“C’est digne des contrebandiers du delta du Niger” – Révélations sur les méthodes de Total au Yémen
Par Quentin Muller, le 8 juin 2026
Installés au sommet des canyons du Hadramout, les champs pétroliers du “Bloc 10” auraient transformé les vallées yéménites en de véritables canivaux toxiques. Bassins d’eaux contaminées emportés par les moussons, hydrocarbures déversés dans les oueds, nappes phréatiques menacées : notre enquête révèle des pratiques dénoncées comme hors normes par plusieurs experts du secteur. Grâce à des dizaines de documents internes exclusifs, de rapports confidentiels et de témoignages d’anciens salariés de Total, nous sommes en mesure de décrire un système où les impératifs de rentabilité auraient primé sur la sécurité environnementale.
Obtenue par Total en 1996, la concession pétrolière s’étend sur les hauts plateaux dominant au nord le Wadi Hadramaout, la vallée la plus peuplée. À l’ouest, les champs pétroliers viennent lécher une embrasure menant au Wadi Ben Ali. Et à l’est, ses installations surplombent le Wadi Idim, rejoignant la grande ville de Tarim, l’une des trois plus grandes du Hadramout. Soumise à de très fortes périodes de mousson (avril-mai-juin-juillet ndlr), les torrents ont depuis des siècles creusé ces gorges plus ou moins étroites. Les Hadramis, autrefois grands commerçants navigateurs ayant contribué à l’importation d’un islam soufi en Asie du sud-est à partir du Xe siècle, ont ainsi construit leurs habitations sur le flanc des canyons et entretenus leurs récoles à proxomité du lit de l’évacuation des pluies vers la mer.
Les populations vivant autour du Bloc 10 sont avant tout de très modestes paysans ou éleveurs. D’anciens bédouins sédentarisés depuis deux à trois générations, toujours attachés à leurs troupeaux de dromadaires, de chèvres et de moutons qu’ils font paître après l’apparition de l’herbe dès les premières pluies. Certains continuent de déplacer leur bétail sur d’importantes distances. L’eau revêt donc une importance cruciale pour les récoltes et la survie du bétail, mais aussi pour la consommation domestique.


Nombreux habitants ont déclaré se servir l’eau des moussons descendues des plateaux pour faire leur vaisselle, la boire, s’y laver et surtout arroser leurs récoltes. L’Hadramaout comporte les plus grands aquifères de la Péninsule arabique. L’eau locale y est extraite et est largement distribuée dans tout le pays.
Que ce soit Total ou d’autres entreprises pétrolières, les champs pétroliers sont installés sur les hauts plateaux des canyons.
Ainsi, la météo et la géographie régionale exposent grandement les habitants de la vallée à tout type de pollution. En effet, l’Hadramaout est balayé par de violentes moussons venues d’Inde pendant les mois d’avril, mai, juin et juillet et dans une moindre mesure en octobre, novembre et décembre. Ce qui se trouve sur les hauts plateaux est donc balayé par les violentes pluies, se déversant alors dans les gorges peuplées par effet de gravité, véhiculant les pollutions des entreprises pétrolières sur des centaines de kilomètres jusqu’à la mer.
Les possibles infiltrations dans les sols depuis les hauteurs peuvent également contaminer les puits et aquifères en contrebas. Le Hadramaout est donc particulièrement sensible à tout déversement de flux toxiques.
L’industrie pétrolière en produit constamment. Comme évoqué précédemment, l’eau de production est l’un des plus à risque pour l’environnement et la santé. En fonction de géologie, elle comporte les fameux cocktails chimiques chimiques et cancérigènes BTEX et HAP mais aussi de petites quantités de métaux lourds, des matières radioactives, du H2s un gaz mortel dissous, ainsi qu’un taux de salinité parfois plus important que celui de la mer.
Cette eau naturellement mélangée au pétrole dans les cavités profondes de la terre, doit être séparée afin d’ensuite pouvoir le raffiner et s’en servir. De grands tanks disposent de séparateurs triphasiques et rejettent l’eau, mais aussi le gaz brûlé aux torches. À sa sortie, l’eau contient encore des hydrocarbures que les séparateurs n’ont pas réussi à éliminer à 100 %. Y circulent encore aussi les fameuses particules radioactives. Les standards internationaux des entreprises pétrolières voudraient qu’après cette première phase, elle soit envoyée en usine pour y être filtrée.
