Pourquoi je ne mettrai pas de publicité sur Bon Pote

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“Mets de la publicité t’es trop con ! C’est de l’argent sans effort !

J’ai de très bons amis. De très bons amis qui n’ont jamais cliqué sur ‘Soutenir Bon Pote‘ en page d’accueil du site.

Mettre de la publicité sur votre site est un choix. Ce choix, je l’ai fait dès le départ, avec 10 lecteurs par article. Aujourd’hui la situation est légèrement différente et je pourrais gagner de l’argent tous les mois en mettant de la pub. Je réitère : je ne mettrai pas de publicité sur Bon Pote, et je rappelle ci-dessous pourquoi.

Pourquoi la publicité est un problème écologique

Nous pointons souvent du doigt la consommation, mère de tous les maux. Pourtant, nous consommons tous, et cela depuis des millénaires. Il faut bien se loger, se nourrir, boire et s’habiller. Le problème est plutôt la consommation actuelle, fondée sur des «faux besoins», c’est-à-dire l’ostentation, le gaspillage, l’aliénation marchande, l’obsession accumulatrice, qui doit elle être remise en question.  “La publicité joue un rôle essentiel dans la production de la demande, en stimulant des habitudes de consommation compulsives, totalement contradictoires avec le maintien de l’équilibre écologique de la planète”.

La célèbre phrase de l’ancien PDG de TF1 Patrice Le Lay résonne encore : ‘vendre du temps de cerveau disponible‘ . Dans une pure logique économique, la publicité sur les médias est devenue le facteur premier de la rentabilité. Nous mettons ici le doigt sur l’origine du problème, avec cette course effrénée à la rentabilité, symptôme de notre système actuel : un capitalisme néolibéral et globalisé.

Le capitalisme – notamment sous sa forme actuelle, néolibérale et globalisée – tend à la marchandisation du monde, à la transformation de tout ce qui existe – la terre, l’eau, l’air, les espèces vivantes, le corps humain, les rapports sociaux entre les individus, l’amour, la religion – en marchandises, la publicité vise à vendre ces marchandises, en soumettant les besoins des individus aux nécessités mercantiles du capital.

La publicité partage deux caractéristiques avec l’argent. Premièrement, elle n’a pas d’odeur : elle est partout, et aide à vendre absolument tout ce qui existe sur la planète, de la brosse à dents aux armes militaires. Deuxièmement, le marché de la pub est en pleine expansion, alors qu’il faudrait que ce soit tout le contraire. Ainsi, une société soutenable signifie que le marché de la publicité entre en récession, et le plus vite possible. Compte tenu des chiffres astronomiques ci-dessous, vous comprendrez aisément que certains n’aient aucun intérêt à voir ce marché entrer en récession :

Evolution du budget de la publicité depuis 2010
Source : https://vimeo.com/475021402, 21min

Impact de la pub sur le climat et la biodiversité

A la suite d’une demande du gouvernement, Géraud Guibert et Thierry Libaert ont rendu un rapport en juin 2020 sur la publicité et la transition écologique (une première française ! En 2020…). Nous pouvons y lire que la publicité a un double impact sur le climat et la biodiversité :

  • Un impact direct : la publicité a des conséquences directes en matière de gaz à effet de serre. Elle a un impact sur l’utilisation du papier et la consommation d’énergie via internet ou les médias audiovisuels. La publicité extérieure a également un impact environnemental spécifique avec de multiples supports : les panneaux, les pré-enseignes (panneaux publicitaires scellés au sol en dehors des grands réseaux, dont le nombre est compris entre 600.000 et 1.000.000), les publicités sur les mobiliers urbains, les grandes bâches sur les bâtiments en cours de réhabilitation, les opérations événementielles sur les espaces urbains, les panneaux lumineux et numériques, avec une consommation énergétique non négligeable.
  • Un impact indirect, lié à l’accroissement de la consommation des produits qu’elle engendre. Celui-ci s’observe à la fois dans le processus de production des produits, qui génère des émissions de gaz à effet de serre et perturbe à plus ou moins grande échelle le milieu naturel, mais aussi dans leur transport et la production de déchets qu’ils entraînent. Cet impact est bien sûr différencié selon la nature du produit et les techniques utilisées.

