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Si vous avez un compte chez BNP Paribas, la Société Générale, la Banque Populaire, la Caisse d’Épargne, le Crédit Mutuel, le Crédit Agricole ou la Banque Postale, votre banque va peut-être contribuer à l’effort de financement de la campagne de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2027, grâce à l’entremise du Premier ministre, Sébastien Lecornu.
Alors que la candidate d’extrême-droite peine, cette année encore, à trouver une banque française pour l’accompagner dans le financement de sa campagne, le chef du gouvernement a convoqué à Matignon, lundi 20 juillet, les représentant(e)s des principales banques françaises.
L’objectif de cette rencontre, selon les équipes du Premier ministre : trouver un moyen de rassurer les banques sur la capacité de Marine Le Pen à rembourser son emprunt afin de lui obtenir le financement nécessaire. C’est ce que révèle le quotidien Le Monde dans un article paru le 23 juillet. À l’issue des échanges, le gouvernement envisage de former un consortium bancaire, composé de six grands établissements français, permettant de répartir le risque de non-recouvrement, et d’apporter une garantie de l’État au prêt de Marine Le Pen.
Une situation inédite dans le cadre d’une élection présidentielle, qui soulève de nombreux questionnements, auxquels répondent Thibaud Mulier, constitutionnaliste, et Abel François, professeur d’économie politique à Sciences Po Strasbourg.
Pourquoi les banques françaises rechignent vraiment à financer le RN
Que Marine Le Pen échoue à négocier un prêt auprès des établissements bancaires français n’a rien de nouveau.
Lors de ses précédentes campagnes à l’élection présidentielle, en 2012, 2017 et 2022, la leadeuse d’extrême droite a eu des difficultés à réunir les liquidités permettant d’avancer les frais liés à sa campagne (plafonnés à 22,5 millions d’euros en cas d’accession au second tour) auprès des établissements bancaires français.
À en croire plusieurs élu(e)s du Rassemblement national, le refus des banques françaises d’accorder un prêt à Marine Le Pen serait le fruit d’une opposition idéologique aux idées défendues par son parti. Invité de BFM TV le 29 avril, Sébastien Chenu, vice-président du RN, fustigeait un « problème démocratique », ajoutant : « Qui peut accepter que le premier parti de France (…) ne puisse pas être financé ? C’est totalement indécent dans une démocratie comme la France. »
Dans Le Monde, Maya Atig, directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF), se défend de tout choix politique : « On ne prête pas sur des critères “coup de cœur” des Français. On évalue les risques de crédit », explique-t-elle. La Société Générale fait valoir, quant à elle, qu’il est « relativement risqué de financer une campagne présidentielle, d’un point de vue de conformité et de gestion des risques ».
À rebours du discours victimaire des cadres du RN, plusieurs enquêtes pointent en effet vers une toute autre explication à la frilosité des banques françaises vis-à-vis du parti.
Un rapport de l’Inspection générale des finances, révélé par Mediapart en 2017, estime que la difficulté du RN à obtenir des crédits vient avant tout de sa mauvaise gestion. Les inspecteurs constatent que « la situation financière du Front national est spécifique : sur la période 2013-2015, les fonds propres moyens du parti s’élèvent à −5,6 millions d’euros, ses résultats sont toujours négatifs, et s’élèvent en moyenne à −1,6 million d’euros, alors que le parti est déjà endetté (5,1 millions en 2015) ». Par ailleurs, « tous les établissements bancaires rencontrés ont indiqué (dans le respect du secret bancaire) traiter les demandes des partis et candidats avec neutralité politique ».
Dans son rapport annuel de 2022, le médiateur du crédit aux candidats Jean-Raphaël Alventosa, chargé de faire l’intermédiaire entre les politiques et les banques en cas de difficultés, appuie cette conclusion. Il affirme lui aussi ne pas avoir « décelé d’idéologie dans le traitement des dossiers ». Pour autant, « le RN n’est pas n’importe quel parti : sa relation aux banques a été compliquée, depuis au moins 2014, et plusieurs enquêtes ont longtemps défrayé la chronique. […] Il fait peu de doute que l’histoire des relations financières du parti lui nuit encore. »

Les nombreux déboires financiers du parti, notamment la fermeture des comptes du Front national par la Société générale en 2017, ainsi que ses multiples condamnations, dont la condamnation définitive du Rassemblement national pour escroquerie et détournement de fonds dans l’affaire des kits de campagne et la condamnation de Marine Le Pen par la cour d’appel de Paris le 7 juillet dernier pour détournement de fonds dans l’affaire des assistants parlementaires (elle a formé un pourvoi en cassation), seraient donc seuls responsables de la difficulté du RN à trouver des financements.
L’exercice 2024 du RN a d’ailleurs encore été déficitaire, malgré une dotation publique de plus de 10 millions d’euros, avec un solde négatif de 11 millions d’euros, principalement dû à des prêts accordés par des particuliers.
À l’heure actuelle, Marine Le Pen est donc dans une impasse. Lors de ses précédentes campagnes, elle s’était tournée vers diverses banques étrangères pour obtenir un prêt. En 2014, elle avait emprunté 9 millions d’euros auprès d’une banque russe. En 2017, une banque domiciliée aux Émirats arabes unis avait accepté de financer sa campagne à l’élection présidentielle. En 2022, elle s’était tournée vers la Hongrie, alors gouvernée par son allié Viktor Orbán. Sa défaite aux élections en avril dernier rend ce scénario peu probable. Marine Le Pen ne peut pas non plus se financer auprès d’établissements situés en dehors de l’Union européenne, depuis l’entrée en vigueur de la loi du 15 septembre 2017 pour la confiance dans la vie politique.
