Le JAITOUTCOMPRISME

JAITOUTCOMPRISME

Vous ne savez pas ce qu’est le JAITOUTCOMPRISME ? C’est normal : ce mot n’existait pas avant le 22 novembre 2020 ! Dans un élan de lyrisme digne d’un dimanche soir, j’ai utilisé ce mot pour décrire un phénomène qui a littéralement explosé en 2020.

En effet, nous avons la chance de compter en France plus de 60 millions de médecins, d’épidémiologistes et d’experts financiers, tous donnant leur avis sans relâche (et retenue) sur les réseaux sociaux. Aussi, avant de vous balader sur les réseaux, quelques pré-requis pourraient vous épargner certains énervements… et pertes de temps. Savez-vous par exemple ce qu’est la loi de Brandolini ? La loi de Poe ? Sauriez-vous reconnaître un.e candidate au JAITOUTCOMPRISME ? Faites-vous la différence avec l’ultracrépidarianisme ? Je savais bien que nous finirions l’année en beauté.

Qu’est-ce que le JAITOUTCOMPRISME

De plus en plus de personnes se documentent sur le changement climatique : c’est une super nouvelle ! Cependant, le niveau de connaissances ressenti est parfois très loin du niveau réel..

Pour illustrer ce sentiment, prenons les cours des mines de Jean-Marc Jancovici : 20h de cours, grosse claque dès la première vidéo… et eurêka ! On pense avoir tout compris sur le climat. C’est pourtant faux ! Penser être au bout du chemin alors qu’on n’a même pas encore quitté le parking est l’illustration parfaite du JAITOUTCOMPRISME. Comme toujours, c’est plus compliqué que ça. Ces cours ne devraient être que le début de votre réflexion. S’intéresser à l’environnement et au climat, c’est s’intéresser à absolument tous les sujets : les sciences naturelles, l’énergie, la politique, la philosophie, la psychologie, la sociologie, l’économie, la justice climatique, l’histoire des techniques…

Ainsi, le JAITOUTCOMPRISME se définit comme toute personne pensant avoir compris les tenants et aboutissants d’un sujet complexe après s’être documentée seulement à travers un article ou une vidéo.

Attention à ne pas le confondre avec l’effet Dunning Kruger, effet qu’on cite à tort et à travers en permanence sans avoir jamais vraiment lu ce que c’était. En effet, il est souvent représenté par une courbe de connaissance/confiance en U, alors que les courbes de l’étude initiale ressemblent à cela :

l'effet Dunning Kruger, à ne pas confondre avec le JAITOUTCOMPRISME
Source : https://twitter.com/Bunker_D_/status/1191760662667702272?s=20

Enfin, certains domaines demandent une veille continue. Sans mise à jour, un expert en économie il y a 10 ans serait passé à côté d’une bonne partie des travaux sur les communs, de l’âge d’or de la décroissance… et raté le comique Nordhaus avoir son ‘prix Nobel’ !

JAITOUTCOMPRISME et Agriculture : deux amis de longue date

Le meilleur des sujets pour illustrer le JAITOUTCOMPRISME est sans aucun doute l’agriculture. Même après plusieurs dizaines d’heures de lecture, il n’est pas question que j’écrive sur le sujet avant d’avoir passé du temps physiquement auprès d’agriculteurs et de comprendre les avantages et inconvénients de leurs choix. Ajoutez à cela le fait qu’il y ait une agriculture différente fonction du type de sol, du climat, du modèle économique souhaité, que rien ne soit fixé et susceptible de changer tous les ans… Encore une fois, ce sujet est très certainement celui qui mérite le plus d’humilité lorsqu’il est abordé ! C’est d’ailleurs comme cela que devrait faire tout bon branleur parisien qui se nourrit depuis des années sans s’être jamais posé la question de la fabrication du contenu de son assiette…

Différence avec ultracrépidarianisme

Le JAITOUTCOMPRISME est bien de la même famille que l’ultracrépidarianisme, mais il existe tout de même quelques nuances.

Voici la définition de l’ultracrépidarianisme : comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée. Même si le terme a été popularisé en France grâce notamment à Etienne Klein, il est en réalité vieux de plus d’un siècle ! Nous pouvons également imaginer que certain.es aient fait preuve d’égo démesuré bien avant le 19ème siècle sans que le terme ne leur soit attribué…

Pour l’illustrer, qui de mieux que le professeur Raoult ? Alors qu’il semble avoir une certaine connaissance des épidémies, on ne peut pas en dire autant sur le climat, sujet sur lequel il raconte n’importe quoi depuis des années ! Pour un homme qui parle au nom de la science, c’est pas terrible Didier. L’ultracrépidarianisme constitue ainsi dans certains cas un argument d’autorité. La maladie du Nobel est alors un cas d’ultracrépidarianisme, dont Didier Raoult est victime.. sans le Nobel donc.

