Propos 5 : Paradoxe de Jevons et effet rebond

Paradoxe de Jevons

Après m’être attaqué au greenwashing et à la neutralité carbone, il est grand temps de s’attaquer au 3ème élève du triptyque ‘je change rien, pas besoin !’. Ainsi, je vous présente ‘l’efficacité énergétique‘. Plus subtile, plus fourbe que les deux premiers, mais terriblement efficace et très utilisée par nos pollueurs favoris. Pourtant, et ce message s’adresse avant tout aux apprentis Laurent Alexandre : vous ne pouvez pas être crédibles si vous ne connaissez pas le Paradoxe de Jevons.‘La technologie va nous sauver !!’ ”Avec la 5G on va sauver la planète” ”Je vais pouvoir regarder Hanouna au fin fond de la forêt !!!!”’. On. Se. Calme les Cornucopiens.

Qu’est-ce que le paradoxe de Jevons ?

William Stanley Jevons est devenu célèbre grâce à un essai publié en 1865 intitulé The Coal question. Célèbre car le paradoxe de Jevons est de plus en cité dans les débats économiques, maintenant que la question climatique est sur la table. Le concept du paradoxe de Jevons est très simple :

Le graphique ci-dessus permet d’illustrer le paradoxe de Jevons. Il montre le coût d’une unité de lumière artificielle (une heure d’éclairage équivalente à une ampoule à incandescence moderne de 100 watts) en Angleterre au cours des 700 dernières années. L’unité monétaire est le Pound, ajusté pour tenir compte de l’inflation. La baisse spectaculaire des coûts reflète une augmentation tout aussi spectaculaire de l’efficacité.

Ajusté de l’inflation, l’éclairage au Royaume-Uni était plus de 100 fois plus abordable en 2000 qu’en 1900 et 3 000 fois plus qu’en 1800. Autrement dit, parce que les centrales électriques sont devenues plus efficaces (menant donc à une électricité moins chère), et parce que les nouvelles technologies d’éclairage sont devenues plus efficaces et produisent plus de lumière utilisable par unité d’énergie, une heure de salaire pour le travailleur moyen achète aujourd’hui environ 100 fois plus de lumière artificielle qu’il y a un siècle et 3 000 fois plus qu’il y a deux siècles.

Efficacité énergétique et paradoxe de Jevons

Toute cette efficacité signifie-t-elle que les Anglais consomment moins d’énergie pour l’éclairage ? Absolument pas. La baisse des coûts a entraîné une augmentation considérable de la demande et de l’utilisation. Par exemple, le résident moyen du Royaume-Uni en 2000 a consommé 75 fois plus de lumière artificielle que son ancêtre en 1900 et plus de 6 000 fois plus qu’en 1800.. Une grande partie de cette augmentation s’est faite sous forme d’éclairage extérieur des rues et des bâtiments. Nous sommes donc en plein paradoxe de Jevons : les fortes augmentations de l’efficacité ont entraîné de fortes réductions des coûts et de fortes augmentations de la demande d’éclairage et de la consommation d’énergie.

Depuis de nombreuses années, le discours sur l’efficacité énergétique joue un rôle important dans notre société et notre économie : il permet la croissance. L’idée d’efficacité permet à la plupart des gens de croire que nous pouvons doubler ou quadrupler la taille de l’économie mondiale tout en réduisant la consommation d’énergie, la production de déchets et l’épuisement des ressources. L’efficacité est l’un des mythes les plus importants de notre civilisation en matière de bullshit. Le concept d’efficacité sans limite a été déployé pour donner le feu vert au projet de croissance sans fin, si cher à nos politiques.

Le fameux effet rebond

Le paradoxe de Jevons est très souvent exprimé dans la presse par ‘effet rebond’. Le principe est sensiblement le même. Prenons l’exemple d’une voiture. Elle utilisait 17 litres au 100, et utilise désormais 10 litres au 100. Cela va coûter moins cher de parcourir la même distance, et demander moins de litres d’essence. En revanche, fort de son économie, le conducteur aura tendance à plus conduire et à rallonger les distances parcourues, créant ainsi un effet rebond dans la demande d’essence.

PS : si vous voulez étaler votre confiture en soirée, vous pourrez expliquer qu’il y a une différence entre le paradoxe de Jevons et l’effet rebond : le paradoxe de Jevons est vrai quand l’effet rebond est supérieur à 100%, dépassant ainsi l’efficacité énergétique des gains. Si on vous demande qui vous l’a dit, dites Blake Alcott.

