|
Getting your Trinity Audio player ready...
|
89%. C’est la part d’amendements déposés par le parti allemand d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) au Parlement européen auxquels les eurodéputés du RN ont apporté leur soutien. Près de neuf sur dix. C’est ce que révèle notre analyse exclusive des votes au Parlement européen.
Et pourtant, depuis la large victoire de l’AfD aux élections régionales en Saxe-Anhalt, dimanche 6 septembre, avec près de 44% des voix, les cadres du Rassemblement national (RN) martèlent que leur parti n’a plus rien à voir avec la formation allemande.
Et on peut comprendre cette volonté de prendre ses distances. Les idées radicales de l’AfD sont difficilement compatibles avec la stratégie de dédiabolisation menée par le RN depuis plusieurs années.
Un programme anti-immigration et ultranationaliste
Dans son programme pour les élections régionales en Saxe-Anhalt, dont les 156 pages ont été traduites en français par la revue Le grand continent, l’AfD développe son projet politique en 17 axes. Le premier, intitulé « Famille et enfants » pose les jalons d’une politique nataliste radicale : incitations financières pour encourager les Allemand(e)s à avoir des enfants et les détourner des « déviances sexuelles » et des « modes de vie non procréatifs », facilitation de l’adoption pour les couples sans enfant, ou encore obligation de réaliser une échographie avant de pouvoir bénéficier d’un avortement, hors raisons médicales ou criminologiques. Ce chapitre cible également les droits des personnes LGBTQIA+, en proposant notamment de restreindre, voire d’interdire « l’accès aux traitements hormonaux et aux bloqueurs de puberté ».
Un autre volet est consacré au durcissement de la lutte contre l’immigration. Il détaille une quarantaine de mesures, dont le refus d’admission des personnes « entrées illégalement depuis un pays tiers sûr » et « dont l’identité est incertaine », l’identification, la confiscation et l’utilisation « de l’argent liquide, des cartes de crédit et des biens détenus par les demandeurs d’asile à leur arrivée pour financer leur hébergement et leur alimentation », la mise en place d’une « obligation de travail généralisée pour les demandeurs d’asile et les réfugiés », ou encore un soutien financier aux PME qui auront recours au « progrès technologique, à la numérisation et à l’IA plutôt qu’à des travailleurs qualifiés issus de cultures différentes ».
Au chapitre de la « culture » et de « l’intégration », l’AfD prévoit notamment la ségrégation des enfants réfugiés dans des « classes spécialisées », afin de « permettre aux enfants réfugiés de comprendre que leur séjour en Allemagne n’est que temporaire ». Au programme également, la « fin de l’inclusion » et le « développement d’établissements spécialisés » pour les enfants en situation de handicap, la révision des programmes scolaires pour qu’ils se focalisent sur « les aspects positifs de l’histoire allemande », ou encore la reprise des échanges scolaires avec la Russie, au motif que « le contact direct avec les Russes est le meilleur moyen de lutter contre l’incitation à la haine et l’exacerbation des conflits ».
Des liens rompus avec le RN ?
Pas étonnant, donc, que le RN cherche à se distancier d’un parti qui entretient des liens avec l’idéologie et les mouvements néo-nazis.
Peu après la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, le député RN Jean-Philippe Tanguy expliquait sur le plateau de BFMTV : « On était allés dans le bureau de l’AfD, on est sortis terrorisés, on s’est dit : “c’est qui c’est gens ?”. On a décidé rapidement de rompre avec l’AfD ».
Et il est vrai que les deux partis ont rompu certains liens. Avant 2024, le RN et l’AfD siégeaient dans le même groupe au Parlement européen. Ça veut dire qu’ils partageaient certaines idées sur les sujets relevant des compétences de l’Union européenne. Les règles du Parlement sont très claires : « En formant un groupe (…), les députés concernés reconnaissent, par définition, qu’ils partagent des affinités politiques ».
Les relations se sont tendues en 2024, après des propos de Maximilian Krah, tête de liste de l’AfD en 2024 pour les élections européennes, qui avait notamment affirmé qu’un « SS n’était pas automatiquement un criminel ». Le RN avait alors annoncé que les deux partis siégeront désormais dans des groupes différents.
Et en effet, après 2024, les eurodéputés du RN siègent dans le groupe Patriotes pour l’Europe, aux côtés notamment du Fidesz, le parti hongrois de Viktor Orbán. De son côté, l’AfD a créé son propre groupe, L’Europe des Nations Souveraines (ENS), qu’elle domine avec un peu plus de la moitié des sièges (56%). Reconquête en fait aussi partie.
Mais les votes racontent une autre histoire
N’en déplaise aux cadres du RN, la rupture est loin d’être aussi nette.
