TOTAL AU YEMEN
ÉPISODE 3

Par Quentin Muller, le 8 juin 2026

“La dépollution est impossible” : le rapport confidentiel que Total a enterré

Au cœur des vallées yéménites, une fuite massive du pipeline de Total aurait durablement contaminé vallées, terres agricoles et sources d’eau. Grâce à un document exclusif et à des photos inédites, Bon Pote révèle que la multinationale savait que la dépollution complète suite à cet incident serait impossible. Quinze ans plus tard, les habitants de Sakdan assurent que le pétrole continue de ressurgir des montagnes à chaque saison des pluies. Nous nous sommes dans la zone de la fuite, sous étroite surveillance, pour enquêter sur ce désastre aussi bien sanitaire que écologique.

L’entrée du Bloc 10 est surveillée par une guérite installée au petit carrefour l’y menant. Pour accéder à la zone, il faut soit travailler pour la compagnie locale PetroMasila ayant repris l’exploitation des champs de Total, soit posséder des terres agricoles juste en contrebas. La tribu al-Qaafan y exploite quelques hectares depuis des décennies. Elle possède également le Wadi Ghubeira, une gorge étroite. Depuis mars 2008, une malédiction frappe cette zone. Une nuit, le pipeline de Total reliant la production de pétrole brut du Bloc 10 au Bloc 14, puis au site d’exportation maritime sur la côte, a explosé. L’équivalent de milliers de barils de pétrole brut ont fui et se sont infiltrés durablement dans les interstices des montagnes.

Pour accéder à ce lieu très contrôlé car situé juste en contrebas des champs pétroliers, il faut ruser. À l’abri des regards, l’un des membres de la tribu al-Qaafan vient nous chercher à une station essence un peu plus loin. Ce dernier nous donne consigne de bien s’enfoncer dans le siège passager une fois arrivés au niveau du check point. Son véhicule connu de la sécurité, nous passons finalement sans encombre et sans avoir à baisser nos vitres teintées. Après une courte ligne droite, s’ouvre le grand et vaste Wadi Idim, perpendiculaire au Wadi Ghubeira. Le lit du torrent qui le traverse en période de pluie est sec. De gros cailloux gris sont propulsés à l’arrière du véhicule quand les pneus du 4×4 éprouvent des difficultés à franchir certains obstacles. Au loin, les sommets des canyons de couleur ocre scultés par l’érosion ont l’allures de Dalton se donnant la main.

Arrivés à un point critique du sentier accidenté où seul un âne dans la force de l’âge pourrait faire office de véhicule, nous mettons pied à terre. Le soleil est de plomb. Salem al-Jabri nous attend à l’ombre d’un Jujubier de Palestine, reconnaissable à son feuillage anarchique et trapus jonché d’épines. L’homme porte un ramama violet et une chemise à carreaux un peu grande tombant sur son sarong blanc. Malgré cette tenue peu évidente pour enjamber les rochers, Salem fait preuve d’une étonnante agilité. À mesure qu’il s’enfonce dans le Wadi Ghubeira, les parois des canyons se resserrent. 

À droite, une route quasi à la verticale s’envole vers le plateau ; c’est la fameuse entrée du Bloc 10. Notre guide fait halte au niveau d’un petit pylône cimenté grossièrement à proximité d’un petit ravin. Il montre l’objet, puis de sa voix rauque il balbutie : “Sherikat, sherikat (l’entreprise ndlr)”, voulant nommer Total. “Elle est venue par là avec ses gros véhicules pour nettoyer la gorge et faire croire que la terre n’avait pas été contaminée. Regarde, nous avions installé une chaîne au niveau du poteau pour les empêcher d’accéder à nos terres.

Nous ne voulions laisser monter personne de l’entreprise, mais ils ont forcé le passage, coupant la chaîne pour aller nettoyer les pierres et cacher la vérité aux gens”, fulmine-t-il. “Ils ne disposaient que de produits chimiques (il cite une marque locale destinée à nettoyer la cuvette des toilettes appelée Cleanix, ndlr) et des éponges. Aujourd’hui, on ne trouve plus que des traces symboliques. Ce qui reste sont des résidus qu’ils ne sont pas parvenus à faire disparaître complètement”, raconte Salem. 