Effet rebond direct et indirect

Il est important de distinguer l’effet rebond direct du rebond indirect. Prenons l’exemple de notre ami qui surfe sur internet : le fait de passer de sa connexion 1 MO à la fibre optique fera qu’il passera 10 fois moins de temps à télécharger sa chanson d’Aya Nakamura. En revanche, le temps gagné sera réinvesti dans la même activité : au lieu de télécharger une chanson, il en téléchargera 10. Résultat : mêmes consommation énergétique, même émissions de GES (et 10 fois plus de pollution auditive, parce qu’Aya Nakamura, c’est vraiment de la merde pas top).

En revanche, les effets indirects sont beaucoup plus difficiles à calculer et à estimer. Imaginons qu’un fournisseur internet innove et trouve le moyen de vous vendre un forfait internet non plus à 30€/mois, mais à 10€. Ces 20€ économisés seront très certainement réinvestis ailleurs. Vous le voyez venir, le Michou qui a économisé 300€ d’internet, et qui va pouvoir se payer un aller-retour Paris-Marrakech pour le week-end ? Il a FREE, il a tout compris.

La comptabilité carbone est un vrai casse-tête chinois, je vous recommande à nouveau une vidéo de JM.Jancovici sur ce sujet. C’est souvent ce que l’on reproche au paradoxe de Jevons : le concept est très simple à comprendre, beaucoup plus dur à démontrer avec des chiffres, surtout quand les effets sont indirects. Comme d’habitude, je ne me suis pas arrêté à la définition wikipédia. Si vous voulez creuser, voir des chiffres, des papiers de 30 pages, c’est ici, ou ici.

Efficacité énergétique : bullshit Postulat de Khaazoom- Brookes

Comme le paradoxe de Jevons, le postulat de Khazzoom-Brookes est une déduction très contre-intuitive à propos de l’efficacité. Quand les individus changent de comportement et commencent à utiliser des méthodes et appareils qui sont plus efficaces énergétiquement, il y a des cas où la consommation énergétique augmente vraiment au niveau macro-économique.

Une meilleure efficacité énergétique peut augmenter la consommation d’énergie de trois manières. Premièrement, une meilleure efficacité rend l’utilisation de l’énergie relativement meilleur marché. Deuxièmement, une meilleure efficacité induit une augmentation de la croissance. Troisièmement, une meilleure efficacité dans un « goulet d’étrangement » multiplie l’utilisation de toutes les technologies, produits et services qui étaient limités.

Les travaux de Khazzoom et Brookes commencèrent après les crises pétrolières de l’OPEP en 1973 et 1979, lorsque la demande pour des automobiles à plus faible consommation commença à augmenter. Bien qu’une meilleure efficacité énergétique par véhicule fut obtenue, la consommation globale continua à augmenter. Inutile de rappeler le lien entre consommation d’énergie et PIB, ni ce que je pense de la Croissance verte.

Illusion de la Backstop technology

Enfin, un dernier point sur un élément de langage qui fait encore bien trop partie du vocabulaire du déni face au changement climatique. Bien trop de personnes pensent encore que nous allons découvrir une technologie parfaitement propre, qui nous permettra d’avoir une énergie illimitée, et de continuer notre train de vie (écocide). Cette technologie propre, c’est ce que Nordhaus appelle la backstop technology. Cette fameuse technologie salvatrice qui va tous nous sauver.

J’ai une mauvaise nouvelle pour vous : nous n’avons pas l’ombre d’une trouvaille de ce côté-là. Si un ami vous dit que la fusion nucléaire c’est pour demain… Visiblement, les plus optimistes tablent sur des débuts d’expérimentation début 2040. Donc cela sera fonctionnel en… 2050 ? En attendant, nous sommes en 2020, et les scientifiques ne savent toujours quels matériaux vont permettre de contenir la fusion sur le long terme.

Le mot de la fin

Au même titre que d’autres ouvrages, comme The Limits to Growth, ou encore De la démocratie en Amérique, je ne peux que vous recommander de lire ‘The Coal question’ de Jevons. Son livre est bien plus que les 5 phrases auxquelles on se réfère lorsque l’on parle du paradoxe de Jevons. Il y évoque la souveraineté énergétique, les vagues migratoires de population dûes à l’énergie, la consommation et la fin de l’abondance énergétique. Ces questions sont plus que jamais d’actualité, et si nous ne changeons pas, il ne faudra pas faire les étonnés quand 150 millions de migrants climatiques frapperont à notre porte.

J’insiste à nouveau sur la nécessité de repenser notre consommation, et d’avoir en tête le paradoxe de Jevons lorsqu’une personne vous parlera d’efficacité énergétique. J’ai eu le plaisir de débattre avec des ingénieurs du secteur automobile, de l’aviation, et ils ne connaissaient pas ce paradoxe. C’est à la fois triste, mais aussi une bonne nouvelle ! Je souhaite que chaque ingénieur, chaque créateur ait en tête les conséquences sociétales et environnementales que peut avoir son travail, et rectifient le tir, pendant qu’il est encore temps.