Une grande entreprise spécialisée dans le traitement des eaux explique qu’un tel procédé est vital pour “préserver l’environnement en évitant la pollution de l’eau et du sol”.
Bassins toxiques
Mais sur le Bloc 10, Total n’a pas construit d’usine de traitement de ses eaux de production. Le géant pétrolier s’est contenté de creuser des bassins mesurant plusieurs dizaines de mètres, seulement revêtus de simples bâches en plastique. En y stockant ainsi l’eau de production, l’entreprise pariait sur les rayons du soleil pour faire disparaître l’eau toxique. Mais une telle solution n’est pas sans risque. Hautement volatiles, les hydrocarbures restant plus légers que l’eau, ils remontent à la surface des bassins puis s’évaporent dans l’air en de grandes proportions. Le vent balaie ensuite cet air vicié dans les vallées. Puis après des semaines et des mois d’évaporation, une couche épaisse goudronnée se forme, tapissant le fond des bassins. Elle est devenue hautement radioactive à mesure que les particules comprises dans l’eau de production s’y sont accumulées. Sur le Bloc 10, cette mélasse toxique concentrée est présente dans tous les bassins encore présents au sommet des canyons.
↑ Cartographie des localisations des bassins de rétention d’eau de production du Bloc 10 de Total. Ainsi que la localisation du pipeline et le lieu de sa fuite. Réalisée par Adrien Brugerolle.
Il est possible de les repérer depuis une application de mapping satellite. Nous avons de plus récupéré des images filmées par un drone d’un consultant chargé de la communication de l’entreprise yéménite ayant repris les installations de Total après son départ en 2015. Les vidéos montrent elles aussi ces bassins. Bon Pote a cartographié leur présence.
↑ Cartographie des localisations des bassins de rétention d’eau de production du Bloc 10 de Total. Ainsi que la localisation du pipeline et le lieu de sa fuite. Réalisée par Adrien Brugerolle.
Nous avons montré ces images satellitaires à un ingénieur pétrolier de l’Institut français du pétrole, sans mentionner à quelle entreprise appartenaient ces installations.
C'est digne des contrebandiers du delta du Niger ce que je vois. Ça ne peut pas être Total qui traite l’eau de production ainsi ? [...] Ils sont totalement déconnectés. Vous ne verrez jamais ce genre d’installations en Europe, aux États-Unis et même en Arabie saoudite. Ils sont totalement hors standard”
Certains ont été construits parfois juste au-dessus des précipices menant aux vallées. “Ils n’ont jamais débordé et coulé dans le Wadi. Je n’ai jamais vu ça en dix ans de ma présence sur le Bloc 10. Ceux qui vous racontent ça veulent seulement l’argent de Total. Car les gens de là-bas sont pauvres”, balaie d’un revers de main Ali al-Kubati, ancien ingénieur en extraction de Total de 2000 à 2010 et toujours salarié de l’entreprise.
Scrollytelling : quatre photos du rapport gouvernemental yéménite de juin 2008 défilent dans l'ordre pendant que le récit de l'enquête de Bon Pote avance.
“Le 1er juin 2008, l’eau a ruisselé des montagnes de la région Kharir (Bloc 10) depuis un bassin où l’eau de production est stockée (...). Des prélèvements ont été faits du sol et de l'eau pollués, tout le long de la vallée”.
Les fonctionnaires écrivent par ailleurs les noms des villages et quartiers où ils relèvent des traces noires. Trois noms cités dans le rapport correspondent aux zones où nous avons réalisé nos entretiens avec les familles victimes de cancers et de malformations ; al-Muhawil, al-Masnaeuh et Zabid.
“À peu près 20 km ont été examinés, ce qui représente l'ensemble du Wadi Ben Ali”, précisent-ils.
Des photos sont attachées au rapport. Elles montrent une matière visqueuse noire sur le sol et dans les flaques. Les fonctionnaires décrivent “des tâches de pétrole superficielles d’une épaisseur de 1 à 2 mm”, et des habitants paniqués.