Nous comprenons également dans le rapport que le lien entre la publicité et la consommation a des caractéristiques en commun avec le paradoxe de Jevons (et/ou effet rebond) : il est difficile de quantifier l’impact indirect, chose sur laquelle les publicitaires jouent souvent pour s’extirper de toute responsabilité dans la dégradation du monde vivant.

Les publicitaires : victimes ou coupables ?

Comme à peu près tous les sujets, dès que l’on commence à creuser, on finit toujours par se rendre compte de l’envers du décor. Avec une formation en école de commerce et quelques années en finance, j’ai acquis quelques compétences, dont une qui est particulièrement utile dans la vie de tous les jours : détecter le bullshit.

Cela fait 6 mois que je vois certains acteurs monter au créneau pour défendre la publicité, qui semble-t-il serait un bouc émissaire idéal face à la résistance des organisations sociales, et aux pièges des systèmes de représentation, quels qu’ils soient’. Raison ? La Convention Citoyenne pour le Climat a demandé la régulation de la publicité, avec notamment les points suivants :

  • Interdire la publicité sur les produits proscrits par le PNNS
  • Rendre obligatoire l’affichage des émissions de gaz à effet de serre dans les commerces et lieux de consommation ainsi que dans les publicités pour les marques
  • Interdire de manière efficace et opérante la publicité des produits les plus émetteurs de GES, sur tous les supports publicitaires
  • Réguler la publicité pour limiter fortement les incitations quotidiennes et non choisies à la consommation
  • Mettre en place des mentions pour inciter à moins consommer

Vous imaginez le coup de tonnerre chez les gentils publicitaires ? Les Khmers Verts de la CCC demandent à ce qu’on arrête de faire de la publicité pour les SUVs et les allers-retours à Dubaï !!

Conseil de ‘l’Ethique‘ Publicitaire

Le 24 novembre 2020, le Conseil de l’Ethique Publicitaire a publié un document de 44 pages dont le contenu est très clairement d’un autre siècle. Je cite :

Dans ce dernier Avis, le Conseil de l’Ethique Publicitaire observe que cet assaut marque en réalité la convergence de deux phénomènes en nette progression ces dernières années. D’un côté, l’émergence de nouvelles censures nées de la montée d’une bien-pensance victimaire largement importée des campus américains. De l’autre, la lente fabrication d’un système interprétatif monolithique, qui fait de la publicité le symbole expiatoire de phénomènes qui résistent à l’explication et à l’action, qu’il s’agisse des rapports interhumains, de certaines ruptures économiques et sociales, ou des menaces climatiques et environnementales.

Accusée de causer ou d’entretenir, tant les maux individuels (addictions, frustrations, mésestime de soi), que les désordres collectifs (inégalité homme/femme, insuffisante diversité et désordres climatiques), la publicité constitue un bouc émissaire idéal face à la résistance des organisations sociales, et aux pièges des systèmes de représentation, quels qu’ils soient.

A lire le document, on dirait Elisabeth Levy et Pascal Praud en train de débattre : ‘rooooo mais on ne peut plus rien dire !!!’ Les publicitaires seraient donc victimes de censure, de politiquement correct et de cancel culture. A les lire, ils ne seraient responsables de rien : ‘c’est pas nous, c’est les clients, nous on a juste répondu aux commandes Monsieur !‘ D’ailleurs, je suis de votre côté les gars, je pense que vous n’étiez pas au courant que l’avion émettait des gaz à effet de serre quand cette publicité a été publiée :

Publicité full greenwashing de Total
Source : https://twitter.com/bonpoteofficiel/status/1335640270831022084?s=20

Si Valérie Masson-Delmotte demandait cette semaine diplomatiquement si les publicitaires ont pris en considération leur responsabilité concernant les causes du changement climatique, je peux tout de suite y répondre : non. Mais à l’instar d’un Jacques Séguéla qui est devenu écolo à l’âge de 86 ans (…ahah), il n’est jamais trop tard pour se réveiller.. et préférer l’éthique à l’argent.

PS : J’avais pour projet de démystifier tout le document car c’est vraiment une pépite, mais par chance, cela a déjà été fait dans cet excellent article de RAP : Contre les avancées écologistes, l’industrie publicitaire se mobilise. J’ai adoré leur BINGO :

Le bingo de la publicité !
Source : https://antipub.org/contre-les-avancees-ecologistes-lindustrie-publicitaire-se-mobilise/

Comment gagner de l’argent sans publicité ?

