À chaque élection, les politiques du monde entier essayent de comprendre comment un ou une candidate a fait pour gagner, et avec quelles méthodes. La victoire de Lula est un chef d’œuvre de tactique politique, et la première grande défaite des algorithmes des GAFAM et autres géants du numérique comme Twitter (X).
Donné perdant après le premier tour de l’élection par les principaux instituts de sondage, Lula a fait une remontada historique, notamment grâce à un homme : Andre Janones. Avocat de formation et député fédéral du Minas Gerais, il est le cerveau derrière la stratégie numérique de Lula qui a mené à la victoire.
“Inonder la zone de merde” : l’ennemi de la démocratie
Dans un article nommé “sortir de la sidération : 20 actions pour passer à l’action” publié en février 2025, nous décrivions déjà la stratégie mise en œuvre par l’extrême droite : “inonder la zone de merde”.
Il faut absolument arrêter de rebondir systématiquement sur les bêtises et les outrances que vous voyez passer. C’est un exercice difficile mais indispensable.
L’extrême droite fonctionne avec une tactique éprouvée par Trump et consorts : flood the zone with shit, “inonder la zone de merde”. Raconter des mensonges et balancer des fake news chaque jour en attirant, monopolisant et en détournant l’attention. Chaque phrase est reprise par la presse du monde entier qui en fait une priorité, pendant que son administration orchestre, plus discrètement, une destruction méthodique.
C’est aussi une façon de monopoliser le débat. L’extrême droite ment, sort une fake news ou une phrase raciste, misogyne… les médias (et la gauche !) rebondissent sur les bêtises et fake news et on débat ensuite de ces petites phrases, au lieu de parler des transformations nécessaires de notre société, notre économie, de notre système de santé, d’éducation, de changement climatique, etc.
C’est malheureusement toujours aussi vrai. Parce que les principaux réseaux sociaux sont “toxic by design” et qu’ils favorisent les contenus polarisants, la droite et surtout l’extrême droite sont favorisées. Et courir après le camp adverse est contreproductif. C’est ce que nous répétons à chaque conférence (comme ici à l’IPSL ) ou podcast (comme ici chez GreenLetterClub). Mais ce désavantage sur les réseaux sociaux n’est pas une fatalité.
Comment Janones s’y est pris ?
La droite et l’extrême droite dominait au Brésil. Janones a donc créé dès avril la boucle WhatsApp “Armée de Lula”. À l’approche des élections, c’est l’explosion : la boucle est passée de 60 000 followers à 2 millions en deux jours, à presque 11 millions de followers le soir de l’élection.
L’objectif est simple : reprendre l’avantage sur les réseaux en les inondant de contenu de Lula. Ces contenus sont simples, prêts à l’emploi, et utilisent tous les moyens possibles, y compris l’utilisation de “memes”. Ce n’est pas un hasard si Elon Musk et Donald Trump les ont utilisés sans limite lors de sa réélection en 2024. Une stratégie que le chercheur Denis Saint-Amand nomme “rire fasciste“. L’humour et la culture populaire permet de toucher des électeurs moins politisés, et de faire passer des idées avec du contenu “cool” (même si ce sont parfois des idées complètement racistes, cf Trump et Musk).
Le soir de sa victoire, Lula a décrit Janones comme le général. Parmi des milliers d’exemples, voici le type de message que vous pouvez lire sur les réseaux :

N’OUBLIEZ JAMAIS l’ordre principal de notre général :
Ne vous engagez jamais dans les discussions sur les propos des fascistes.
N’entrez pas pour insulter.
N’entrez pas pour défendre.
N’entrez même pas pour éteindre un incendie.
C’est fondamental. Allez répondre sous les publications d’extrême droite ne fera que les renforcer. Sur Twitter, de nombreux comptes influents de gauche et politiques “de gauche” partagent les contenus directement de Jordan Bardella, Marine Le Pen, Julien Odoul etc.
Mais en faisant ça, vous nourrissez l’algorithme en leur faveur. Il n’y a rien de plus contre-productif que de partager directement le contenu d’Eric Zemmour, Sarah Knafo ou Julien Odoul. Ils n’attendent que ça. Leurs outrances leur permet d’exister, et en les reprenant, ils dominent le débat médiatique. Il est est de même pour les “féministes” d’extrême droite de Némésis, les comptes IA d’extrême droite, etc.
Répondre pour se défendre est également une grave erreur. Ces comptes ne sont pas là pour débattre. Même avec des faits sous les yeux, ils ne changent pas d’avis, ne se remettent pas en question. C’est le cas pour des comptes climatosceptiques sur Twitter qui étaient inexistants. Des scientifiques sont allés leur répondre, et n’ont fait que les alimenter, jusqu’à ce que ces comptes passent de 1000 à 20000 followers. Le seul bon réflexe à avoir : les bloquer.
Bloquer est extrêmement efficace pour contrer les algorithmes. Un exemple ci-dessous de ce que vous pourriez faire sur tous les réseaux sociaux :