“Lors de nos entretiens avec les habitants de Wadi Ben Ali, nous avons constaté qu'ils étaient soucieux de la couleur noiratre des dernières inondations parce qu'ils se demandaient à quel point cette matière pouvait être nocive pour leur santé, leur terre et leur eau d'usage quotidien (consommation, cuisine, lavage) et utilisée pour l'irrigation”, y est-il décrit.
Face à la pression populaire, la petite équipe missionnée par le gouverneur de l’époque de faire la lumière sur cet évènement, prend rendez-vous avec Total. André Lamy, directeur de la sécurité environnementale du Bloc 10, est chargé notamment de répondre à leurs questions.
La multinationale reconnaît alors la destruction d’un de ses bassins toxiques du plateau. “Il a été emporté par les pluies jusqu’aux vallées de Wadi Ben Ali”, est-il précisé. Comme expliqué précédemment, son eau contient une couche d’hydrocarbures à sa surface que les séparateurs n’ont pu faire disparaître.
“Ce bassin a été construit sur le plateau qui donne sur la vallée sans en parler avec les habitants pour savoir dans quelle direction les crues s'écoulent. L'entreprise a exprimé son regret de ne pas s'être rendu compte que ce bassin avait été construit sur le passage de l'évacuation des pluies et d'avoir construit un bassin provisoire dans cette zone. Ils ont reconnu ce qui s'était passé comme préjudice par faute non délibérée”.
Dans le rapport, l’entreprise prétend également aux fonctionnaires que le pétrole étant “une matière organique dissolvable par les rayons du soleil et par la terre à court terme”, il ne faut pas s’inquiéter outre mesure pour la santé des riverains.
“Bien sûr que c'est dissolvable mais à quelle échelle de temps et dans quelles conditions ? Les HAP et autres BTEX, à température de 25°C et à la pression atmosphérique, cela prend beaucoup de temps avant de disparaître. Et pendant cette longue période, ils sont nocifs pour la santé. C'est une argumentation de flibustier vraiment !”
réagit chaudement Pierre Courjault-Radé, spécialiste des pollutions au CNRS.
“Total a assuré qu’ils investissent une grande somme d’argent pour préserver l’environnement et les eaux (sic). Ils disent avoir fait des analyses de la nappe phréatique du district de Sah (le plus proche des champs pétroliers, ndlr) et de 120 puits”.
Cette étude réalisée en juin 2008, Bon Pote se l’est aussi procurée. L’analyse fut réalisée par l’entreprise suisse Geos Ingénieurs Conseils, spécialisée dans les missions de conseils, d’expertise et de maîtrise d’œuvre géotechnique et financée donc par… Total.
Les analyses effectuées sur les échantillons d’eau prélevés dans les puits restent aussi sommaires que celles qu’un particulier novice réaliserait sur l’eau de son robinet. Elles se limitent à mesurer la température, la conductivité spécifique, l’oxygène dissous et le pH.
“Les analyses mentionnées sont basiques. C'est-à-dire que si les résultats ne sont pas conformes aux normes établies (variables selon le moment et le pays concerné...) cela fait suspecter une pollution du cours d'eau. Mais avec ces tests, on ne peut aller plus loin quant à l'origine de cette pollution”, détaille Pierre Courjault-Radé.
“En outre, ce type d'analyse n'est valable que pour des des rejets classiques qui génèrent des modifications physico-chimiques de l'eau (matière organique surtout). Par contre elle n'est ne dira rien si la pollution est d'origine minérale (sans matière organique) tels que les métaux lourds, radionucléides et on ne pourra pas affirmer avec une telle analyse si ce sont bien les hydrocarbures qui sont à l'origine de ces valeurs anomaliques…”
Total a donc financé une étude sur l’état de l’eau du Wadi situé à proximité de ses forages, mais sans chercher à déterminer si son activité en affectait la qualité.
En outre, dans l’étude de Geos, l’hypothèse d’une pollution à cause des activités pétrolières de Total n’est jamais mentionnée et encore moins les fuites de son pipeline ou celles de ses bassins d’eau de production. L’entreprise suisse va même aller jusqu’à désigner la population de la vallée comme responsable de la faible qualité de l’eau de ses puits.
“Les paramètres mesurés sur le terrain montrent des anomalies probablement dues à des points de pollution locale résultant d’une mauvaise gestion des eaux usées s’infiltrant dans le lit de l’oued et polluant les puits”.
