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“Je serai le premier ministre qui garantira de manière indéfectible à chaque fille et à chaque femme de France ses droits et ses libertés”. C’était une promesse de Jordan Bardella lors des élections législatives en juin 2024.
Contraception, IVG, violences sexistes et sexuelles, égalité salariale… Dans un travail inédit, Bon Pote a passé au peigne fin la totalité des 194 amendements et propositions de lois sur les droits des femmes qui ont été votés à l’Assemblée entre le mois de juin 2022 (début de la 16ème législature) et la fin de l’année 2025, afin de confronter les discours du premier groupe politique à l’Assemblée nationale (depuis juillet 2024) à la réalité de ses votes.
Notre analyse, nourrie par des entretiens avec des chercheuses et des associations féministes, est implacable : durant cette période, le RN n’a voté que dans 37,63 % des cas en faveur des droits et libertés des femmes.
Par contraste, les groupes de gauche ont apporté leur soutien à cette cause dans environ 90 % des cas (entre 88,07 % pour le groupe Socialiste et 92,22 % pour La France insoumise).
Le double discours du Rassemblement national pose un problème démocratique important. Comment faire confiance quand des élus se permettent des mensonges aussi éhontés, induisant les électeurs et électrices en erreur ? Rappelons que selon le GIEC, la confiance envers les institutions est cruciale pour mettre en place des mesures écologiques.
Non, le RN n’est pas le parti de “toutes les femmes de France”
Commençons par définir les droits des femmes. Selon Amnesty International, ils incluent le “droit de vivre libre de toute violence et discrimination, le droit au meilleur état de santé physique et mentale susceptible d’être atteint, le droit à l’éducation, le droit à la propriété, le droit de voter et le droit à un salaire égal.”
En France, le travail sur les droits des femmes reste immense. L’an dernier, 167 féminicides ont été comptabilisés par le collectif féministe #NousToutes. Tous les ans, 213 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences physiques ou sexuelles de la part d’un conjoint. Dans le secteur privé, le revenu salarial moyen des femmes est inférieur de 22,2 % à celui des hommes. À la suite d’un divorce, le niveau de vie des femmes baisse de 22 % contre 3 % pour les hommes. Etc.
Comment avons-nous sélectionné les amendements sur les droits des femmes ?
Pour mener cette analyse, nous avons eu recours à des requêtes en utilisant plus de 80 mots-clés en complétant avec un modèle d’intelligence artificielle (utilisé uniquement dans le but d’aider à l’identification et à la classification, sans aucune génération de contenu). L’utilisation conjointe de ces deux méthodes a eu pour objectif d’obtenir la liste la plus exhaustive possible.
Après avoir analysé une à une les occurrences obtenues, nous avons gardé 194 amendements (sur 756 présélectionnés) et propositions de loi sur les droits des femmes qui ont été votés à l’Assemblée entre juin 2022 et fin 2025. Ce corpus ne prend pas en compte les votes sur des articles de loi, qui se font habituellement à main levée : la position de chacun des députés n’est ni enregistrée ni publiée au Journal officiel.
Afin d’évaluer la position du Rassemblement national sur ces sujets, nous les avons classés en quatre catégories : pour les droits des femmes, contre les droits des femmes, abstention et instrumentalisation.
L’abstention exprime, quoique de manière moins marquée qu’un vote “contre”, une opposition à une mesure proposée pour faire évoluer les droits des femmes. Par exemple, le RN s’est abstenu sur la prise en charge de la contraception masculine et des préservatifs féminins pour les moins de 26 ans.
Concernant l’instrumentalisation : un certain nombre de votes du RN traduisent une appropriation de thématiques féministes à des fins autres, qu’il s’agisse de nourrir la lutte contre l’immigration (à travers l’idée selon laquelle la principale menace pour les femmes serait les hommes étrangers ou d’origine étrangère), ou encore de donner l’impression de soutenir les femmes à travers des dispositifs jugés inutiles, voire contre-productifs, par les collectifs féministes. Un exemple : le parti d’extrême droite a proposé à plusieurs reprises que les femmes victimes de violences conjugales puissent porter plainte en ligne, alors que les associations féministes réclament un accompagnement plus soutenu des victimes lorsque ces dernières décident de saisir la justice.