Bon Pote a récupéré plusieurs clichés de la fuite et des travaux de nettoyage de Total après la catastrophe. 

Olivier se souvient :

Avant même que nous sachions exactement ce qui se passait, des habitants nous avaient déjà signalé que le pipeline avait éclaté. Dès la rupture du pipeline, nous avons arrêté la production, mais tout le contenu du pipeline s’est vidé dans le wadi.”

 

Selon Omar*, un ex-salarié yéménite de Total nous ayant transmis la première photo, le pipeline a explosé à 2h42 du matin et la photo fut prise au lever du jour, à 6h30. “Vous imaginez donc la quantité qui s’est écoulée dans le Wadi…”, détaille-t-il. 

“Tout ce nettoyage me faisait chier”

André Lamy, responsable du secteur sécurité, environnement, sûreté et développement du Bloc 10 ne saurait “dire combien de litres se sont échappés, mais imaginez un pipe qui débite, ça se chiffre en quelques milliers de barils !. En plus, celui-ci n’était pas horizontal donc il s’est vidé”

Sur les images récupérées par Bon pote, on aperçoit l’équipe de Total tirer de longs tuyaux pour aller aspirer le pétrole tomber en contrebas, dans le Wadi Ghubeira.

Les bulldozers aperçus par Salem ont également érigé de petites digues à la sortie de des nombreuses cavités où le pétrole s’est infiltré. Des digues renforcées par des coussins absorbants pouvant éponger le pétrole s’il venait à franchir les digues artificielles après un épisode pluvieux. Du “bricolage” selon l’ingénieur français de l’institut du pétrole. “Une procédure classique, mais sans dépollution des sols, à quoi ça sert ? Il aurait fallu un lavage des terres jusqu’aux profondeurs polluées”, analyse-t-il.

Lucien Dat se remémore lui la complexité des travaux de dépollution : “On ne pouvait pas faire descendre les véhicules partout, donc on a dû porter le matériel à dos d’âne. La pollution de pétrole en surface ? Vous la laissez telle quelle, six mois après elle a disparu parce que le soleil et les bactéries vont manger tous les hydrocarbures”, fait-il mention. Reprenant mot à mot ce que Total prétendra aux habitants de Wadi Ben Ali, quelques mois plus tard, après la destruction d’un bassin de rétention d’eau toxique. “Tout ce nettoyage me faisait chier. On faisait surtout ça vis- à-vis des médias. Total avait si peur [que ça se sache] qu’ils nous ont fait polir chaque pierre, mais c’est évident qu’il y avait des interstices où on n’a pas pu aller et que tout cela pouvait ressortir à chaque saison des pluies…”, avoue-t-il, corroborant les propos de Salem.

Débordée, la chefferie de Total offre alors cinq dollars par jour à des habitants de la vallée pour qui voudrait bien faire “disparaître les taches noires sans protection”, raconte un ancien ingénieur yéménite de l’entreprise, sous couvert d’anonymat. Olivier confirme : “On était passé par un cheikh avec qui je m’entendais bien [pour recruter]. Ils devaient frotter les pierres”.

Selon les dires de la population locale, certains seraient ensuite tombé malade plusieurs années plus tard. Le nettoyage de la vallée n’aurait duré que quelques semaines. À titre de comparaison, en France, après la fuite de l’oléoduc situé dans la plaine de la Crau (Bouches-du- Rhône) en 2009, la décontamination des sols a duré plus de dix ans. Environ 73 000 tonnes de terres rendues toxiques par les hydrocarbures ont été extraites et scellées dans des conteneurs, classées ensuite comme “déchet dangereux”. Le sol réintégré avait lui été traité de manière biologique. Un procédé totalement écarté par Total “qui considérait que comme pas grand monde ne vivait dans le coin, il n’y avait pas besoin d’entreprendre cela”, raconte un ancien salarié du Bloc 10.

En Ouganda, là où Total a lancé un nouveau projet d’extraction, la multinationale s’est vantée d’avoir enfoui son oléoduc sur des centaines de kilomètres. Pourquoi l’entreprise n’a-t-elle pas fait de même au Yémen ?

