TOTAL AU YEMEN
ÉPISODE 1

Enfants sans bras, cancers en série : 20 ans de Total au Yémen

Par Quentin Muller, le 8 juin 2026

Dans les vallées reculées du Yémen, des familles entières accusent l’exploitation pétrolière d’avoir empoisonné leurs terres… et leurs enfants. Malformations, cancers, eaux noires et terres stériles : les habitants du Wadi Ben Ali racontent vingt années de souffrances qu’ils attribuent au “Bloc 10”, concession pétrolière exploitée par Total de 1996 à 2015. Nous nous sommes rendus sur place pour rencontrer ces villageois qui dénoncent un désastre sanitaire et environnemental de grande envergure, longtemps resté méconnu. Certains ont déposé une plainte devant le Tribunal de Paris.

Dans le quartier de Beizeid, plusieurs membres de la famille al-Jabri ont fait construire leurs habitations au pied du canyon ouvrant sur le Wadi Ben Ali. La bâtisse de Mohammed Hussein, 55 ans, se trouve à quelques mètres seulement du ru qui descend du haut plateau. En attendant le retour de la saison des pluies, il est sec. Mais juste au-dessus, une étrange marque noire est comme tatouée sur le flanc de la falaise. Ce père de quatre enfants, habillé d’un ramama (châle, ndlr) couleur crème, d’une chemise blanche et d’un sarong à la taille, tente de rassurer : 

“Non, je ne crois pas que ces marques soient le fait du pétrole”. Depuis l’exploitation du champ pétrolier appelé “Kharir” (le son de l’eau ndlr) ou “Bloc 10” par Total en 1996 (jusqu’en 2015) et l’avènement de plusieurs catastrophes, la peur habite chaque chaumière de la vallée. Quoi boire ? Quelle terre exploiter ? L’air est-il vicié ?

Sur le perron de la maison, Ijlal, 11 ans, observe son père, sans dire un mot. Une rose en tissu agrémentée de petites étoiles ornent ses longs cheveux noirs. Quand Mohammed Hussein l’appelle, elle se lève non sans difficulté, ses deux manches flottent. “Non, nous ne savions pas qu’elle naîtrait sans bras. Le docteur a pourtant fait plusieurs échographies mais il ne nous a rien dit pour ne pas nous inquiéter. Même s’il nous avait prévenus à l’avance, nous sommes musulmans et nous acceptons le destin ; ma femme n’aurait de toute façon pas avorté”. Ijlal est rejoint dans les bras de son père par Hassan, 8 ans. Le garçon porte un t-shirt rouge agrémenté de la mention “You can change the world” (tu peux changer le monde, ndlr) et un subtil masque vert lui donnant des airs de félin. Comme son aînée, le petit est né avec une malformation congénitale cardiaque. “Il a subi une opération à cœur ouvert en Égypte, et il en a besoin d’une seconde dans six mois. Les hôpitaux yéménites n’avaient pas le matériel nécessaire…”, retrace son père. L’homme soulève le t-shirt de l’enfant au slogan optimiste : une longue cicatrice parcourt son petit torse. Coût de l’opération : plus de 10 000 dollars, donnés généreusement par quelques mécènes de la région partis vivre faire fortune en Arabie saoudite.

Ainsi, sur ses quatre enfants, deux sont nés avec des anomalies graves. Ce soir-là, Mohammed Hussein garde aussi son petit neveu de 5 ans. Ses yeux sont comme atrophiés. Une longue balafre part du bas de son oreille et remonte jusqu’à son front. “Lui, c’est le cerveau”. En aparté, loin de sa petite troupe meurtrie, le père de famille confie d’une voix résignée : 

Je crains d'avoir de nouveaux enfants. Comment naîtront-ils ? Je m'inquiète vraiment pour la nouvelle génération

Mohammed Hussein impute ces malformations à Total et à ses pollutions. “Avant l’arrivée de ces entreprises pétrolières, nos familles étaient saines. Depuis qu’elles sont là, ces enfants difformes et ces cancers sont apparus”, sait-il. Comme des dizaines de familles de la vallée de Wadi Ben Ali (10 000 habitants, ndlr), l’homme a porté plainte contre la multinationale en France début 2024. 