Quant au JAITOUTCOMPRISME, la différence consiste bien dans le fait d’avoir fourni un certain effort pour s’approprier un sujet. Dans l’autre cas, vous donnez votre avis sur tout, alors que vous n’y connaissez tout simplement rien (autrement appelé la jurisprudence Christophe Barbier). Je vais très certainement décevoir quelques personnes, mais j’ai une mauvaise nouvelle : il est IMPOSSIBLE de maîtriser tous les domaines. Il va falloir faire votre deuil. Ne soyez pas comme certain.es éditorialistes expert.es en tout (surtout en rien) qui affirment des choses avec un aplomb sans faille sans jamais utiliser le conditionnel.

Limites du concept

Comme tout concept hautement scientifique et validé par les paires, le JAITOUTCOMPRISME a ses limites.

Premièrement, il ne faut pas que l’absence d’expertise soit synonyme de renoncement à prendre part au débat d’idées. Nous ne vivons pas dans un système épistocratique, dans lequel le pouvoir et les affaires sont dirigés par les avis des experts de chaque domaine concerné. Ce fameux ‘c’est trop compliqué pour vous, faites-nous confiance on va s’en occuper’ n’a pas toujours été une réussite jusqu’à aujourd’hui…

Deuxièmement, vous pourriez être frappé du syndrome de l’imposteur. Entre “ça commence à avoir du sens” et “croyez-moi c’est compliqué”, vous pourriez être conscient de tout ce que vous ne savez pas et ainsi vous retenir de vous exprimer sur un sujet. Or, nous ne devrions pas nous retrouver dans cet état. Etre dans une forme interrogative et s’exprimer au conditionnel apparaît plus sain que de ne jamais s’exprimer.

Enfin, si une chose est trop compliquée pour donner son avis, c’est aussi parfois mauvais signe. Doit-on être un expert en fusion pour pouvoir donner son avis sur la production de l’énergie ? En quelle quantité ? Comment l’utiliser ? Ce phénomène est bien sûr transposable à d’autres domaines, à l’instar de certains produits exotiques en finance, ou autre décision politique incompréhensible pour une majorité de citoyen (et donc antidémocratique).

Le mot de la fin

Les lectures sur le climat et l’environnement rythment mes journées et nuits depuis 2 ans. Plus je lis, plus je me rends compte de l’immensité des sujets et de leur complexité. Autrement dit, plus je lis, plus je me rends compte que je suis très loin de tout savoir et que je devrais être épargné par le JAITOUTCOMPRISME. Est-ce une mauvaise nouvelle ? Non. J’aborde cela comme une bonne nouvelle : l’idée que l’apprentissage ne finisse jamais devrait être ‘positive’, comme une bibliothèque avec des livres en attente.

Nous allons avoir une société en pleine ébullition pour les 30 prochaines années et nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer ! Rien ne se passera comme prévu, c’est à peu près la seule certitude que nous puissions avoir.

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Commentaires

4 Comments

  1. Marie Emery-Leleu 9 avril 2021

    “Je sais que je ne sais rien” Socrate. L’accumulation de savoirs et de certitudes est vaine sans l’ouverture de l’esprit.

    Répondre
  2. Leafar Izen 14 janvier 2021

    Cher pote,
    Bien aimé ce papier auquel j’ai continué à réfléchir en binant mon bon potager…

    Et je me demande si, au fond, ce phénomène bien réel du jaitoutcomprisme n’est pas un chant du cygne qui cache un autre phénomène plus profond : le onycomprendplusrientisme.

    Depuis des lustres, Homo sapiens vit dans l’illusion qu’il est possible de tout comprendre, de tout maîtriser.

    Il me semble que cette illusion positiviste est en train de s’effondrer. Même si certains ruent dans les brancards, nous sommes en train d’affronter enfin cette vérité : le monde est infiniment complexe, chaotique donc imprévisible par nature. Bref, l’infini fait et fera toujours mystère.

    Paradoxalement, c’est notre orgueil à vouloir tout maîtrisé qui nous a conduit dans la situation actuelle ou ne maîtrisons plus rien.

    Peut être que le grand défi auquel nous sommes confrontés consiste à prendre la mesure de notre ignorance et à l’accepter humblement et sereinement, comme condition d’une vie surprenante.

    Car au fond, un monde parfaitement compris et parfaitement contrôlé serait terriblement désenchanté…

    Bizarrement, dans ce monde où beaucoup nous assomment avec leurs opinions et leurs certitudes, il y a une question qui est rarement abordée ou très mal : celle de l’être, de la conscience, du ressentant… Le grand mystère dont on ne prend plus la peine de s’émerveiller. Mais la, ca mériterait un autre papier…

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  3. Claire 31 décembre 2020

    Plus je lis plus je suis embrouillée, ça doit être bon signe …. Et oui j’adhère pleinement à cette bibliothèque qui va jalonner nos futures années, plein de connaissances, de bons moments, j’espère de belles discussions animées, oui je crois aussi que c’est une bonne nouvelle !

    Répondre
  4. Philippe 30 décembre 2020

    Excellent ! Ça me ramène à ma citation préférée de Pierre Desproges, que j’ai gardé longtemps encadrée au dessus de mon bureau : “…la seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute…”.

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