“Cela évite les sabotages ou les intempéries, mais ça coûte plus cher”, fait savoir l’ingénieur de l’Institut français du pétrole.

Certains salariés du Bloc 10 font aussi savoir que les valves radars censées évaluer la pression à chaque kilomètre du pipeline pour éviter une trop longue fuite, étaient en panne cette nuit-là. 

Certaines courbes de Wadi Ghubeira exposées dans les clichés récupérés par Bon Pote sont facilement reconnaissables.

Arrivés à l’extrémité de la gorge, les pierres présentent encore des tâches noires. Le sol est encore humide de la dernière pluie diluvienne. Une source jaillissant des entrailles de la montagne coule à petit débit dans une mare profonde à la surface huileuse et noirâtre. Avec l’évaporation, l’eau a laissé place à une boue tachetée de marques sombres visqueuses. “Regarde, regarde !”, s’emporte Salem.

“Si tu creuses un peu la terre ici avec ta main, tu trouveras du pétrole. Tout s’est noirci quand les eaux de pluies ont jailli de la montagne. C’est descendu en quantités massives. Cela coulait de partout. Reviens dans un mois [quand il pleuvra davantage], et tu verras que tout cet endroit sera recouvert de pétrole. Le torrent l’emporte toujours vers nos fermes”. L’homme s’affole quand nous nous approchons de l’eau stagnante. 

“Tout le monde sait que cette eau provoque des maladies mortelles. Personne n’ose plus même plus s’y laver les mains sans risquer d’attraper des maladies graves tels que des cancers. On a vu des singes contracter des tumeurs cancéreuses sur leur corps dans les parages”, explique-t-il.

Autrefois lieu de détente pour les tribus ou de passage du bétail pour les bédouins, la petite vallée de Wadi Ghubeira est depuis 2008 complètement désertée. Quelques mois après la fuite, l’odeur pestilentielle des cadavres d’animaux sauvages venus s’abreuver de l’eau du torrent sortie de la montagne, alerte les paysans de la tribu al-Qaafan. Ils décident alors d’aller manifester devant l’entrée du Bloc 10.

En aval, les terres agricoles de la tribu ont été touchées par les hydrocarbures. De ces parcelles, il ne reste plus que des talus affaissés par les eaux et le vent. Le sol dur est parcouru par des lézardes de sécheresse. “Avant cela, nous récoltions ici des céréales, des pastèques, des haricots, du sésame… Maintenant, plus rien. L’arbre pousse sans aucun fruit… Puis, il finit par jaunir et se faner”.

Les manifestations des Qaafan au pied du Bloc 10 effraient les responsables de Total soucieux de la sécurité régionale déjà perturbée par l’émergence d’Al-Qaïda au Yémen.

La multinationale veut calmer la grogne populaire en offrant quelques chèques aux paysans possédant les terres polluées montrées par Salem. La compagnie débauche alors la société “Idéal” montée à l’époque par Frédéric Pelat, anthropologue et agronome. L’homme connaît bien le Hadramaout et sa société rurale. Sa mission est de déterminer le manque à gagner des parcelles polluées de la tribu. Rien concernant la multitude d’autres parcelles touchées plus loin par le déversement du pétrole incrusté dans la montagne emporté par les moussons. Les questions de santé sont également totalement exclues.

“L’étude d’impact commandée par Total se limitait à ce tout petit parcellaire, confirme-t-il. “La pollution ne s’y limitait sûrement pas, mais mes termes de référence, c’était ça. J’ai surestimé la compensation…”, confie après coup l’anthropologue.

Total n’avait aucun contact avec les habitants. Ils arrivaient directement à leurs installations par avion. Ils restaient quelques semaines et repartaient, ne sachant pas du tout ce qui se passait en bas. J’ai fait une micro étude agraire pour savoir comment dédommager les paysans, en ­suggérant par oral que Total fasse une analyse de sol et d’eau. Je ne sais pas si cela a été fait par la suite”, se souvient-il. 

