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Il est de retour, et il fait déjà les gros titres. Des médias annoncent même un “super El Niño”, avec des conséquences planétaires. Mais c’est quoi exactement, El Nino ? A quoi doit-on s’attendre, et cela aura-t-il des conséquences en France ?
Christophe Cassou, directeur de recherche et auteur du GIEC explique dans cet article à quoi s’attendre ces prochains mois, en faisant attention à ne pas tomber dans la surenchère médiatique….
Avant toute chose : c’est quoi El Niño?
El Nino est un phénomène climatique naturel qui s’inscrit dans ce que l’on appelle “la variabilité interne du système climatique”. Cette variabilité désigne les fluctuations que le système climatique développe spontanément, sans aucune influence extérieure (donc sans influence humaine), du fait de sa nature chaotique.
Derrière cette expression un peu jargonnesque, se cache en fait un quotidien familier. Les fluctuations météo que nous expérimentons, c’est-à- dire d’un jour à l’autre ou d’une semaine à l’autre, sont l’expression même de la variabilité interne dans l’atmosphère. Mais il existe aussi des fluctuations d’échelles de temps plus longues, d’une saison ou d’une année à l’autre, voire d’une ou plusieurs décennies à l’autre. Cette variabilité interne climatique-là implique alors généralement un couplage, une interaction entre l’atmosphère et l’océan qui est dominé par des processus plus lents.
El Nino est le phénomène le plus important de variabilité interne à l’échelle interannuelle (d’une année sur l’autre) et à l’échelle globale de la planète. Il se développe dans le Pacifique Tropical et se caractérise par un réchauffement de l’océan le long de l’équateur, du Pacifique Central jusqu’aux côtes de l’Amérique du Sud. En miroir dans l’atmosphère, les vents et les pluies sont altérés, couplés aux changements océaniques. Dans l’atmosphère, on parle d’Oscillation Australe ou, pour insister sur le couplage océan-atmosphère, d’ENSO pour “El Nino Southern Oscillation”.
Un événement El Nino débute généralement au printemps (Avril-Mai) pour culminer en intensité en fin d’année (Novembre-Décembre) le long des côtes de l’Equateur, du Pérou et du Chili, d’où le nom d’El Nino pour “enfant Jésus” en référence à Noël; il se dissipe au cours de l’hiver suivant. Les événements El Nino s’accompagnent généralement de pluies abondantes et salvatrices le long de la côte Pacifique de l’Amérique du Sud qui est d’habitude très sèche. Souvent une bénédiction pour l’agriculture locale mais une calamité pour les pêcheries qui voient leur capture d’anchois et de sardines s’effondrer, la ressource halieutique ayant fui des eaux côtières trop chaudes et inadaptées à leur niche écologique. Le pendant d’El Nino s’appelle “La Nina”. L’océan est alors plus froid du Pacifique Central jusqu’aux côtes de l’Amérique du Sud. Ce terme de “La Nina” n’a pas d’essence historique contrairement à El Nino (présent dès le 18e siècle dans les savoirs autochtones) ; il a été introduit dans les années 1990 dans les sciences du climat.
El Nino se traduit par une perturbation complète du climat dans tout le Pacifique Tropical avec des conditions plus humides vers l’Amérique du Sud, plus sèche du côté Ouest vers l’Indonésie et l’Australie. Les cyclones tropicaux se déplacent vers le centre du bassin (Polynésie, etc.). Mais c’est en fait l’ensemble de la circulation atmosphérique planétaire qui est perturbée par El Nino. Pourquoi?
Parce que les températures chaudes du Pacifique qui couvrent une très grande surface (le Pacifique tropical représente environ un quart de l’océan mondial), fournissent un excès d’énergie considérable à l’atmosphère qui se réchauffe jusqu’à 10-12km d’altitude sur toute la bande tropicale au début puis quelques mois plus tard sur la plupart des régions du monde. On parle de “téléconnexion” car El Nino agit à distance, loin de sa région de développement (Figure 1).
Ainsi l’Afrique de l’Est est plus humide alors que la mousson plus à l’Ouest (Sahel etc.), la mousson indienne et les pluies sur l’Amazonie sont généralement moins généreuses favorisant les sécheresses et les feux. La saison cyclonique dans l’Atlantique est généralement moins intense pendant El Nino. Sur le continent Nord Américain, la Californie est plus humide et les hivers sont plus doux sur une grande partie du Canada et les Grandes Plaines américaines.