Initiée après la publication d’une précédente investigation du même auteur, l’action en justice vise le déversement massif d’eau de production (mélangée au pétrole à sa sortie de terre, ndlr) et d’hydrocarbures. Nous reviendrons plus tard sur les circonstances de ces graves pollutions. 

L’or noir et l’eau de production comprennent notamment deux cocktails chimiques réputés hautement cancérigène appelés BTEX (pour Benzène – Toluène – Ethylbenzène – Xylènes ndlr) et Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP).

Selon Moritz Hunsmann, chercheur au CNRS, de nombreuses études concluent que les pollutions au premier sont responsables de malformations :

“celles associées avec l’exposition au toluène (composante du BTEX ndlr) notamment incluent la dysmorphie faciale (fentes palpébrales étroites, yeux enfoncés, oreilles basses, hypoplasie médio-faciale, micrognathie), des bouts des doigts en spatule, des dysfonctionnements du système nerveux central (déficience intellectuelle, microcéphalie, trouble du langage, hyperactivité, troubles visuels), des troubles neuro-comportementaux, des défauts du tube neural ou encore des malformations squelettiques et des tissus mous”. 

Le chercheur explique que ces résultats ont été cependant observés chez les enfants de femmes ayant sniffé de la colle pendant la grossesse, ce qui induit des expositions extrêmes au toluène notamment. Sans étude du niveau d’exposition au toluène chez les familles de Wadi Ben Ali, il reste difficile d’établir la cause de toutes ces déformations. “Le benzène, cause également une réduction du diamètre pariétal (largeur de la tête du bébé, ndlr) et semble être impliqué dans certaines malformations cardiaques – et ce à des expositions bien plus faibles (pollution de l’air)”, ajoute-t-il.

Mohammed Hussein se souvient qu’au début des années 2000, de nombreuses crues revêtaient une couleur différente de son teint habituel semblable à du thé mélangé à un nuage de lait. “L’eau des crues descendait (des montagnes) noircie. Puis il y avait ces flammes et cette fumée constante”, se rappelle-t-il. Les torchages des entreprises pétrolières brûlent le gaz remonté avec le pétrole. Sa combustion s’échappant dans l’atmosphère est également hautement cancérigène.

Abdulqader al-Jabri fait son apparition. Il salue les enfants et Mohammed. L’homme est  missionné par le cheikh (chef tribal, ndlr) Farouk al-Jabri – dont la tribu participe pleinement à l’action en justice contre Total – pour organiser une visite dans le lit du Wadi din’h. C’est de là que se sont écoulées à plusieurs reprises les fameuses eaux noires. 

Dans son pick-up, les têtes des passagers dodelinent au rythme des nids de poule sur le chemin cabossé. Sous un soleil de plomb, réfléchissant sur des pierres sèches d’un gris clair, Abdulqader al-Jabri à la carrure massive et à la moustache noire montre un horizon dégagé où deux canyons ont été creusés par des siècles de moussons. 

Au nom de Dieu, le Miséricordieux, témoin des crues noires amené par Abdulqader, voici le principal affluent de Wadi Ben Ali. Ce lit des crues a été exposé, par le passé, aux innombrables pollutions de l'entreprise du "Bloc 10" situé en amont [...] Quand le torrent noir est arrivé, nous bédouins, nous ne savions pas ce que ça pouvait être. Nous pensions que cela venait de Dieu. Mais nous avons rapidement compris que les déchets venaient des puits de pétrole. Des experts français sont ensuite venus dans notre vallée. Ils ont constaté les dégâts…”.

Qu’ont-ils fait ? “Ils ont embauché des jeunes du village pour nettoyer. Ils devaient frotter les pierres immaculées avec de l’eau et des chiffons, sans protection, pour enlever la noirceur. Mais le problème, c’est qu’ils ne faisaient que déplacer la pollution d’un point A à un point B”, fulmine-t-il.