Je n’ai pas créé Bon Pote il y a deux ans dans le but de faire de l’argent. Ce n’est d’ailleurs toujours pas le cas. Si je voulais faire de l’argent, je ferais autre chose que passer 7/7 jours à lire des documents, écrire et reprendre des joueurs de flûte sur Twitter.

Maintenant que j’ai quitté mon travail pour me consacrer à 100% à Bon Pote, comment faire pour payer mon loyer et mes pâtes ? La réponse est simple : Tipeee. Je vais travailler dur toute l’année afin de faire en sorte que l’aventure continue : si ce n’est pas possible in fine, je trouverai une autre solution (ou retournerai faire de la finance verte et éthique). J’ai de nombreux projets en cours et plein de bonnes nouvelles à annoncer avant la fin du mois de mars. L’objectif est de continuer à faire ce que je fais depuis le début : alerter sur la catastrophe climatique, débattre, aider toutes les personnes que je peux à assurer une transition vers un mode de vie soutenable.

Vous le savez déjà, parler du climat et de l’environnement n’est pas vraiment sexy. Voire pire : ça emmerde une immense majorité des gens. J’avais pourtant deux choix : faire des blagues sur Instagram et finir chez Hanouna pour débattre avec Génération Identitaire, ou être le type relou en soirée qui te demande ce que tu penses du GIEC. J’ai choisi la deuxième option.

PS : une solution comme Patreon a été envisagée -> accéder au contenu de mes articles contre un abonnement. Mais je m’en voudrais qu’une personne ne puisse pas lire parce qu’elle n’a pas les moyens de le faire. La situation climatique et environnementale est catastrophique et l’information doit circuler gratuitement et le plus vite possible.

Mot de la fin

Il était important pour moi de rappeler pourquoi il n’y a pas de publicité sur Bon Pote. C’est un choix assumé que j’espère tenir jusqu’à la fin de l’aventure en 2027, année de l’effondrement selon Yves C, qui préfère rester anonyme.

En plus d’être un choix éthique, je trouve la publicité insupportable lors de la lecture de document ou lorsque j’écoute de la musique, et je ne souhaite pas faire vivre cela à mes lecteurs. Pour être très honnête, j’ai aussi peur qu’une publicité de Total- Energie verte apparaisse sur le site Bon Pote et que je sois obligé de partir vivre en plein milieu de l’Amazonie. Aussi gênant qu’un reportage de Yann Arthus-Bertrand qui présente son dernier film Legacy avec des publicités pour SUV en plein milieu.

Je profite de la conclusion pour remercier l’ensemble des personnes qui m’ont écrit depuis ma sortie de l’anonymat. Vos nombreux messages m’ont beaucoup touché et visiblement je ne suis pas le seul à avoir eu envie de quitter mon travail. L’année 2021 va être pleine de belles surprises !

Merci de soutenir la croissance de Bon Pote… mais ne vous inquiétez pas, c’est de la bonne croissance ! Vous savez pourquoi ? Elle est verte.

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Commentaires

9 Comments

  1. Marcelangelo 1 avril 2021

    Bonjour Bon Pote, je pense que cet article est au fond la meilleure façon de t’aborder. J’ai vu, un peu en pointillé, les deux docus de Netflix : “Seaspiracy” et “Cowspiracy”. Et le fait de savoir que des sponsors plus ou moins vertueux viennent alimenter (financièrement) les discours auto-censurés de certaines grandes organisations non gouvernementales, très actives par ailleurs pour te convaincre de ne pas gaspiller ton eau ou de ne pas jeter tes pailles dans la mer, ne peut masquer un certain malaise à voir des gens se faire dézinguer plutôt agressivement par un documentariste militant, qui semble soulever un lièvre énorme. Que ce soit contre le marchand de label pour une pêche durable, ou encore contre le pauv’gars qui a omis de signaler que la production de 500 g de viande usait 9.500 litres (ou gallons ? Je sais plus) d’eau…
    N’y a-t-il pas d’autre forme que le conflit intégriste pour informer, sensibiliser, convaincre le bon peuple (toi et moi) que la lutte doit changer d’échelle ?
    À ce propos, quelques chiffres sur l’élevage industriel et la consommation de viande pourrait fournir un thème à tes ordres de grandeur.
    Sinon pardon, je ne suis pas sur LinkdIn, et merci pour ton travail!