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Rediaboliser, et ne pas oublier la rue
Deux autres points du Janonisme sont importants. Le premier, rediaboliser l’extrême droite. Si les médias mainstream les accueillent beaucoup trop souvent avec le sourire et sans contradiction, rappeler ce qu’est vraiment l’extrême droite est l’une des meilleures choses à faire. C’est ce que nous avons fait dans notre livre Le RN contre les Français, mais aussi dans nos différentes enquêtes, comme celle de Thibaut Schepman qui démontre que plus de la moitié des 230 cadres du RN sont épinglés pour racisme ou antisémitisme.
Et enfin, reprendre la rue, discuter, débattre, faire du porte à porte. Aucune victoire politique n’est possible sans cela. La victoire présidentielle en 2027 ne se jouera pas que sur les réseaux sociaux, et encore moins dans une bulle de personnes déjà convaincues.
En route pour 2027
Il est impossible de savoir quel a été l’impact exact de la stratégie du “Janonisme”. Nous savons en revanche depuis plus de 15 ans que les élections présidentielles se jouent aussi sur les réseaux sociaux. C’est entre autres merveilleusement bien expliqué dans L’âge du capitalisme de surveillance de Shoshana Zuboff, qui rappelle comment Obama a reçu l’aide de l’ancien PDG de google Eric Schmidt pour sa 2e élection, en ciblant non pas les électeurs déjà convaincus de voter pour les Démocrates, mais les 90 millions d’électeurs du ventre mou.
La recette est simple pour toute personne qui se bat aujourd’hui pour l’écologie et la justice sociale : ne répondez plus sous les publications d’extrême droite. Bloquez-les, ne partagez jamais directement leurs vidéos, même pour vous moquer d’eux ou expliquer qu’ils raconte n’importe quoi. Cela demande du self control, mais c’est un moindre effort pour éviter le pire en 2027.
Arrêtons de tomber dans le piège, et imposons les sujets que nous souhaitons voir émerger dans le paysage public !

2 Responses
Et vous oubliez, comme tout bon populiste, il a fait des dizaines de promesses très coûteuse qu’il ne pourra pas tenir faute de moyens : transports publics gratuits par exemple.
Demain on rase gratos. Donc je ne sais pas qui devait gagner là-bas, mais je vois qu’en permettant n’importe quoi a un peuple d’assistés, on gagne.
Sûr que la gauche française (lfi que vous appréciez tant au hasard) saura faire.
Merci beaucoup de parler de ça! ☺️ Je suis française, mais j’ai vécu la majeure partie de ma vie adulte au Brésil.
Pour apporter un peu plus de contexte à ton article, je pense qu’il est important de rappeler que Janones est intervenu entre les deux tours de l’élection présidentielle, mais que le premier tour avait déjà envoyé un signal très fort:
Au Brésil, lors du premier tour, on ne vote pas uniquement pour le président : on élit aussi les gouverneurs des États, les députés fédéraux / régionaux, une partie du Sénat (et les résultats ont été particulièrement préoccupants, avec un Congrès largement dominé par la droite… Courage à Lula pour les quatre prochaines années ! 😅)
Le truc qui a dû faire tiquer Janones: les représentants de gauche qui ont été élus/réélus sont extrêmement présents sur les réseaux sociaux. Il faut ABSOLUMENT découvrir Erika Hilton : femme, noire, trans, députée, elle est incroyablement éloquente et chacun de ses discours mérite d’entrer dans l’Histoire (à voir: “A opinião do deputado não importa, não interessa…”). Elle a aussi parfaitement compris le pouvoir des réseaux sociaux !
Pareil pour Mamdani aux États-Unis, dont la campagne a largement reposé sur les réseaux sociaux (et bien sûr le “canvassing”). Pareil pour Abdul El-Sayed.
Je me demande donc si Janones n’a pas tout simplement observé ce qui avait fonctionné au premier tour au Brésil et décidé d’en tirer les leçons. Comme tu l’expliques très bien dans ton article, inutile de réinventer la roue : on identifie les stratégies qui fonctionnent, on les adapte et on les déploie à grande échelle.
Et pour ajouter un dernier élément de contexte : pendant le débat Lula/Bolsonaro de cette semaine, un autre moment a particulièrement marqué les esprits des brésiliens… Bolsonaro s’est moqué du fait que Lula n’avait que neuf doigts!
Sauf que Lula a perdu son doigt à 17 ans, alors qu’il travaillait comme ouvrier métallurgiste. Autrement dit, il s’agit d’une blessure liée au travail manuel, une réalité que connaissent malheureusement de nombreux travailleurs brésiliens.
Très mauvaise strat du côté de Bolsonaro qui se prétend “défenseur des travailleurs” 😂