Bref, les événements El Nino/La Nina ont des conséquences globales aux effets bénéfiques sur certaines régions et désastreuses pour d’autres car ils redistribuent spatialement sur la planète des événements extrêmes (pluies diluviennes, vagues de chaleur, etc.) qui apparaissent dans des lieux inhabituels ou qui se trouvent renforcés. Ils peuvent modifier le cycle des saisons et mettre sous tension des pays déjà vulnérables en termes de ressource en eau et/ou rendements agricoles, les deux étant cruciaux pour assurer une sécurité alimentaire minimale.
Pourquoi certains médias / vulgarisateurs parlent d’un “super El Niño” à venir ?
Le terme “super El Niño” désigne les événements les plus intenses en termes d’anomalies de température dans le Pacifique Tropical et d’intensité dans ses téléconnexions sur de nombreuses régions.
Ce terme de “super” El Nino s’est progressivement immiscé dans la littérature scientifique après les années 2000 pour qualifier l’événement de 1997/1998 puis celui de 2015/2016. Il vient de la sphère médiatique, à l’image du terme “dôme de chaleur”, désormais commun dans les conversations et articles, suite à la vague de chaleur canadienne en Juin 2021. Intéressant de noter ici d’un point de vue épistémologique, comment la communication, très souvent en recherche de sensationnalisme, contamine les discours et la sphère scientifique.
Aujourd’hui en Avril 2026, on parle de super El Nino à venir parce que certaines simulations de prévisions saisonnières (prévision probabiliste des conditions climatiques de 3 à 6 mois d’échéances) suggèrent le possible développement d’un événement El Nino intense au cours des 6-9 prochains mois . Sa probabilité est autour de 1 chance sur 4 pour la NOAA (Figure 2, gauche) à près d’1 chance sur 3 pour le consortium européen COPERNICUS (Figure 2, droit).

Quel niveau de certitude dans les prévisions d’El Nino sur les mois à venir?
Sur la base des observations actuelles, que ce soit dans l’atmosphère (vents, etc.) ou dans l’océan (contenu de chaleur dans les couches de surface, etc.), et sur la base des connaissances théoriques (processus d’excitation etc.), nous pouvons affirmer que tous les ingrédients sont présents pour qu’un événement El Nino se mette en place dès maintenant. Le niveau de confiance sur cette éventualité est très élevé. L’événement est en cours de déclenchement, comme le montre l’animation ci-dessous des anomalies de température de surface océanique (Figure 3) où l’on voit clairement se dissiper les conditions froides d’une faible Nina présente depuis 1 an.

Figure 3: Animation des anomalies de température de surface du 8 Janvier au 7 Avril 2026 (Source)
En revanche, une incertitude subsiste sur l’intensité de l’événement prévu et il faudra attendre le début de l’été pour avoir une estimation plus affinée sur la force de l’événement El Nino 2026-2027.
Il est important d’insister sur le fait que bien que les événements El Nino partagent des processus physiques communs et caractéristiques similaires, chaque événement El Nino est unique dans son déclenchement, sa temporalité, sa maturité, sa terminaison et en bout de chaîne, dans ses téléconnexions sur l’ensemble des régions de la planète. Il est indispensable d’aborder sa prévision de manière probabiliste/statistique et non pas déterministe.
Aujourd’hui déclarer “un super El Nino se développe” est une mauvaise interprétation ou interprétation biaisée des prévisions saisonnières. Et chat échaudé craint l’eau froide: des conditions assez similaires à celles de cette année avaient été observées au printemps 2014 et pourtant le super El nino annoncé partout pour la fin de l’année, fit pschitt en Juillet 2014.
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Quelles sont les conséquences à attendre d’El Niño version 2026/2027 ? Compte tenu de la situation géopolitique actuelle, y aura-t-il des risques supplémentaires ?
La variabilité interne se superpose au changement climatique; elle peut soit en amplifier soit en atténuer temporairement les effets. Un événement El Nino dope la température globale de la planète pendant 2 ans.
Il est donc probable que l’on batte le record de température mondial alors que le réchauffement dû à l’accumulation de gaz à effet de serre d’origine humaine, se poursuit. Selon la méthode que nous utilisons dans l’article de mise en à jour annuelle des indicateurs climatiques de nature géophysique, il y a environ 28% de chance de battre le record de +1.52oC de 2024 par rapport au climat de référence de la fin du 19e siècle (1850-1900) (Figure 4a). Cette probabilité grimpe à environ 60% en 2027, l’effet d’El Nino étant plus fort l’année qui suit son déclenchement et le réchauffement anthropique s’incrémentant chaque année (Figure 4b).
