macronistes, qui avaient dans un premier temps cherché à retarder la trajectoire de réduction du cadmium. Ils ont finalement retiré leurs amendements et voté la proposition de loi, contre l’avis du gouvernement. Un volte-face que le contexte électoral de 2027, sur un sujet scruté de près par de nombreux français, contribue sans doute à expliquer.
La proposition a été adoptée en majorité avec les voix de la gauche, face à un hémicycle quasiment vide à droite. Seuls 22% des députés macronistes étaient présents lors du vote, et … 6% des députés Les Républicains. Sans grande surprise, le Rassemblement national et ses alliés ciottistes (UDR) ont voté contre, à rebours des alertes sanitaires. Pour le député RN Eddy Casterman, ce texte, porté par une “cohorte de militants écologistes”, accuse les agriculteurs “d’empoisonner les Français dès le petit-déjeuner”.
Retour sur une soirée mouvementée à l’Assemblée nationale.
Sommaire
Le cadmium, une “bombe sanitaire”
Cette proposition de loi, portée par les députés du groupe écologiste Benoît Biteau et Clémentine Autain, ne vient pas de nulle part. Les alertes sanitaires sur le cadmium remontent à 2017 en France. En juin 2025, une organisation de médecins parlait même de “bombe sanitaire”. “Le cadmium est considéré cancérigène depuis 2012. Le sujet émerge aujourd’hui, mais ça aurait dû être hier. Les Français payent l’inaction de nos politiques”, résume Camille Dorioz, de l’association Foodwatch.
Le cadmium se retrouve en quantité préoccupante dans nos assiettes, via des aliments du quotidien : céréales, pain, pâtes, pommes de terres, et certains légumes-racines. C’est un métal lourd qui s’accumule dans l’organisme sans être facilement éliminé. Sur le long terme, l’exposition quotidienne, même à faible dose, peut donc s’avérer dramatique. Près de la moitié des adultes en France (47,6%) dépasse déjà le seuil critique de concentration de cadmium dans les urines. Les enfants sont particulièrement exposés : entre 23% et 27% d’entre eux ont une alimentation qui dépasse la dose journalière tolérable.
Cette exposition fait déjà des victimes. Le cadmium est classé cancérogène, notamment pour le cancer du poumon chez les travailleurs de certaines industries. Via l’alimentation, il est suspecté de provoquer d’autres cancers, dont ceux du pancréas et du sein. Au-delà du risque de cancer, il est mutagène et toxique pour la reproduction, et une exposition prolongée abîme les reins et fragilise les os, augmentant le risque d’ostéoporose et de fractures.
Les engrais agricoles trop chargés en cadmium
D’où vient cette contamination ? Le cadmium est naturellement présent dans les sols. Mais l’agriculture, avec l’épandage d’engrais, le concentre dans les terres, où il est ensuite absorbé par les plantes avant de finir dans nos assiettes.
Ces engrais, conçus pour soutenir la productivité d’une agriculture toujours plus intensive, sont fabriqués à partir de phosphate de calcium, naturellement riche en cadmium. Résultat : selon l’INRAE, ils sont responsables de 50% à 70% du cadmium qui entre chaque année dans les sols français.
Le problème est aussi géopolitique. La France s’approvisionne majoritairement au Maroc, un choix longtemps privilégié sans chercher à diversifier les sources. Or les gisements de phosphate marocains présentent des teneurs en cadmium particulièrement élevés, qui se répercutent directement sur la composition des engrais.
Une réglementation française à la traîne
Actuellement, la réglementation française est particulièrement laxiste. La France autorise jusqu’à 90 milligrammes (mg) par kilo dans les engrais. C’est plus de quatre fois la recommandation de l’Anses, qui préconise 20 mg/kg.
Et c’est bien au-delà que la réglementation européenne : 60 mg/kg pour les engrais marqués avec la norme “CE”. Une limite dont la France s’est affranchie en obtenant une dérogation pour les engrais hors norme européenne.
Cette exception française pourrait expliquer pourquoi les sols français (et la population elle-même) sont plus contaminés au cadmium que la moyenne européenne. “C’est cette sous-transposition de la règle européenne qui fait que la France doit prendre ses responsabilités pour éviter de continuer de contaminer les sols et nos enfants”, a lancé le député écologiste Benoît Biteau en séance publique.
+30 000 SONT DÉJÀ INSCRITS
newsletter
Une alerte pour chaque article mis en ligne, et une lettre hebdo chaque vendredi, avec un condensé de la semaine, des infographies, nos recos culturelles et des exclusivités.
Une loi pour réduire les limites maximales
La proposition de loi, adoptée mardi 3 juin, vise à corriger le tir et apporter une réponse à cette crise sanitaire. Elle abaisse les teneurs maximales de cadmium à 40 mg/kg d’ici 2027, puis à 20 mg/kg en 2030, s’alignant ainsi sur les recommandations de l’ANSES. Signe de l’importance du sujet : le texte a été cosigné par plus d’une centaine de députés de gauche, du centre et de droite.