Les petites terres agricoles situées en aval n’ont paraît-il plus les mêmes rendements qu’autrefois. “Cette vallée nourrit toute la région, où vivent environ 20 000 personnes. Les arbres fruitiers ont été gravement touchés. La saison du “Dom” (fruit local) est essentielle pour la subsistance des habitants, mais depuis environ douze ans, ces arbres ne produisent plus rien à cause de l’eau polluée et de la fumée de l’entreprise”, affirme-t-il.

En 2008, un épisode de pollution a particulièrement marqué les habitants de la vallée. Des vagues noires ont déferlé sur les villages après une longue journée de pluie. “Avant 2008, tout était vert. Puis après, les arbres sidr (jujubier, ndlr), les dattiers… tout était mort. Même les apiculteurs sont partis. Autrefois, notre vallée était célèbre pour son miel de sidr. Maintenant, les abeilles ne trouvent plus grand-chose à butiner et les apiculteurs vont migrer vers d’autres vallées comme Wadi Do’an”, remarque-t-il. 

Les quelques paysans présents sur les lieux du drame ont la tête basse. Personne ne trouve à redire du difficile constat dressé par Ahmed. “Nous ne faisons plus confiance à cette terre. Et pourtant, c’est notre terre, notre pays. Où irions-nous ?”, clame-t-il amèrement. Sur place, pas de trace suspecte. La pollution est invisible et pourtant elle semble n’épargner aucune famille.

Le poison lent du Bloc 10

Dans les environs du quartier de Zabid, toujours dans la vallée de Wadi Ben Ali, Abdulqader al-Jabri a rendez-vous avec des plaignants. Saeed Marei Salem al-Jabri reçoit chez lui, accompagné de sa fille née aussi avec un grave problème au cœur. Dans une vaste majlis (salon, ndlr) aux murs blancs et à la moquette grise, le père de famille commence à peine à détailler les malformations de sa fille qu’une foule s’invite progressivement. Tous sont venus accompagnés d’un enfant né difforme ou en mauvaise santé. Facultés cognitives ou sensorielles altérées, organes vitaux défaillants, membres manquants, les souffrances transpirent dans chaque mètre carré de la pièce. 

Tous espèrent être entendus. Raed Ali Karama al-Jabri, 38 ans, est venu seul. Après avoir laissé les familles raconter leurs parcours du combattant pour pouvoir faire soigner leurs enfants en dehors du pays, l’homme s’approche et supplie qu’on vienne rendre visite à son frère, alité chez lui. Abdulqader al-Jabri rapporte qu’il ne fait pas partie de la procédure judiciaire visant Total. “Beaucoup dans cette pièce ne sont pas au courant”, lance-t-il. 

À quelques pâtés de maison, dans l’obscurité d’une nuit seulement éclairée par la lune et les flash de téléphones, Raed Ali Karama ouvre le portail en ferraille de sa cour puis fait signer d’entrer dans une grande pièce. Un ventilateur troue grossièrement un mur. Il fait le bruit d’un moteur d’avion russe. Au sol allongé en étoile, gisant telle une victime tuée par balle, se trouve Qaid, 42 ans. Son torse, ses bras et ses jambes sont émaciés, tels des bâtonnets. Sa tête reposant sur un coussin semble lourde. L’homme chauve à lunettes a le regard comme égaré. Ses yeux observent l’attroupement de visiteurs autour de lui, mais aucune émotion ne se lit sur son visage. “Il ne peut même plus parler”, se désole Raed.

Autrefois lieu de réception et de lecture de livres théologiques, le salon est devenu un mouroir. La bibliothèque et les quelques meubles ont été poussés aux quatre coins de la pièce pour accueillir Qaid et avant lui… son frère aîné, mort depuis de cette mystérieuse maladie ayant aussi atrophié ses muscles. 

