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Comment savoir à quel point les pesticides auxquels nous sommes exposés augmentent les risques de cancer ?
Une étude transdisciplinaire publiée ce mercredi 1er avril apporte une nouvelle pierre importante à l’édifice scientifique existant : elle parvient non seulement à mettre en regard l’incidence des cancers et l’exposition aux pesticides à l’échelle d’un pays entier mais aussi à confirmer ce modèle en s’appuyant sur d’autres disciplines y compris des prélèvements biologiques.
Menée au Pérou, cette méthode novatrice contribue à confirmer « l’existence d’un lien mécanistique (c’est-à-dire biologiquement documenté et pas seulement statistique) entre notre exposition aux pesticides et le cancer ». Cette étude est d’autant plus inquiétante qu’elle porte sur des pesticides pourtant classés comme non cancérogènes par l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et dont une partie est autorisée en Europe.
Autre signe de l’importance de cette étude : elle a déclenché les réactions violentes et épidermiques de marchands de doutes, ces personnalités connues pour leur défense souvent malhonnête des pesticides sous couvert d’esprit critique.
Nous avons interrogé le co-auteur et coordinateur de cette étude, le biologiste moléculaire Stéphane Bertani (Institut de recherche pour le développement), qui nous décrit le travail de son équipe. Nous avons aussi interrogé le professeur de toxicologie Xavier Coumoul, membre du groupe expert qui a étudié pour l’Inserm les liens entre les pesticides et la santé en 2021, et Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS spécialiste des effets des pesticides sur la biodiversité et l’environnement. Tous deux confirment la grande robustesse de cette étude et nous éclairent sur ses conséquences à l’échelle française.
Une méthode innovante pour scruter le lien entre l’exposition aux pesticides et le cancer
Comprendre l’exposome
Exposome. Derrière ce mot d’apparence abstraite se cache une idée simple : faire la somme de tout ce à quoi un être humain a été exposé, dans son environnement, depuis sa conception. « Nous sommes partis de ce concept développé par Christopher Wild, ancien directeur du Centre international de recherche sur le cancer, pour bâtir notre étude », nous détaille Stéphane Bertani.
Ce choix a des implications très concrètes. De nombreux travaux scientifiques se concentrent d’ordinaire sur les substances et les pesticides pris de façon isolée. Sauf que, dans la réalité, les populations sont exposées à des mélanges de pesticides présents dans l’environnement. Or, comme tout composé chimique, les pesticides peuvent interagir entre eux. « En plus, ils se dégradent puis produisent des sous-produits (métabolites) qui peuvent eux aussi interagir les uns avec les autres », décrit Stéphane Bertani.
Première étape de l’étude : cartographier, sur l’ensemble du territoire péruvien, la dispersion des 31 pesticides agricoles les plus courants. Pour modéliser cette dispersion, l’étude a croisé des données topographiques et météorologiques : selon les pluies, les pentes ou la nature du sol, un même pesticide peut se fixer localement ou dériver sur des dizaines de kilomètres. Le Pérou étant concerné par les impacts du phénomène El Niño, qui perturbe de façon cyclique le régime des pluies et donc les pratiques agricoles, l’étude a travaillé sur six années consécutives pour tenir compte de ces variations.

Des pesticides non cancérogènes… capables de favoriser des cancers
Les chercheurs ont ensuite superposé ces cartes d’exposition aux pesticides avec les registres de santé de 160 000 malades du cancer. Résultat : les cartes montrent des zones plus exposées aux pesticides et où l’on observe un nombre anormalement élevé de cas (le risque de développer un cancer apparaît jusqu’à deux à huit fois plus élevé que dans d’autres régions). Des clusters de cancers, notamment certains cancers du foie, ont été découverts.
Ce n’est pas anodin, le foie étant un organe clé dans l’assimilation des substances toxiques, un « organe sentinelle » décrit Stéphane Bertani. L’étude révèle de profondes injustices environnementales : les communautés rurales et autochtones du Pérou sont particulièrement exposées aux pesticides et à un risque accru de cancer.

L’équipe a en effet analysé les cheveux de 50 personnes tirées au sort dans les régions à forte exposition pour y déceler les traces de pesticides. Ce qui a confirmé leur modèle : « Quand notre modèle jugeait qu’il y avait plus de risques, on trouvait effectivement plus de traces de pesticides dans les prélèvements, et inversement» nous décrit le co-auteur de l’étude.
Et ce n’est pas tout. Une trentaine de patients atteints de cancer du foie et vivant dans ces clusters ont ensuite été sélectionnés. Leur parcours de vie a été comparé à celui d’une population témoin, pour écarter les autres facteurs de risque comme l’alcool ou hépatite B. Là aussi, avec succès : c’est bien l’exposition aux pesticides qui apparaît comme le seul facteur explicatif disponible.
Des prélèvements ont enfin été effectués à la fois sur la partie tumorale et sur la partie non tumorale de leur foie. Conclusion : toutes ces cellules, y compris les saines, sont affectées dans ce qu’on appelle leur « identité ». Même si leur génome n’a pas muté, comme ça peut être le cas en cas d’exposition à un substance mutagène, elles sont en quelque sorte fragilisées. Et c’est ce qui pourrait expliquer le risque accru de développer un cancer. En clair, l’exposition aux pesticides pourrait entraîner des perturbations qui créent un « terrain fertile » pour le cancer, même sans mutation directe initiale.