Le texte va toutefois plus loin que la norme européenne, fixée à 60 mg/kg. Une “sur-transposition” critiquée par plusieurs députés de droite, macronistes et d’extrême droite, au nom de la compétitivité agricole. “Isoler nos agriculteurs, en leur imposant toujours plus de contraintes que leurs voisins européens, n’est pas la solution”, a lancé Josiane Corneloup (DR). Et le député Horizons Benoît Blanchard d’ajouter : “En abaissant la norme plus que la norme européenne, on ferait cavalier seul”
Un argument fragilisé par les faits : plusieurs pays européens appliquent déjà des normes aussi strictes, comme la Finlande, la Hongrie ou la Slovaquie. Et pour le rapporteur Benoît Biteau, en ayant longtemps accepté des engrais bien plus chargés que ses voisins, la France a accumulé une “surcontamination” qui nécessite une trajectoire plus ambitieuse que la norme européenne.
Débats houleux à l’Assemblée nationale
Peu après 19h, mardi soir, l’examen du texte débute dans l’hémicycle. La discussion donne le ton : si tous les groupes affichent leur volonté de protéger la santé des Français, les divergences sont vite apparues sur l’ambition du texte.
Pour la gauche, il faut aller vite. “Nous devons être au rendez-vous de l’histoire”, lance le rapporteur écologiste Benoît Biteau. “La protection de la santé publique doit primer sur toute autre considération, lorsque les preuves scientifiques sont établies”, continue la socialiste Chantal Jourdan.
A droite et à l’extrême droite, on dénonce un excès de normes pénalisant les agriculteurs français face à leurs concurrents européens. Le député du parti d’extrême droite Identité-Libertés Eddy Casterman accuse même la gauche et les écologistes de vouloir traîner “l’agriculture française devant le tribunal de la décroissance”.
Certains ont même tenté de relativiser le rôle des engrais en pointant celui du tabac. Un argument de whataboutisme : on discrédite un discours non pas sur le fond mais en pointant du doigt d’autres facteurs. Sauf que l’Anses rappelle aussi que l’alimentation représente “98% de l’imprégnation au cadmium dans la population non fumeuse”.

Plusieurs amendements visaient à affaiblir le texte
Une trentaine d’amendements étaient à l’agenda, déposés par la droite, les Macronistes et l’extrême droite pour affaiblir la portée du texte. Au menu : supprimer la proposition de loi, ménager des exceptions en cas de crise, permettre l’écoulement des stocks jusqu’en 2029, ou plafonner à la norme européenne de 60 mg/kg.
Les députés macronistes proposaient aussi de ralentir la trajectoire, à rebours de beaucoup d’experts qui appellent à un changement de réglementation rapide. Le calendrier des macronistes, et validé par leur chef Gabriel Attal, était quasi identique à celui du gouvernement, qui après des années d’atermoiements a lancé une consultation pour passer à 20 mg/kg en 2038. “Soit 26 ans après la reconnaissance de cancérogénicité”, fustige Camille Dorioz.
L’argument central : le risque pour l’approvisionnement. “On doit se doter d’une trajectoire soutenable au plan économique”, résumait le ministre de la transition écologique Mathieu Lefèvre. Sauf que, dès 2025, l’organisation professionnelle de la fertilisation estimait qu’un changement de réglementation n’affecterait pas les approvisionnements. L’un des premiers producteurs marocains a d’ailleurs déjà développé un procédé de décontamination. Et même en cas de rupture, des chercheurs estiment que la France pourrait se passer d’engrais phosphatés sans impact majeur sur sa production agricole pendant plusieurs années.
Le risque d’affaiblissement du texte était donc réel. Mais surprise : tous les amendements ont été rejetés, préservant l’ambition initiale du texte. Le député Renaissance Jean-Luc Fugit, qui appelait à ralentir la trajectoire, a même retiré le sien, par souci d’apaisement. Les macronistes, qui souhaitaient affaiblir le texte, ont finalement choisi de ne pas l’assumer jusqu’au bout.
Et maintenant, le Sénat
La bataille est loin d’être terminée. Le texte doit maintenant être examiné par le Sénat, une chambre plus à droite que l’Assemblée nationale, et qui pourrait à son tour tenter d’affaiblir le texte. Pour court-circuiter ce risque, Clémentine Autain a appelé le gouvernement à publier directement un arrêté reprenant les objectifs votés par les députés.
2 Responses
Il n’y a pas que le macronistes qui été absnts. Le PS aussi été aux abonnés absents selon l’infographie
Si le possible barrage du Sénat est passé, il restera à faire appliquer la loi. Et là nous ne sommes pas rendus car le gouvernement vient d’affaiblir les agences qui seraient susceptibles d’observer son application.