Le seuil de +1.5oC va être très probablement franchi cette année et l’année prochaine. Attention dans la communication à ne pas mettre sur le même plan cette température ponctuelle -une année- avec le seuil de réchauffement anthropique 1.5oC inscrit dans l’Accord de Paris. Ce dernier correspond à une moyenne sur plusieurs années environ et il sera probablement franchi au tout début des années 2030, voire un peu plus tôt.
Ce n’est pas El Nino qui nous rapproche de ce seuil de 1.5oC mais bien les émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique qui ne baissent toujours pas à l’échelle mondiale, même si leur croissance annuelle est plus faible aujourd’hui qu’à la fin du 20e siecle et debut des annees 2000. Reprenons le même calcul que plus haut mais pour l’année 2011 ou le niveau de réchauffement anthropique était de +1oC. Quelle probabilité de franchir +1.5oC en 2011 si un super El Nino s’était développé cette année-la? Environ une chance sur 150 alors qu’elle est autour de 2 chances sur 3 aujourd’hui (Figure 4c)

Des études récentes qui sont en train d’être évaluées dans le 7e rapport du GIEC en cours d’écriture tendent à montrer de manière robuste que dans un climat réchauffé par l’homme, certaines téléconnexions en lien avec les événements El Nino sont renforcées dans la bande tropicale, avec des pluies dopées dans le Pacifique Est ou des sécheresses plus marquées en Australie ou en Afrique du Sud en hiver boréal.
Dit autrement, les conséquences d’un même El Nino dans un climat plus chaud [aujourd’hui] sont plus prononcées que dans un climat plus froid [il y a 50 ans] et cette intensification des conséquences n’est pas linéaire avec un effet plus fort des Super El Ninos. Dans un océan réchauffé, les vagues de chaleur marines qui sont des véritables incendies pour la faune et la flore, catastrophes invisibles pour l’homme mais indirectement impactantes via la diminution des ressources de pêche menaçant la sécurité alimentaire, sont considérablement renforcées aujourd’hui quand un événement ENSO survient.
Le réchauffement climatique accroît la vulnérabilité des populations et des écosystèmes aux variabilités internes du climat qui sont des coups supplémentaires sur un état de base de plus en plus fragilisé (baisse chronique des rendements due aux fortes chaleurs et à des conditions hydriques défavorables, aridité croissante dans toutes les régions au climat mediterraneen, etc.).
Les conflits comme ceux qui touchent tout le Moyen Orient (Iran, Liban, Palestine, etc.) sont une source supplémentaire de vulnérabilité immense pour les populations locales car les infrastructures critiques et les organisations sociétales pour gérer les crises en cas d’événements extrêmes (canicules, inondations, etc.) modulée par El Nino, sont défaillantes.
En France, doit-on s’attendre à des conséquences particulières ?
Il n’y a pas de téléconnexions statistiquement robustes entre les événements El Nino et la variabilité climatique sur la France.
L’occasion de faire ici du prebunking car il est certain que l’on va lire dans des articles ou sur les réseaux sociaux qu’El Nino sera responsable de tous les maux, si des événements extrêmes adviennent ici en France pendant les 12 prochains mois. Sur l’Europe dans son ensemble, le principal booster des événements extrêmes n’est pas l’ENSO mais l’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère qui induit le réchauffement climatique.
Dans une étude prospective, corroborée ensuite par d’autres papiers, nous avions analysé les modifications des téléconnexions ENSO dans un climat plus chaud, typiquement celui de la fin du siècle si on rate la décarbonation. Nous montrons que les téléconnexions ENSO avec l’Europe s’établissent et deviennent fortement significatives. Elles se traduisent en automne et hiver par plus de précipitation moyenne sur l’Europe méditerranéenne et un déficit plus au Nord pendant les événements El Nino.
Mais il est clair que ce signal de changement climatique n’est pas détectable aujourd’hui au niveau de réchauffement actuel. On ne peut pas le voir. L’invoquer serait fallacieux, comme il est fallacieux de dire aujourd’hui qu’il pleut davantage sur la France en hiver dû au changement climatique. Cette assertion est vraie pour la 2e moitié de siècle si on rate la décarbonation mais ne peut en aucun cas justifier aujourd’hui les politiques de stockage de l’eau. Je reviendrai sur cette arnaque et la manipulation des faits scientifiques dans un prochain article.
Quels sont les points clefs à retenir ?
- Il est extrêmement probable (plus de 9 chances sur 10) qu’un événement El Nino se développe et affecte le climat planétaire sur le reste de la fin de l’année 2026 jusqu’au printemps 2027.