Raed demande à ses d’amis “d’apporter” son frère cadet. Un jeune garçon apparaît dans un fauteuil roulant, poussé car il n’a plus de force dans les bras. “Il devrait finir comme Qaid aussi”, lâche-t-il, terrifié. Si aucun médecin yéménite n’a pu poser de diagnostic, faute de matériel suffisant, Raed relit l’apparition de la maladie de ses trois frères à une fuite de pétrole ayant directement coulé non loin de son arrière-cour. L’homme nous y amène. Une rigole descend du plateau et vient effectivement lécher le mur de sa propriété. “Un liquide noir est descendu d’en haut et ça a coulé pendant des heures ! Regarde !”. Raed fait un pas, puis deux, atteignant sa cour. “C’est tout près. Dis-nous qu’on n’a pas été contaminé après ça ?”, lance-t-il, exaspéré. Raed prétend que cela s’est passé en 2008 et que les maladies de ses trois frères sont apparues juste après cet événement.

Sans moyen, la famille a abandonné tout espoir de transférer les deux dans un hôpital étranger. À la vue de cette scène, Abdulqader al-Jabri lance : “Ce qu’on a obtenu de Total ? Rien d’autre que la maladie et la mort de nos terres agricoles et de nos populations”.

Au-delà des malformations, ce sont aussi les cas de cancers qui ont explosé dans les vallées proches du Bloc 10. Au Yémen, en raison d’un manque criant de matériel d’imagerie et de laboratoires, vitaux pour dépister les cancers, beaucoup de pathologies ne sont pas diagnostiquées. Du fait d’une absence totale de politique publique concernant la prévention à cette maladie, les populations ignorent également les premiers symptômes devant alerter et déclencher une consultation médicale. Du fait d’un effondrement total du service public et de l’État légitime depuis la guerre civile fin 2014, il n’existe pas non plus de statistiques fiables sur le nombre de cas de cancer en fonction des zones du gouvernorat de l’Hadramaout.

Dans le Wadi Ben Ali, on assure pourtant que la vallée est ravagée par le nombre de cas. Une fréquence inhabituelle inconnue il y a plus de trente ans, avant l’arrivée de Total, puis de PetroMasila, compagnie locale ayant repris l’exploitation du Bloc 10 après le départ précipité de la multinationale en 2015. Aujourd’hui, il est rare de trouver encore une famille épargnée par le crabe. Hassan Abdullah Saeed Al-Jabri, 62 ans, comptable au bureau des travaux publics et des routes, vit dans une maison en terre cuite dans le quartier al-Masna’a. Comme pour chaque maison traditionnelle hadramie, son entrée est cachée par deux escaliers joints par un mur parallèle à l’entrée. La porte en bois comprend de gros clous et des motifs traditionnels harmonieux que Pier Paolo Pasolini avait tellement admirés lors de son voyage au Yémen qu’il y tournera à quelques pas son film Les Mille et Une Nuits sorti en 1974.

Dans le majlis de Hassan, plusieurs brasseurs d’air suspendus au plafond tournoient lentement. Quelques colonnes blanches supportent les fondations. Un cadre composé de clichés de l’homme en treillis rappellent un lointain service militaire. En tailleur, Hassan admet avoir récemment vaincu un cancer du sang mais concède : “Il me reste des séquelles. Je me sens faible physiquement et un rien m’épuise. Je ne peux plus vraiment travailler ni faire d’efforts comme auparavant. Les médecins m’ont dit que c’étaient les effets secondaires du traitement”

La barbe roussie par le henné qu’il caresse allègrement, Hassan poursuit : “Avant 1996 (l’arrivée de Total, ndlr) absolument personne n’était confronté à ce genre de maladies. Si vous aviez vu la vallée à l’époque, c’était une véritable forêt… remplie d’arbres. Rien à voir avec aujourd’hui”, lance-t-il. Le comptable pointe la responsabilité de Total. “Nous pensons que la cause principale [de tous ces cas] est liée à ces entreprises et à la pollution qu’elles génèrent, laquelle a un impact direct sur la population”, évoque-t-il. Les déversements d’hydrocarbures causés par Total et les pollutions chroniques à l’eau de production chargées en BTEX peuvent-ils causer des cancers chez ces habitants de la vallée exposés à ces fluides ? 

Bon Pote a posé la question à plusieurs scientifiques du CNRS et de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Selon Moritz Hunsmann, chercheur au CNRS, “différents composants du BTEX ont été mis en lien avec de très nombreux types de cancers, au point qu’il est presque plus logique de lister les quelques cancers, qui ne semblent à ce stade pas être concernés”. 