Malgré les grands moyens de l’entreprise Geos financée par Total (pour ce rapport), l’Université des sciences et de la technologie de l’Hadramaout va traiter avec plus de sérieux les échantillons prélevés par les fonctionnaires ayant parcouru le Wadi Ben Ali. Les résultats révèlent des taux en mercure nettement au-dessus des normes de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). “Le mercure peut tirer son origine des eaux de production mélangées au pétrole, mais le démontrer n’est pas simple. Il faudrait des analyses bien plus performantes, onéreuses et assez longues pour tenter d’y parvenir”, explique Pierre Courjault-Radé. Des moyens techniques et financiers dont ne disposaient pas la faculté où les tests ont été réalisés. Le chercheur au CNRS ajoute :
Mais si l’on se fie aux résultats et au contexte de fuites répétées d’eau de production et de pétrole cela paraît une hypothèse acceptable et expliquerait l’origine des cancers chez les riverains…
Sur cette centaine de bassins construits entre 1996 et 2015, combien ont-ils été détruits à cause de violentes épisodes moussons ? Difficile de l’affirmer avec certitude. Abdallah Ben Talib, l’un des tout premiers ingénieurs pétroliers yéménite du Bloc 10, se souvient lui à son arrivée sur les champs pétroliers de Total en 2010 que “les fortes pluies emportaient les bassins d’eau toxique construits en haut des canyons. Tout cela s’est répandu sur des centaines de kilomètres dans les vallées peuplées”.
L’incident de Wadi Ben Ali n’était donc pas un cas isolé. Olivier*, ancien chef du Centre de gestion des urgences sur le Bloc 10 de Total dit ne pas se souvenir de ces débordements. Mais dans une tentative de défendre son bilan, il révèle l’existence de valves dans certains bassins permettant “d’ouvrir par le fond les piscines de rétention d’eau de production pour la faire évacuer dans… les vallées et éviter qu’elles débordent”. Si la couche d’hydrocarbure est effectivement à la surface et non au fond, inévitablement des particules de BTEX étaient aspirées ainsi que les sédiments radioactifs.
Autre dangerosité concernant les bassins : leur revêtement en plastique. “Avec l’usure du temps et des rayons UV, le plastique se perçait et il y avait des fuites de l’eau de production dans la terre”, se souvient Abdallah.
Un rapport interne de Total daté du 24 janvier 2008 que Bon Pote s’est procuré confirme la dangerosité d’une telle installation pour stocker l’eau de production. Les deux salariés de Total ayant rédigé le rapport – Michel Klein et Jean-Pierre Cazenave (tous deux ont refusé de parler, ndlr) – avertissent leur hiérarchie sur “l’interdiction” d’utiliser des “bâches en plastique”.
Les deux ingénieurs préconisent d’enduire les bassins d’eau de production d’argile géosynthétique, une autre solution censée être plus “sûre et plus acceptable d’un point de vue environnemental”. Une technique présumée “acceptée par les législations environnementales mondiales” et “plus résistante aux pluies diluviennes et à l’infiltration de composants chimiques”, ce qui, implicitement, concède que les bâches en plastique ne le sont pas. Mais selon plusieurs sources internes au Bloc 10, cette solution n’aurait pas été acceptée par la direction de Total de l’époque.

À Seiyun, capitale nord du gouvernorat, située dans le Wadi Hadramout, l’avocat Sami Jawas invite à entrer dans son modeste cabinet situé à l’entrée de la ville. Une bureau en faux bois précieux foncé est agrémentée de dossiers, d’un porte stylo et d’une plaque mentionnant son nom et titre d’avocat calligraphiés en arabe. Au fond à droite, trois cadres dorés sont disposés sur une petite commode ; trois portraits de maître Jawas. Un portrait de maître Jawas pris de près, puis maître Jawas photographié de la tête aux pieds en toge d’avocat et enfin maître Jawas derrière un fond vert censé représenter une végétation luxuriante. Le conseil aurait pu ajouter un cliché de lui derrière un bassin d’eau de production tant ces piscines mortelles ont perturbé ses nuits.