- Les prévisions d’Avril 2026 ouvrent la possibilité (environ 1 chance sur 4) de vivre un Super El Nino en fin d’année, c’est-à-dire un événement intense en termes de réchauffement dans le Pacifique et/ou de téléconnexions mondiales. Il est important de considérer cette éventualité de Super El Nino pour anticiper les risques climatiques qui sont d’autant plus forts que la force de l’événement ENSO est grande. On se place dans un cadre dit de narratifs : “si cela arrive, alors”.
- L’éventualité d’un super El Nino est souvent présentée à tort de manière déterministe et quasi certaine (on peut déjà trouver des titres “clickbaits” comme quoi il serait le “Nino du siècle”). Cela donne alors lieu à un emballement sémantique dans les médias et sur les réseaux sociaux qui, au mieux relèvent de la mésinformation, au pire nourrit la désinformation.
Bonus : quelques pièges à éviter
- Nous sommes climatiquement en territoire certes inconnu pour les écosystèmes et les sociétés humaines mais en territoire anticipable. Pas de #QuiAuraitPuPredire qui ne tienne! La science est mature et robuste et nous suivons la trajectoire globale donnée par les simulations/projections climatiques. Et nos modèles sont aussi capables de simuler des super El Nino semblables à celui possible cette année, ainsi que ses téléconnexions.
- Ce possible super El Nino en 2026-2027 n’est pas un marqueur “d’emballement climatique”, ni “d’accélération climatique” estimée par l’évolution de la température globale. A date, il n’y a pas de consensus sur l’accélération du réchauffement global, hors niveau de la mer et contenu de chaleur océanique, accélérations toutes deux comprises, attendues et qui vont s’intensifier tant que la neutralité carbone n’est pas atteinte.
- Il ne faut pas considérer les événements extrêmes de variabilité interne d’aujourd’hui comme des ruptures climatiques au sens physique du terme; en revanche, ils peuvent l’être pour les écosystèmes si lors de ces événements, des seuils bio-physiques sont dépassés entraînant par exemple des mortalités massives avec irréversibilité. Dans ce cadre, attention à la communication qui dérive vers le catastrophisme. Prenons l’exemple des valeurs extrêmes de température dans l’Atlantique en 2023-2024 alors présentées comme une nouvelle norme avec des qualificatifs toujours plus alarmistes, alors que ces valeurs observées sont largement attribuables à un épisode très fort de variabilité interne dans un climat qui chauffe. Il n’est dès lors pas surprenant que l’Océan Atlantique après ce “bump” ait repris son rythme de réchauffement “nominal” (Figure 5). Même dérive dans la communication sur le saut de température globale en 2023 que l’on attribue aujourd’hui principalement au fait que les années précédentes 2021-2022 furent trop froides par rapport au climat attendu avec 495 +/- 25 milliards de tonnes de CO2 accumulées dans l’atmosphère depuis le début de l’ère industrielle.

- Aucune surprise dans le fait de battre des records de température globales journalières dès maintenant et pour 12 mois en présence d’El Nino alors que les émissions de gaz à effet de serre et l’usage des sols (déforestation, artificialisation, etc.), ajoutent environ +0.04oC par an. Ce n’est pas le fait que deux El Ninos soient rapprochés dans le temps, ici 2023-2024 et 2026-2027, qui explique les records car le système climatique n’a pas une “grande mémoire” de la variabilité interne mais c’est bien à cause du réchauffement climatique dopé par ENSO.
Les sciences cognitives tendent à montrer qu’un discours au ton catastrophiste est démobilisateur quand il est porté “urbi and orbi” de manière indifférenciée. Il n’est mobilisateur que sur certaines catégories de population, dans certains cadres et contextes.
Du coup, quelle est l’intention de tels discours catastrophistes sur les réseaux sociaux ou dans certains médias? La recherche simple de “reach” pour satisfaire des intérêts personnels ou l’ego? La volonté de mettre de facto à distance les questionnements plus profonds sur les changements de notre société, les choix politiques à opérer pour justement lutter contre les effets du changement climatique, ce qui revient alors à se focaliser sur ce que l’on subit et non pas sur l’action que l’on devrait tenir? Une stratégie de sape pour nourrir une forme de fatalisme?
Dans tous les cas, la science est toujours perdante avec ces discours-là qui sont souvent peu ancrés sur la nature et la complexité des faits. On peut être alarmant en étant factuel car les faits même sans exagération et emphase sont par eux-même et tout simplement vertigineux.
One Response
Merci ! de cet éclairage salutaire. J’ignorais la plupart des faits développés dans cet article. Ma connaissance, à l’issue de cette lecture, me permettra de mieux déchiffrer les sujets “El Nino”.