Une étude britannique menée à grande échelle au sein de la UK Biobank atteste qu’une exposition prolongée à de faibles concentrations de BTEX ambiants pourrait augmenter le risque de cancers, tous types confondus et par localisation, dans la population générale. 

Dans le salon de Hassan, des curieux du quartier sont venus participer à la conversation. À la question si le cancer est devenu une maladie très fréquente dans la vallée, tout le monde a quelque chose à dire. La fille de mon cousin a eu le cancer, mais Dieu merci, elle a guéri. Elle a pu voyager à l’étranger et s’y faire soigner. Il y a aussi un homme appelé Adel Ali, qui a eu un cancer à la tête et qui a perdu la vue. Avant lui, il y avait aussi  Abbad, que Dieu ait son âme. Il a eu exactement la même chose et il en est mort”, poursuit le comptable retraité. Un voisin lance “dans le pâté de maison, cinq personnes sont mortes de cancer. Je connais aussi une famille à Zabid qui a deux personnes malades du cancer et un cas de malformation”, prétend-il.
L’entretien prend des allures de conversation collective. Chacun dans la pièce veut introduire un cas qu’il connaît.

L’homme à la barbe rousse a lui attendu huit ans avant qu’on ne lui diagnostique une leucémie. “De 2014 à 2022, les médecins me répétaient : “ton état est normal, tout va bien”. Les gens découvrent par hasard leur maladie, lors d’un voyage médical à l’étranger pour une autre urgence. Ou alors quand le diagnostic est posé, il est trop tard”. 

Puis l’assemblée évoque un souvenir. Il est tenace, mais flou. Il y a plusieurs années, quand Total administrait le Bloc 10 et que des crues noires s’étaient infiltrées dans le Wadi Ben Ali, plusieurs membres de la multinationale étaient descendus dans les villages de la vallée parler avec les chefs de tribus pour tenter de les rassurer. 

Abdulqader al-Jabri se rappelle vaguement que l’entreprise avait essayé de rassurer tout le monde, prétendant que le fluide visqueux noir n’était “qu’une couche huileuse inoffensive”. “C’est ce qu’ils prétendaient”, souffle Abdulqader. Mais en secret, les cheikhs de la vallée furent contactés par un ingénieur yéménite de Total appelé Mohammed Abdullah Bamqa’a. “Il nous avait révélé que les effets toxiques de ces pollutions finiraient par apparaître avec le temps. Et c’est ce qui s’est passé…”, se souvient-il. Début 2026, Mohammed Abdullah Bamqa’a a été nommé ministre du Pétrole au Yémen.

Contacté, ce dernier n’a pas répondu à nos questions. Abdulqader se souvient qu’à l’issue des conversations avec la multinationale, les cheikhs avaient demandé la construction d’un petit centre médical dans la vallée. Total en a bien construit un. Aujourd’hui, il est presque inopérant. “Pour la moindre petite urgence, ils n’ont rien. Ils n’ont pas de médecins. Si tu as de la fièvre, ils te mettent simplement sous perfusion. Ils font aussi des vaccins pour les enfants, et c’est tout. Le bâtiment est grand, mais il n’y a même pas de médecin généraliste…”, se désole Hassan.

Pour survivre à son cancer, l’homme a dû se faire soigner en Égypte. Pour financer son traitement, il fut contraint de vendre sa voiture, de piocher dans les économies de son fils et de collecter ici et là des dons d’habitants de la vallée. Coût total : 25 000 dollars. Une somme astronomique dans le pays alors que le salaire des fonctionnaires stagne à 25 dollars mensuels payés tous les… six mois. Comme Mohammed Hussein, Hassan fait partie des habitants du Wadi à participer à la plainte collective contre Total.

À la question si une colère couve dans la vallée contre la multinationale, barbe rousse a cette réponse : “Par Dieu, de cette entreprise, nous n’avons récolté que des malheurs. Nous sommes situés dans une zone de concession pétrolière, et pourtant, tout ce que nous y avons gagné, ce sont les maladies et la destruction de nos terres et de nos fermes.”