    Répondre
  2. Martin M 1 février 2021

    Salut Thomas,

    Chapeau pour tes articles sourcés et ta détermination sur le sujet, je reprends juste ta petite touche de d’humour noir à la fin de ton article sur Legacy.

    J’aimais à dire la même chose sur son documentaire précédent HOME où l’on voyait les multinationales de Pinault ou la Fondation du Qatar en sponsor sans vergognes, c’était il y 11 ans. Là, quand je lis ton cynisme, je me dis que on ne va jamais y arriver en fait, à dépenser son énergie à sans cesse chercher la petite bête. En tout cas, on n’arrivera pas à réduire notre dissonance cognitive comme ça, ton article sur Nabilla, donnait pourtant une certaine résilience sur le sujet. Bref, tout ça pour dire que Yann Arthus Bertrand a le mérite de toucher une population qui n’ira jamais sur ton site (malheureusement), si on peut les toucher par ce biais, malgré la gangrène de constructeurs automobiles en plein milieu. Au stade où on en est (dixit le GIEC et tous les scientifiques sérieux) j’ai, nous avons, besoin ce type de message pour ne pas tomber dans la solastalgie qui risquerait de paralyser toutes actions !

    Bravo pour ton courage sur la publicité prohibée sur BonPote.

    Répondre
    1. Bon Pote 1 février 2021

      Tu as raison, j’étais un peu taquin mais je préfère encore cela que quelqu’un qui n’en parle pas du tout. J’ai juste un peu tiqué quand j’ai vu les sponsors…

      Répondre
  3. Jean-Camille 1 février 2021

    Bonjour,

    Je vous remercie pour cet article, qui permet à la fois de redonner vos explications personnelles, et d’apporter un recadrage sur l’impact de la publicité.

    Ceci dit, la publicité n’a pas seulement pour but de pousser à la consommation (que ça soit la consommation en général ou celle d’un produit/service particulier). Elle a également pour objet de faire connaître un produit/service, ou une marque.

    Dans ce cadre, cibler les annonces pour ne promouvoir que certaines pub (par exemple des réparateurs de vélos) ne serait-il pas pertinent ? Aussi bien pour faire connaître ces gens et contrebalancer l’imaginaire créé sur la vente de voitures neuves.

    Répondre
    1. Bon Pote 1 février 2021

      C’est une possibilité, je verrai si je mets cela en place cette année. Cela me demanderait du temps de pouvoir le faire sur le site et j’ai d’autres priorités (techniques) à régler avant !

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  4. Thomas Polguer 31 janvier 2021

    Salut bon pote!

    Et si on te proposait de la publicité gratuite, qui ne rapporte rien et ne vend rien…?! 🙂

    On fait aussi parti de ces gens qui passent beaucoup de temps à se prendre la tête sur les enjeux écologiques et on a une solution taillée sur mesure pour toi: les AlterPubs: https://alter.pub/galeries/

    Des visuels en creative commons qui utilisent les codes de la pub pour promouvoir l’écologie et le vivre ensemble:
    parce qu’il faut quand même bien admettre que les techniques publicitaires sont souvent cools et efficaces! (surtout pour ceux qui n’ont pas le privilège de lire Bonpote!)

    Répondre
  5. Antoine P 30 janvier 2021

    Article très intéressant ! Tu ne veux pas mettre de publicité, mais serais tu contre des partenariats éditoriaux avec des entreprises vertuei présentent de réelles solutions ? Où es-tu opposé à ça aussi ?
    Bravo pour ton boulot en tout cas !

    Répondre
    1. Bon Pote 30 janvier 2021

      Bonjour Antoine,

      Un partenariat avec une entreprise vertueuse ne serait pas un problème. Je dois juste m’assurer du fonctionnement de l’entreprise avant : les entreprises ‘vertueuses’ (c’est subjectif) sont rares !

      Répondre
  6. Thomas 30 janvier 2021

    Totalement d’accord pour le référence à Legacy ! (Et pour le reste…)

    Répondre

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