Le rapport que nous nous sommes procurés conclut que les pertes annuelles dues à la contamination des parcelles s’élèvent à 57 000 dollars par an, à partager entre environ 500 habitants. En 2008, l’entreprise affiche un chiffre d’affaires record de presque 14 milliards d’euros de bénéfices, la compensation ne représente alors que 0,00042 %. Autrement dit, environ 1 euro sur 240 000 euros de bénéfice annuel.

Selon un document daté du 28 août 2012 rédigé et signé par le directeur de Total Hatem Nuseibeh, adressé au gouverneur local, Total consent à payer “des compensations concernant les “effets” sur les terres des citoyens de Wadi Ghubeira. (…) 11 400 000 YR (57 000 dollars) comme compensation pour l’année 2008. 58 000 dollars pour l’année 2009 et 58 000 dollars pour l’année 2010”. 

Le document comprend sur la même page une traduction en français et en arabe. Dans la rhétorique prudemment employée par Total, jamais le mot “pollution” n’est mentionné. Seule la traduction arabe évoque des “préjudices”.

Ces trois versements sont jugés cependant insuffisants par la tribu Qaafan. Années après années, leurs terres ne cessent de dépérir. Leurs revenus agricoles dégringolent. Les paysans savent que les chèques de Total ne sont que de ridicules sparadraps et que la fertilité de leurs parcelles ne sera plus jamais la même.

Ils manifestent de nouveau devant l’entrée du Bloc 10. Total ne veut plus leur verser de compensation annuelle. Mais finalement la multinationale se résout à payer une quatrième et dernière fois, sous condition. Dans une lettre récupérée par Bon Pote, Total fait attester au chef de la tribu Qaafan : Nous avons accusé réception d’une somme convenue en contrepartie des préjudices causés aux terres dans le Wadi Ghubeira (…) En vertu de ce certificat, de cette attestation, les propriétaires et agriculteurs dont les terres, le sol et les parcelles ont été touchés et leurs récoltes, ne peuvent plus demander aucune compensation.”

Rapport confidentiel concluant à l’impossibilité d’une dépollution totale

Les paysans ne savent pas que dans le plus grand secret, Total a diligenté une enquête pour mesurer l’étendue de la pollution causée par la fuite de son pipeline. Bon Pote a mis la main sur ce ce rapport effectué de nouveau par l’entreprise Geos. À la page 5, le constat des deux ingénieurs est sans appel. Le paysage géologique local est tellement poreux qu’il “offre probablement un volume suffisant pour la circulation et le stockage des liquides”, constatent-ils avant d’avouer : “Le pétrole s’est déjà profondément infiltré dans les interstices de la montagne, et ne peut être récupéré”, rendant de fait une dépollution totale impossible. “De fortes pluies pourraient se mélanger au pétrole et le pousser vers la rivière, où il rejoindrait la surface. Le pétrole pourrait aussi migrer à travers le réseau de cavités de la montagne et s’infiltrer dans les sédiments de la rivière ou s’écouler dans les rivières adjacentes”, concluent-t-ils.

Les experts estiment que le pétrole pourrait ressortir mélangé à l’eau pendant “plusieurs années”, sans préciser combien. Ces derniers évaluent une pollution entre 2 et 32 mg de pétrole brut par litre d’eau. “Les normes (en France ndlr) parlent au plus de 1 mg par litre. Elles sont donc  – au moins – entre 2 et 32 fois supérieures aux normes de rejets moyens tolérés dans les cours d’eau”, réagit Pierre Courjault-Radé. Au Québec, la Direction générale du suivi de l’état de l’environnement a établi un critère bien plus faible de 0,063 mg/L pour le pétrole brut et de 0,01 mg/L pour les hydrocarbures.