En 2012, alertée par des manifestations de riverains habitants proches de la concession et d’une avalanche de courriers faisant état de pollutions, une délégation parlementaire composée des députés Ba Wazir et Ba Makhrama, de plusieurs membres du cabinet du ministère du Pétrole, des géologues yéménites et Sami Jawas s’en vont visiter le Bloc 10.
“L’objectif était de vérifier l’ampleur de la pollution sur les sites de Total, vers la fin de leur période d’exploitation”, se souvient-il. Derechef, les invités sont frappés par ces “grands bassins de 30 mètres sur 30”. Hatem Nuseibeh alors directeur général de Total Exploration & Production Yemen est chargé de recevoir le groupe. Très vite, les échanges s’enveniment. L’avocat demande pourquoi la multinationale n’a pas construit d’usine de traitement des eaux de production. Le directeur du Bloc 10 de l’époque admet alors qu’un traitement aurait coûté trop cher à la multinationale. Il se serait alors tourné vers les représentants du ministère du Pétrole yéménite et aurait lâché : “le gouvernement yéménite était signataire de ces méthodes !”. L’avocat et les députés ont ensuite exigé de l’entreprise qu’elle leur transmette les statistiques journalières du volume d’eau toxique remonté. “Les données techniques révélaient un ratio alarmant : pour cinq barils extraits, on comptait seulement deux barils de pétrole pour trois barils d’eau polluée. Le volume d’eau était donc supérieur à celui du pétrole. Donc selon eux, le coût du traitement dépassait la valeur du pétrole produit”, se remémore Sami Jawas.
Bon Pote a contacté l’entreprise de traitement des eaux, opérant sur des champs pétroliers, pour lui demander le coût de filtration d’un baril d’eau de production.
“Des facteurs tels que le niveau de traitement requis, la capacité et le contexte local, peuvent faire varier d’un ordre de grandeur les coûts, mais généralement cela ne dépasse pas les 0,5 cts de dollars le baril (159 litres ndlr). Et pour des systèmes de traitement plus avancés, cela n’excède pas les 2 dollars par baril”. Or, au moment des faits, le baril de pétrole brut valait environ 110 dollars le baril cette année-là, avec des pics au-dessus de 125 USD au printemps 2012.
Les responsables ont ainsi menti à la délégation. Pour confirmer les dires du conseil yéménite, Bon Pote a retrouvé des fiches internes de Total évoquant le nombre de barils d’eau toxique remontés chaque jour. Sur la période novembre 2010, la multinationale avait remonté en moyenne 87 000 barils de pétrole par jour, soit 1,6 millions de litres d’eau toxique à éliminer au quotidien. Avec le temps, cette statistique s’est aggravée, car plus un réservoir de pétrole exploité vieillit, moins il contient de pétrole et plus il contient d’eau.
“Je lui ai rétorqué que même si ces accords existaient, s'ils compromettent la vie des citoyens et que la justice yéménite est incapable d'agir, nous porterions l'affaire devant les juridictions internationales, notamment en France [...] Les représentants du ministère se sont retirés face à l'intensité des débats, dès lors que la question a pris une dimension régionale et internationale. Ils se sont dérobés de toutes leurs responsabilités”, poursuit l’avocat Sami Jawas
Les regrets d’un ancien responsable sécurité de Total
Face à ce volume d’eau toxique à traiter, la stocker dans un bassin et attendre son évaporation ne suffit plus. Alors parfois, la multinationale la déverse à même le sol via des pulvérisateurs circulaires dont on se sert habituellement pour arroser sa… pelouse. “J’avais l’habitude de descendre sur le Bloc 10. Je me souviens que leur petite ferme de pulvérisation se trouvait à l’écart de la route, à l’ouest, et peut-être à un kilomètre au nord de leur base centrale. Ils s’en servaient uniquement quand ils avaient un trop-plein d’eau de production parce que leurs bassins d’évaporation étaient tellement huileux à la surface qu’ils ne s’évaporaient plus suffisamment”, se souvient un consultant anglais officiant lui sur le Bloc 14 voisin. Une pratique courante dans la région car l’entreprise Canadian Nexen en éliminait ainsi à plus grande échelle.