Peut-on maintenant affirmer avec certitude que l’exposition aux pesticides cause le cancer ?
Non, et on ne pourra probablement jamais affirmer une causalité avec une totale certitude. En revanche, le curseur de la preuve a beaucoup avancé en faveur d’un lien entre exposition aux pesticides et cancer.
Certaines maladies se déclenchent vite et de façon traçable : votre voisin tousse, il vous contamine, vous toussez à votre tour quelques jours plus tard. Les effets chroniques, eux, résistent beaucoup plus à la preuve. Démontrer la dangerosité du tabac a ainsi constitué un défi scientifique sur plusieurs décennies, alors qu’il s’agissait d’une exposition intense et visible. Imaginez la difficulté de mesurer le risque associé à une exposition diffuse à des dizaines de pesticides, souvent à l’insu des personnes concernées.
Néanmoins, la science ne fonctionne pas comme une suite de vérités absolues et définitives, mais plutôt comme un processus dynamique d’accumulation de preuves les plus probantes possibles. Et concernant les liens entre pesticides et santé, ces preuves s’accumulent.
En 2021, l’Inserm (l’Institut national de la santé et de la recherche médicale) avait présenté les résultats de son expertise collective (un bilan de la littérature scientifique existante croisant plusieurs disciplines scientifiques) concernant les liens entre pesticides et santé. Sur la question du cancer, elle concluait à des présomptions de lien plus ou moins fortes en fonction des situations (présomption fortes pour les expositions professionnelles et les cancers pédiatriques). Dans ce contexte, l’étude publiée cette semaine apporte un nouveau faisceau de preuve, puisqu’elle croise des données statistiques avec des preuves biologiques pour renforcer la solidité de ses conclusions.
L’écologue Philippe Grandcolas conclut : « Le grand argument des “rassuristes”, c’est de dire que sur la dangerosité des pesticides on aurait que des corrélations et que les corrélations ne prouvent rien, que “corrélation n’est pas raison”. Sauf qu’on a beaucoup plus que des corrélations, la littérature disponible mêle un grand nombre de niveaux de preuves dans des disciplines différentes et qui se complètent ».
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Faut-il changer la réglementation sur les pesticides en France et en Europe ?
En France, une partie des pesticides utilisés ailleurs dans le monde et y compris au Pérou sont interdits. Mais il serait faux de considérer que tous les risques sont écartés. « Nos résultats doivent bien sûr être contextualisés dans d’autres pays. Mais, si l’on observe ces effets au Pérou, il n’y a aucune raison qu’ils ne se produisent pas ailleurs », estime Stéphane Bertani, tandis que Philippe Grandcolas alerte : « Dans un certain nombre de cas, l’exposition à des substances pas forcément cancérogènes au premier chef peut amener à des effets sur les organismes qui sont subtils mais peuvent avoir des conséquences indirectes très négatives ».
C’est d’autant plus vrai quand on constate que l’étude publiée dans Nature Health remet en question la classification actuelle des pesticides. Aujourd’hui, la logique réglementaire est la suivante : si une substance n’est pas mutagène (c’est-à-dire si elle n’endommage pas directement l’ADN de nos cellules) elle est classée non cancérogène. L’étude montre que l’exposition aux pesticides peut activer d’autres mécanismes, capables de favoriser des cancers sans modifier le génome.
L’étude questionne aussi la façon dont les risques sont évalués, c’est-à-dire substance par substance, alors que leur effet combiné est potentiellement néfaste également. « Cette étude confirme qu’il faut repenser la manière dont on conçoit notre exposition, et questionner une réglementation aujourd’hui très axée sur la génotoxicité et qui devra couvrir d’autres étapes de la cancérogenèse », confirme Xavier Coumoul, qui note que plusieurs projets européens portés par l’Anses visent précisément à “développer des tests qui permettent de caractériser les mécanismes non génotoxiques”.
Sortir du cercle vicieux : l’urgence d’une réponse systémique
Aucune étude ne tranchera de façon ferme et définitive sur un sujet aussi crucial et controversé. Pour autant, il y a urgence à tenir compte des récentes avancées scientifiques alors que trop de mécanismes restent encore mal compris, mal évalués ou mal pris en compte par la réglementation.
L’urgence est d’autant plus grande que les crises écologiques et les injustices environnementales s’additionnent. L’exemple péruvien le montre également. La déforestation liée à l’agriculture intensive accroît le changement climatique mais va aussi de pair avec l’usage de pesticides, et donc, en bout de chaîne, avec un risque accru de cancer notamment chez les communautés rurales et autochtones.
Certains phénomènes climatiques en lien avec le changement climatique, comme El Niño, contribuent parallèlement à changer les pratiques agricoles vers plus d’utilisation de pesticides (plus de pluie engendre plus de champignons donc plus de fongicide) et à amplifier la dispersion des pesticides, augmentant l’exposition des populations locales. C’est un véritable cercle vicieux, dont la réponse doit être systémique et globale.