Pour le vérifier, nous avons analysé l’ensemble des 5 567 votes en séance plénière du Parlement européen depuis juillet 2024, date à laquelle les deux partis ont cessé de siéger dans le même groupe politique.
Deux résultats ressortent particulièrement.
Le premier concerne les amendements déposés en séance plénière par le groupe que l’AfD domine, L’Europe des Nations Souveraines. Sur les 469 amendements concernés, les eurodéputés du RN ont apporté leur soutien dans 89% des cas. C’est beaucoup. À titre de comparaison, le RN soutient les amendements du PPE, le groupe de la droite traditionnelle, dans seulement 81% des cas, et ceux du groupe socialiste dans seulement 32% des cas.
Le deuxième indicateur est encore plus parlant : la proximité entre les votes du RN et de l’AfD. Là encore, le RN n’a manifestement pas coupé les ponts avec l’extrême droite allemande. Entre juillet 2024 et aujourd’hui, les deux partis ont voté de manière identique dans 69% des cas. Là encore, c’est beaucoup. L’AfD est l’un des partis politiques représentés au Parlement européen dont les votes sont les plus proches de ceux du RN, quasiment au même niveau que le Fidesz de Viktor Orbán (72% de proximité).
+30 000 SONT DÉJÀ INSCRITS
newsletter
Une alerte pour chaque article mis en ligne, et une lettre hebdo chaque vendredi, avec un condensé de la semaine, des infographies, nos recos culturelles et des exclusivités.
Et dans le détail, ça donne quoi ?
Les convergences sont particulièrement fortes sur plusieurs sujets. Sur les questions de liberté et de justice (migration, protection des données, espace Schengen), le RN et l’AfD ont voté de la même manière dans 78% des cas.
Les exemples sur l’immigration sont nombreux. En juin 2026, par exemple, le RN et l’AfD ont voté en faveur du règlement Retour, qui accélère l’expulsion des ressortissants de pays tiers en situation irrégulière. En février de la même année, les deux partis d’extrême droite ont voté pour l’élargissement de la liste de pays d’origine « sûrs » et pour l’accélération du renvoi des demandeurs d’asile vers ces pays.
Même ligne également sur la Russie et l’Ukraine. En février 2026, les deux partis ont voté contre un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine. En juillet 2024, ils se sont opposés à une résolution réaffirmant le soutien militaire européen à l’Ukraine. Dernier exemple, en décembre, les eurodéputés du RN et de l’AfD ont voté contre la suppression progressive des importations de gaz naturel russe.
Le climat est un autre terrain de convergence. Sur l’ensemble des votes consacrés au climat, à l’environnement et à la biodiversité, le RN et l’AfD ont voté ensemble dans 76% des cas. Exemple : en février 2026, les deux partis se sont opposés au cadre européen visant à atteindre la neutralité carbone, qui fixe un objectif de réduction de 90% des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2040.
Même sur des domaines qui ne relèvent pas directement des compétences de l’Union européenne, les positions des deux partis se recoupent fréquemment. Par exemple, le RN et l’AfD se sont opposés à une une résolution appelant à renforcer la coopération entre les universités européennes, ainsi qu’à une autre visant à améliorer l’éducation aux médias.
Sur l’économie, en revanche, ça bloque
Seul domaine où les deux partis sont souvent en désaccord : l’économie. L’AfD défend une ligne économique libérale, tandis qu’au RN, la ligne dominante de Marine Le Pen est davantage protectionniste. Cette différence se retrouve dans leurs votes au Parlement européen. Sur les questions de politique économique et financière, le RN et l’AfD n’ont voté de la même manière que dans 52% des cas.
Par exemple, en février 2025, le RN soutient un texte sur la coopération administrative dans le domaine fiscal, alors que l’AfD vote contre. Même scénario sur un texte visant à moderniser le système européen TVA à l’ère du numérique, notamment avec la généralisation de la facturation électronique : le RN a voté pour, l’AfD contre.
Une différence de stratégie
Ces divergences révèlent aussi une différence plus fondamentale entre les deux formations : leur stratégie au Parlement européen. Le RN, toujours dans une stratégie de dédiabolisation, n’hésite pas à voter en faveur de certains textes européens lorsqu’il estime qu’ils sont positifs. L’AfD adopte, elle, davantage une stratégie d’opposition systématique.
La rupture entre le RN et l’AfD existe donc et reflète une différence de stratégie politique. Aux portes du pouvoir en France, le Rassemblement national continue de vouloir s’afficher comme un parti respectable, une stratégie aussi adoptée à l’Assemblée nationale. Par contre, lorsqu’on regarde en détail les votes plutôt que les déclarations politiques, le constat est plus nuancé : les deux formations continuent de partager de très nombreuses positions.
Un article d’Emma Vinzent et Awenig Marié