“Ce sont là des valeurs élevées, voire très élevées”, confirme Moritz Hunsmann. “Tout dépend de la composition exacte de ces 2 à 32mg/L, mais, les directives de qualité de l’OMS sont de 0,01, 0,3, 0,5 et 0,7mg/L pour le benzène, l’éthylbenzène, le xylène et le toluène respectivement (BTEX)”, ajoute-t-il. Pour le déterminer, les deux experts de Geos ont installé des carottes dans le lit des wadis pour évaluer la pollution mêlée à l’eau. Malheureusement, les résultats ne figurent pas dans l’annexe du rapport. Contacté à plusieurs reprises, Esteban Rosales, l’un des auteurs du compte-rendu, n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

Les experts de la société suisse confirment également que des “champs agricoles sont présents au fond de la vallée de Wadi Ghubeira”. Selon eux, “ces champs pourraient être touchés par une première coulée transportant du pétrole brut”, et ajoutent “les animaux vivant dans le lit supérieur du wadi sont exposés au pétrole brut. Cependant, le rinçage à l’eau et les activités de nettoyage (…) ont permis d’éliminer une grande partie du pétrole brut initialement présent dans les bassins d’eau du wadi”, sans jamais mentionner le risque pour les… humains vivant autour ou ceux exposés aux crues ayant emporté ce pétrole sur des dizaines de kilomètres.

Un premier procès étouffé

Après avoir discrètement montré son Wadi pollué, Salem al-Jabri nous véhicule jusqu’à son village. Sans statistique officielle, il est difficile de déterminer combien d’habitants vivent à Sakdan. À cette heure de grand soleil, la ville semble totalement déserte. Les habitations colorées ou enduites de chaux ravissent les pupilles dans ce décor très minéralisé. Impossible de se montrer à l’extérieur trop longtemps. Notre conducteur nous a conseillé de se faire discret. La tribu prétend être surveillée par des barbouzes de PetroMasila, l’entreprise pétrolière yéménite ayant repris le Bloc 10 après le départ de Total. Les deux entités sont toujours en contact régulier. À tel point que le chef de la compagnie pétrolière locale leur a rendu une petite visite juste après le début du procès en France contre Total. 

Les Qaafan souhaitent en discuter à huis clos. Un grand portail en verre couleur émeraude  ouvre sur la maison familiale. La bâtisse, cernée par de hauts murs de ciment, a des allures de forteresse grise agrémentée de ventilateurs trouant un semblant de carapace. À l’intérieur, Hassan Abdallah al-Jabri, 75 ans, cheikh de la tribu Qaafan, attend sur une banquette dans un grand majlis. Cet homme massif révèle : quand le procès contre Total a commencé, Abdullah al-Zubaidi, le manager du Bloc 10, est venu en personne. Cet homme travaillait auparavant pour Total. Il nous a demandé pourquoi nous rouvions l’affaire”. 

Les Qaafan rouvrent en effet une affaire étouffée. Après la quatrième compensation versée par Total en 2013, les paysans ont décidé d’attaquer la multinationale devant les tribunaux yéménites deux ans plus tard, en 2015. Les grandes mains de Hassan manipulent avec soin tous les documents qu’il a savamment conservés. Dans sa pile, il fait défiler des copies des chèques compensatoires de Total. Puis vient une copie de la plainte formulée par plusieurs avocats que Bon Pote a contactés, confirmant l’existence de cette action en justice. Sur le document, les noms de cinq chefs de la tribu Qaafan figurent, dont celui de Hassan. Son contenu détaille les circonstances des pollutions de leurs terres agricoles, décrivant des crues présentant des tâches noires, années après années. 

Les paysans via leur conseil déplorent un arrêt des compensations financières alors que “la pollution a encore des effets sur nos terres”. Ces derniers exigent d’obliger Total à “payer des compensations dans le futur, tant que le préjudice est encore là et tant qu’aucun traitement des terres polluées n’aura pas eu lieu”, ainsi que “charger Total de l’entière responsabilité de cette pollution”, d’exiger que “Total neutralise ces pollutions de la vallée et des parcelles, de nettoyer complètement le foyer de la pollution” et que de l’entreprise “fasse des vérifications l’existence de la pollution dans l’eau”.

La procédure judiciaire tombe mal pour la multinationale qui cherche à tout prix à quitter le Bloc 10 et le pays alors que le pouvoir vacille suite aux turbulences causées par le Printemps arabe. 

Quitter un champ pétrolier demande à minima un nettoyage coûteux. Il en va de même pour sceller les puits. Alors Total négocie fin 2015 un accord financier avec la société pétrolière PetroMasila pour céder les “obligations d’abandon” de ses installations archaïques.