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Commentaires

8 Comments

  1. Hugo 19 octobre 2020

    Est-il pour autant vain d’essayer d’améliorer les rendement de l’ensemble des systèmes qui consomment de l’énergie, et les transports en particulier ? Si j’ai bien compris, le paradoxe de Jevons s’explique surtout par le coût de l’énergie et la loi de l’offre et de la demande. Si on casse la cette loi, par exemple au travers de certaines régulations, ne devient-il pas intéressant d’avoir sous la main des technologie plus efficaces ?
    Si les régulations freinent l’élasticité prix-volume, alors on devrait pouvoir espérer que l’amélioration des rendements permettent de baisser la consommation totale d’énergie.
    Je suis bien d’accord en revanche qu’il faut lutter contre la croyance que l’efficacité énergétique seule nous sauvera. Mais vu l’urgence du problème, est-ce qu’il ne faut pas actionner tous les leviers en même temps ?

    Répondre
    1. Bon Pote 19 octobre 2020

      Hello Hugo,

      Je te confirme que nous aurons besoin d’actionner tous les leviers ! La régulation pour commencer. Nous aurons besoin d’innovations technologiques également, sans aucun doute. J’appuye surtout sur la sobriété car la plupart des gens n’ont toujours pas compris que c’était une nécessité (cf nos politiques et de nombreuses personnes que j’interpelle sur twitter).

      Répondre
  2. G.G 17 août 2020

    Encore un excellent article ! Merci.

    Répondre
  3. T. Soglev 5 juin 2020

    Très intéressant, merci à vous Bon Pote.

    Sur la forme cependant, je me permets de vous déconseiller vigoureusement les commentaires qui visent, à la louche, une certaine population, ce qui n’apporte pas grand chose à votre explication (de l’humour ?) mais donne un arrière-goût amer à la lecture.

    Ce n’est peut-être pas très conscient – et peu importe vos intentions en la matière, il ne s’agit pas de juger votre âme – mais en choisissant d’illustrer un comportement que vous condamnez, puis en dépréciant la qualité de ce qu’elle produit, la chanteuse Aya Nakamura ; ou encore en dessinant le profil stupidement coupable d’un certain “Michou qui fait son voyage à Marrakech pour 300 euros d’économisés” ; vous laissez selon moi paraître un mépris de classe, d’âge, si ce n’est pire – vous êtes seul à le savoir – au lieu d’un point de vue sociologique qui serait à la hauteur de vos sources en matière d’énergie, d’économie et d’écologie.

    Rendez donc service à votre travail d’information et de synthèse, à votre militantisme, et adressez-vous à toutes et tous, ne faites pas l’erreur de laisser des lecteurs sur le chemin pour avoir cédé à une facilité, et de considérer par défaut que votre cause n’intéresse qu’une certaine élite culturelle. C’est un terrain très glissant qu’il vaut peut-être mieux laisser à la section “humour”, qui a au moins le mérite d’être claire (nous n’avons pas du tout le même, ce qui ne m’empêche pas d’apprécier le restant de votre travail).

    En espérant sincèrement avoir eu votre oreille, à vous relire.

    Répondre
    1. Bon Pote 5 juin 2020

      Votre commentaire est pertinent et vous avez très certainement raison. j’ajuste mes textes petits à petits, apprends de mes erreurs.
      Si vous lisez d’autres textes vous vous rendrez bien compte que je n’ai absolument pas l’idée de faire du mépris de classe, j’ai plus l’habitude de faire l’auto flagellation, préférant me tapant dessus que sur les autres.
      Pour l’humour, cela est toujours subjectif, et je ne pourrai plaire à tout le monde. J’ai cependant l’intime conviction que l’humour aidera à faire passer certains messages, surtout sur le climat, sujet difficile où j’essaye d’apporter de la légèreté. Au plaisir d’échanger !

      Répondre
  4. Liv 4 avril 2020

    C’est l’évidence même,
    Plus c’est disponible, plus on prend, plus on est nombreux, plus il en faut jusqu’à qu’on ne se rende plus compte que ce n’est pas un dû et que de le prendre n’est pas nécessairement un droit inaliénable.
    Personnellement, il y a longtemps que je suis tombée sur le constat “seul l’abus tue”

    bel article 🙂

    Répondre
  5. Greg De Temmerman 4 avril 2020

    Pour la fusion je serai ravi de clarifier 2-3 points- etant chercheur dans le domaine et un des experts dans le domaine des matériaux

    Répondre
    1. Bon Pote 4 avril 2020

      Bonjour Greg, avec plaisir, je t’ai écrit sur Linkedin. Au plaisir d’échanger

      Répondre

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