À quelques kilomètres de là, dans le Wadi Sah, district situé aux pieds des champs pétroliers de Total, le centre médical local, le docteur Dawood Saleh Abdullah al-Jabri termine sa consultation. Il nous reçoit dans son bureau. Un lourd drapeau yéménite à franges pend en arrière-plan tandis qu’un rideau fleuri orangé laisse filtrer une lumière douce dans la pièce.

“Au moins à l’époque de total, il y avait des maladies soit, mais l’entreprise réagissait mieux approvisionnait le centre en médicaments”, déprime-t-il. “La région souffre de nombreux cancers, notamment le cancer de l’œsophage”. Aujourd’hui, le généraliste doit faire avec 1400 dollars de budget mensuel pour faire fonctionner un établissement faisant travailler bon an mal an 74 employés (dont 40 contractuels, ndlr). Il est le seul médecin, accompagné d’une gynécologue.

À Sah aussi, les cas de cancers ont explosé. Un infirmier également présent lance :

Avant, on recensait trois à quatre cas de cancer par an dans le district. Aujourd'hui, on enregistre environ deux nouveaux cas par mois - soit une multiplication par six. Les gens savent que l'eau est polluée et la plupart évitent de la boire, mais certains n'ont pas le choix et continuent de s'alimenter aux puits. La quasi-totalité des habitants du district de Sah dépend de leurs puits”.

“Tout près d’ici, un puits a été récemment creusé et ils ont trouvé une matière noire, preuve directe d’une fuite souterraine”, révèle Dawood.

Awatif Hussein toque à la porte puis fait son apparition. Elle porte des gants et un niqab noirs. Alertée par notre présence, elle tend un papier sur lequel figure une liste infinie de noms. Sont précisés consciencieusement l’âge ainsi que les types de cancer. Y figurent également la mention “mort ou vivant” ainsi que les coordonnées des malades.

La jeune femme de 27 ans représente le bureau de Sah de la Fondation Hadhramout pour la lutte contre le cancer, fondé en 2016 par quelques bénévoles. Sa mission couvre la sensibilisation aux premiers symptômes ainsi que la collecte de statistiques. “Grâce à nos campagnes, les patients arrivent désormais au centre d’oncologie à un stade plus précoce, ce qui améliore considérablement leurs chances de survie”, se félicite-t-elle. Les statistiques ? Difficile d’obtenir des chiffres significatifs car “encore trop de gens meurent sans savoir qu’ils ont un cancer”. 

Awatif et sa petite ONG, malgré leur manque de moyen, ont néanmoins répertorié une moyenne de 200 nouveaux cas par an pour une population de 47 000 habitants dans le district de Sah. Une moyenne proche de celles des pays européens. Mais dans un pays où les moins de 15 ans représentent 41 % de la population, tandis que les plus de 65 ans n’en constituent que 3 %, cette statistique soulève de nombreuses questions.

“Je parle de cela en connaissance de cause : j’ai moi-même été atteinte d’un cancer des glandes. Dieu merci, j’en ai guéri”, lance-t-elle. Son combat contre les effets du pétrole sur la santé de son district n’est pas sans risque : 

“Je constate que toute personne qui tente d'effectuer des prélèvements de sol ou d'eau pour prouver scientifiquement la pollution disparaît de la circulation, ou bien son étude n'aboutit jamais. On nous empêche systématiquement d'établir un lien causal documenté entre la pollution pétrolière et les maladies”.

Quelles pratiques extractives et quelles erreurs ont-elles mené à ces pollutions massives décrites par les habitants de la vallée de Wadi Ben Ali ? Pour le comprendre, Bon Pote a récupéré de nombreux de documents de la multinationale ou du gouvernement yéménite. Nous nous sommes également entretenus avec une dizaine d’anciens salariés ou consultants français, yéménites ou étrangers ayant officié sur le Bloc 10.

ÉPISODE 2
C’est digne des contrebandiers du delta du Niger” - Révélations sur les méthodes de Total au Yemen
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