La procédure judiciaire initiée par les cinq paysans va cependant perturber le départ de la multinationale. Total tarde à comparaître au fond dans le cadre de la procédure engagée devant le tribunal. Le tribunal presse alors la multinationale. Dans un courrier adressé au tribunal daté du 22 mars 2015, elle semble vouloir gagner du temps : “Notre représentant légal aura des difficultés à assister à l’audience dimanche, jour de la délivrance de la convocation et de la fixation de la date d’audience. La société peine [aussi] à retenir les services d’un avocat du Hadramaout pour cette affaire, faute de temps. Par conséquent, s’agissant de la première convocation reçue par la société, nous vous prions respectueusement, dans l’intérêt de l’intégrité de votre tribunal, de bien vouloir reporter l’audience à une date plus appropriée afin de permettre la désignation d’un avocat et de vous fournir une copie du dossier, qui n’a pas été joint à la convocation”.

Pas dupe, le juge yéménite emploie les grands moyens. Nous avons retrouvé une note écrite de sa main datée du 1er mars 2016, adressée au gouvernement yéménite d’époque menaçant de geler les fonds de Total en passe d’être versés à PetroMasila.

Selon le document officiel de l’accord récupéré par Bon Pote, les obligations d’abandon représentaient pas moins de 59 722 603 millions de dollars et étaient censées prémunir Total de toute attaque judiciaire. Un paragraphe du deal mentionne : “la République du Yémen et le ministère [du Pétrole] conviennent qu’après ce paiement le cédant [Total] sera irrévocablement libéré et déchargé de toute réclamation”

Nous avons retrouvé Essam Mubarak Abdullah, le pugnace juge yéménite du tribunal de Seiyun. Joint par téléphone, il se souvient :

“Je n’ai pas subi de pression à ce moment-là, de la part de qui que ce soit, ni par incitation ni par intimidation. Cependant, il est possible qu’un des avocats représentant la société, les autorités ou PetroMasila se soient manifestés pour expliquer leur position sur la question ou demander l’annulation de la décision”. Mais finalement, “les particuliers ayant porté plainte se sont retirés peu après cet épisode. Ils ont reçu des indemnités…”, regrette-t-il. 

Un an après la procédure, les Qaafan ont effectivement mis fin à leur action en justice. Dix ans après, Hassan Abdallah al-Jabri le regrette. “Nous n’avions pas le choix. On recevait des pressions, on nous disait que nous n’avions pas le droit d’attaquer Total, qu’on ne

gagnerait jamais, qu’il fallait donc accepter cette somme-là. Notre propre gouvernement jouait contre nous, la compagnie nationale PetroMasila et, bien sûr, Total”, considère-t-il après coup, amer. Par l’intermédiaire de représentants de PetroMasila, la multinationale propose un arrangement à hauteur de 175 000 dollars pour que les cinq paysans retirent leur plainte. Hassan sort de sa pile la pièce à conviction. On peut y lire que “la somme représente le dernier dû versé, ne donnant plus aucun droit ni demande [aux plaignants] envers Total ni PetroMasila […]”. Le document est signé par les cinq paysans le 25 novembre 2018. Joint par téléphone, leurs anciens avocats ont confirmé avoir été dessaisis de l’affaire par leurs clients suite à cet arrangement. 

Total s’évite ainsi un procès et une médiatisation potentielles de ses pollutions.

"Tellement de gens sont morts. Si nous refermions cette affaire simplement avec de l'argent, ce serait facile, mais les vies continueront d'êtres fauchées à cause des cancers. L'argent n'est pas ce que nous recherchons, mais la justice. J’ai confiance en la justice française”

fait-il savoir de manière solennelle. Hassan évoque son frère et neveu décédés à cause de tumeurs. Un jeune homme présent dans la salle pendant l’échange montre plusieurs bassins de rétention d’eau de production installés juste au-dessus des canyons, non loin du village de Sakdan. Ils appartenaient à Total et font partie du Bloc 10. L’image satellitaire montre les boues goudronnées toxiques au fond du carré noir. La pollution est toujours là et la tribu Qaafan le sait. 

ÉPISODE 4
67 Yéménites en procès face au géant Total (4/4)
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