Pour éliminer le trop plein, Total réinjectait également l’eau de production dans le réservoir de ses puits pour maintenir la pression. Une pratique classique dans l’industrie pétrolière mais non sans risque dans un pays où les nappes phréatiques se trouvent au-dessus des réservoirs. Les grandes aquifères du Bloc 10 et 14 sont en effet localisées dans la formation géologique appelée Mukalla. Et l’eau de production était renvoyée selon plusieurs rapports étudiés par Bon Pote dans le grès de Harshiyatn situé en dessous de la nappe d’eau douce consommée par les habitants.
“Les canalisations de réinjection traversaient donc les nappes d’eau douce. Si ces tuyaux fuient ou se corrodent, c’est toute la ressource en eau douce de l’Hadramaout qui est menacée”, suppose Sami Jawas. “Or, depuis le départ de Total, l’entreprise PetroMasila qui a pris le relais ne communique sur rien. La question cruciale est : y a-t-il eu une maintenance ou un remplacement de ces canalisations souterraines ? Nous n’avons aucune information. Si une fuite se produit aujourd’hui dans ces infrastructures héritées de Total, c’est une condamnation à mort pour les habitants de l’Hadramaout”, poursuit l’avocat.
Cité par le think tank yéménite, le Sana’a Center For Strategic Studies, l’ancien ministre du Pétrole de 2001 à 2006 déclarait avoir mis fin à cette pratique.
Sans grande certitude si une telle directive avait été respectée par les multinationales pétrolières pendant ou après son mandat. “Le risque, c’est la pollution d’une nappe phréatique…”, corrobore Lucien Dat, ancien superviseur santé, sécurité et environnement du Bloc 10 de 2006 à 2010.
Olivier, l’ancien chef du Centre de gestion des urgences sur le Bloc 10 se souvient avoir écrit lors d’un rapport : “L’entreprise privilégie la baisse de ses coûts de production et rogne sur la sécurité et la santé de ses salariés et des riverains”. “Je l’ai écrit noir sur blanc. Pendant la phase d’écriture, je me suis dit “je ne sais pas si je devrais dire ça, mais… merde”. Je me souviens que des collègues s’étaient moqués de moi en disant : “Tu écris vraiment ça dans ton rapport interne ?”. Je ne sais pas comment les choses ont été gérées après moi, mais à cette époque, la culture sécurité-santé était vraiment mauvaise”, se souvient-il.
L’homme a par la suite été congédié du fait de constantes réserves sur les pratiques de son employeur sur le Bloc 10.
Pour l’illustrer, ce dernier évoque deux pratiques problématiques contres lesquelles il dit s’être opposé. Sur le puits de Atuf, “je me rappelle que le bassin se trouvait près du bord d’une falaise. Tout débordement aurait pollué la zone en contrebas. Les séparateurs de pétrole et d’eau de production dans les tanks étaient pleins, on n’avait plus la capacité suffisante pour séparer le pétrole et l’eau. Au lieu d’arrêter le puits en attendant qu’il y ait de la place dans les séparateurs, on déversait notre production directement dans les bassins où on séparait le pétrole de l’eau”, directement à l’air libre.
Des pratiques similaires aux petites entreprises pétrolières peu scrupuleuses de certains ont réagi plusieurs ingénieurs pétroliers ayant opéré en Europe et aux États-Unis. “Mes remplaçants faisaient toujours ça dans mon dos. Parce que moi j’étais là quatre semaines, puis j’avais quatre semaines de congés”, se souvient-il. Après chacun de ses retours sur le Bloc 10, le responsable urgence fait fermer les puits pour soulager les tanks et surtout mettre fin à la séparation pétrole et eau à l’air libre. “Il utilisaient les bassins comme une extension des installations de production, ce qui était extrêmement dangereux”, conclut-il. On l’a dit, hautement volatile, le BTEX compris dans les hydrocarbures, a pu, pendant ces phases de séparation à l’air libre, être balayé vers les vallées habitées en de grande quantité par les vents. Déverser de si grandes quantités de pétrole dans les bassins aux seuls revêtements plastiques exposait également à d’importantes fuites.