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Pourquoi l’Etat intervient-il ?
Face à cette situation en apparence inextricable pour la candidate d’extrême droite, les services du Premier ministre font valoir, auprès de BFM TV, la nécessité de « permettre à tous les candidats résolument engagés dans l’élection de 2027 d’obtenir un prêt bancaire français pour financer leur campagne ». Il en va, selon cette source, de la capacité de la France à se prémunir contre les réseaux financiers étrangers, pouvant entraîner des ingérences politiques et des campagnes de désinformation numérique. Le Rassemblement national, quant à lui, pointe un enjeu de défense du pluralisme politique.
Pour Thibaud Mulier, constitutionnaliste et maître de conférences en droit public à l’Université Paris Nanterre, « certes Marine Le Pen est une candidate de premier plan, notamment parce qu’elle a fait 23% au premier tour en 2022, mais il faut rappeler qu’il n’y a pas de “droit au crédit” dans l’ordre juridique français, ni au rang constitutionnel ni au rang législatif ». Autrement dit, les banques n’ont aucune obligation de faire crédit à Marine Le Pen.
En ce sens, la proposition de Matignon de former un groupement bancaire, composé de six grands établissements français, et d’apporter une garantie de l’État à la candidature de Marine Le Pen, constitue une situation inédite et soulève de nombreux questionnements.
Une garantie publique implique, a priori, que l’État devra rembourser les banques en cas de défaut de paiement. Pour être remboursés de leurs dépenses de campagne, les candidat(e)s à l’élection présidentielle doivent réunir deux conditions : réunir au moins 5 % des voix au premier tour et voir leurs comptes de campagne validés par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP). Dans Le Monde, un membre de l’entourage du Premier ministre précise que l’État pourrait ne couvrir qu’une « partie du risque de non-recouvrement ». Autrement dit, il pourrait être tenu de rembourser les banques dans le cas où Marine Le Pen n’atteindrait pas le seuil des 5 %, mais pas dans celui où ses comptes de campagne seraient invalidés.
Même si le risque que Marine Le Pen n’atteigne pas 5 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle de 2027 semble faible, ce principe de garantie de l’État soulève de nombreuses questions. « L’État ne peut pas faire de favoritisme, explique Abel François, professeur d’économie politique à Sciences Po Strasbourg. Si Marine Le Pen bénéficie d’une garantie de l’État, tous les autres candidats pourront également en bénéficier. Et il y a fort à parier qu’ils en feront la demande, car une garantie de l’État fera baisser les taux d’intérêt et leur permettra d’obtenir des prêts plus avantageux ». Pour autant, « comment va-t-on décider pour qui l’État engage ou non sa garantie ? ».
Des solutions alternatives
Le dilemme relance également le débat autour de la création d’une banque de la démocratie, une idée défendue par François Bayrou en 2017, constituée d’un fond public adossé à la Caisse des Dépôts qui permettrait d’accorder un prêt aux partis en cas de refus des banques privées. En mai, le dispositif a fait l’objet d’une proposition de loi du député (LR) du Val-de-Marne Nicolas Tryzna, qui défend dans les colonnes du Monde un sujet « transpartisan » susceptible de mobiliser les différents groupes.
« Ce ne sera pas la banque de la démocratie, ce sera la banque des copains, prophétise Abel François. Ce n’est pas parce qu’on met ça à la Caisse des Dépôts que ça va dépolitiser la chose. La France compte plus de 600 partis. Comment va-t-on faire pour prêter à tous les candidats ? Comment vont s’organiser les remboursements ? ».
Selon l’économiste, cette volonté de faire peser le financement de la vie politique sur le budget public est d’autant plus questionnable qu’elle semble ignorer l’existence d’alternatives viables. « Dans le cas du Rassemblement national, certes les finances du parti sont dans le rouge, mais les élus pourraient mobiliser leur fortune personnelle. Aucun des cadres du parti ne veut mettre la main à la poche. Ça dit beaucoup de leur capacité d’investissement et de la force de leurs convictions. Ils pourraient également faire un appel aux dons, comme l’avait fait Barack Obama en 2008. Pourquoi ne le font-ils pas, eux qui se disent si populaires ? ».
La stratégie de l’appel aux dons, pourtant particulièrement efficace d’un point de vue électoral, selon Abel François, car elle permet de mobiliser un grand nombre d’électeur(rice)s, est toutefois incompatible avec le fonctionnement actuel des partis français. « Aujourd’hui, nous n’avons plus aucun parti de masse en France, analyse l’économiste. Nous avons des partis composés principalement d’élus mais les nombres d’adhérents sont ridicules. Ils n’ont pas les moyens humains nécessaires pour organiser une vraie campagne, aller tracter et mobiliser leurs électeurs. Ils ne savent pas faire et ça leur coûterait trop cher. »
D’un autre côté, faire reposer le financement des partis sur les dons soulève aussi un enjeu d’égalité politique. Les chiffres sont parlants. Selon l’économiste Julia Cagé, « en moyenne, seul 0,79 % des Français donnent chaque année à un parti politique. Mais ce chiffre grimpe à 10 % chez les 0,01 % des Français qui ont les revenus les plus élevés ». En conséquence, les partis avec un électorat aisé se trouvent avantagés par rapport aux partis qui s’adressent à des populations précarisées. Au sein même des partis, les préoccupations des électeurs les plus fortunés, davantage susceptibles de mettre la main au portefeuille, peuvent être plus écoutées et prises en compte par les dirigeant(e)s.
En ce qui concerne la garantie publique du prêt de Marine Le Pen, un article devrait être déposé en ce sens dans le projet de loi de finances de 2027, prévu pour le 30 septembre.