Fermer les puits périodiquement au nom d’un risque sanitaire et environnemental n’était pas du goût de la chefferie de Total. Je leur disais toujours : “désolé, c’est ma responsabilité. Trouvez de meilleures solutions et on me répondait : “formulez vos inquiétudes par écrit, et nous ferons une analyse de risques pour voir comment gérer ça”. Mais ensuite… c’était toujours silence complet. J’avais vraiment l’impression qu’ils parlaient derrière mon dos. Ils essayaient de me discréditer au siège. Je pense que mon éviction se préparait déjà à ce moment-là”, se remémore celui qui est resté trois ans sur le Bloc 10.
Un autre évènement parachèvera son limogeage. Alors que les puits du Bloc 10 ne cessent de voir leur production journalière en baril de pétrole diminuer, la chefferie de Total commence à forer dans le socle profond aux pressions et températures beaucoup plus élevées et riches en gaz. “Nous sommes passés d’une exploitation à faible pression et forte teneur en eau, à des puits très dangereux, à haute pression et haute température”, relate-t-il avant de poursuivre : “Avant que je parte en vacances, certains voulaient raccorder ces nouveaux puits directement aux anciennes installations. J’ai refusé. Je leur ai dit : “Impossible sans analyse de risques. Vous ne pouvez pas connecter des équipements conçus pour de faibles pressions à tels puits !” Puis quand je suis revenu sur site, ils avaient raccordé ces puits à haute pression et haute température à nos installations qui étaient conçues pour zéro pression”. Contacté pour de plus amples explications techniques,
l’ingénieur de l’Institut français du pétrole (IFPEN) se dit choqué : “Si c’est vrai, ce sont des timbrés qui ont décidé ça. La conséquence peut être une explosion des réservoirs et causer ainsi un terrible incendie. Et en cas de présence de de Sulfure d’hydrogène (H2S), les flammes peuvent libérer carrément un nuage neurotoxique”, détaille-t-il.
L’ingénieur français explique une telle prise de risque par… un contrôle des coûts de production. “En faisant cela, Total n’avait pas à reconstruire une nouvelle installation adaptée…”, explique-t-il.
Autre pollution notoire à laquelle Olivier ne s’était pas opposé : le traitement des “déblais”. “C’est la poussière qui sort d’un trou quand tu perces un mur à la maison. Quand tu troues un sol à plusieurs centaines de mètres de profondeur, ces “déblais” finissent pas remonter. Elles sont contaminées par les hydrocarbures (et donc par le BTEX ndlr), de la radioactivité éventuelle et par le sel. De base, elles se trouvent à plusieurs centaines ou milliers de mètres sous terre, mais elles n’ont pas vocation à traîner en surface. Donc il faut les traiter”, fait remarquer l’ingénieur pétrolier de l’Institut français du pétrole.
Stéphane*, un ex-consultant hygiène, sécurité, environnement (HSE) arrivé sur le Bloc 10 en 2008 explique avoir été l’un des premiers à ce poste à être embauché, douze ans après le début de l’exploitation de la concession par Total. Malgré une première expérience dans l’industrie pétrolière, certaines pratiques le questionnent, comme le sort des déblais après leur sortie des puits.
“Pour être très honnête, je me suis toujours demandé ce qu’on faisait des déblais. Je ne crois pas qu'il y avait un centre de traitement. Ou du moins j'aurais du mal à y croire, connaissant le pays à l'époque. Je ne sais pas si vous avez vu le Bloc 10, mais on était au milieu de rien. Avec la quantité qu'on sortait, je ne sais pas du tout ce qu'ils en faisaient” raconte Stéphane.
Olivier, le responsable urgence avoue : “on les enfouissait après un traitement biologique par bactéries”. Les bactéries dégradent la matière organique telle que les hydrocarbures mais comme Pierre Courjault-Radé, le chercheur au CNRS, l’évoquait, cela peut prendre du temps. Le reste, comme les métaux lourds et matières radioactives, n’est pas éliminé. “Total avait créé une espèce de pépinière. Ils avaient fait planter des arbres et des fleurs. Je me souviens être allé chercher là-bas des petits pots pour agrémenter mon bureau. Avant mon arrivée, cet endroit-là était la zone où ils balançaient leur déblais de forage. À l’époque, ça avait dû faire des polémiques, alors pour rassurer les Yéménites, Total avait décidé d’en faire un jardin”, se souvient Stéphane.
“La dépollution est impossible” : le rapport confidentiel que Total a enterré 3/4)
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