Sur 6 thématiques sur 10, le RN a voté à plus de 50 % contre les intérêts des femmes. Parmi les sujets auxquels il s’est montré plutôt favorable : les mesures de soutien aux mères (88,89 %), ou encore, dans une moindre mesure, la santé des femmes (51,52 %).
Dans le cadre de l’analyse qualitative des votes, nous avons ajouté à ces 194 occurrences 33 amendements supplémentaires qui ne concernent pas directement les femmes (et peuvent difficilement être associées aux droits des femmes), mais qui révèlent néanmoins des choses sur la manière dont le RN considère leurs droits et leur place dans la société française. Parmi elles, les politiques de soutien aux familles ou encore le projet de loi pour la “refondation de Mayotte” visant à y restreindre l’immigration.
NB : ajouter ou retirer un sujet ou quelques amendements à la liste des 194 que nous avons retenus ne change pas grand-chose au bilan final du RN (quelques pourcentages tout au plus). Celui-ci reste de toute façon très médiocre sur le sujet des droits des femmes.
Une évolution paradoxale
La position du RN sur les droits des femmes s’inscrit dans des tendances apparemment paradoxales.
D’un côté, l’électorat féminin du parti est passé de 20 % à 30 % entre les élections européennes de 2019 et celles de 2024 (en comparaison, lors de l’élection présidentielle de 1988, les femmes n’étaient que 11 % à avoir glissé un bulletin pour Jean-Marie Le Pen). “Si le RN a réussi sa dédiabolisation, c’est en partie lié à son positionnement sur la question des femmes”, analyse Rachel Silvera, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre, auprès de Bon Pote. Des sujets que le parti a de plus en plus visibilisés dans ses discours au fil des années, surtout depuis que Marine Le Pen en a repris les rênes en 2011.
De l’autre, les députés du RN se montrent de plus en plus réticents à soutenir les droits des femmes. Leur soutien à cette cause est passé de 32,52 % sur la période juin 2022-juillet 2024 à 21,13 % entre juillet 2024 et fin 2025. Cette évolution est concomitante avec l’augmentation des effectifs du groupe RN à l’Assemblée, passés de 89 sous la 16ème législature à 122 lors de la 17e.
Malgré les discours pro-femmes tenus par certains cadres du parti, certains de ses membres continuent de manifester une misogynie décomplexée. Parmi eux, le député Laurent Jacobelli qui ne s’est pas privé d’interrompre à plusieurs reprises la députée Sandrine Rousseau (groupe Écologiste et Social) pour la traiter de folle, rapporte Mediapart (“Manger des graines, ça rend dingue !”, “Laissez-la, elle a le syndrome de Gilles de La Tourette !”, “Sandrine, prends un cachet ! Sandrine, tu vas craquer !”, “Un cachet et au lit !”, “Pin-pon ! Pin-pon ! Pin-pon !”, “Elle est complètement dingue !”).
Le pire parti pour les droits des femmes ?
Difficile de prendre la mesure du conservatisme du RN sur les droits des femmes sans le comparer aux autres groupes politiques. Le contraste est saisissant avec les formations de gauche, qui oscillent autour des 90 % de soutien aux amendements et propositions de loi favorables à l’égalité femmes-hommes.

Si le soutien du Rassemblement national aux droits des femmes est faible (37,63 %), certains groupes politiques sont encore plus misogynes.
En prenant en compte les abstentions (qui marquent, comme nous l’avons vu, une forme d’opposition), le RN est en effet le deuxième, après les Républicains, à avoir cumulé le plus de votes anti-droits des femmes (103 votes “contre” et 14 abstentions pour LR, 73 votes “contre” et 34 abstentions pour le RN).
L’opposition des autres partis de droite (67,65 % de votes contre pour l’Union des droites pour la République, la formation d’Eric Ciotti ; 56,32 % de votes contre pour Horizons) est également encore plus marquée que celle du RN. Des chiffres qui laissent entrevoir le rapprochement en cours entre la droite et l’extrême droite – soit l'”union des droites” que certains, à l’instar de Nicolas Sarkozy, appellent de leurs vœux.
Sur le podium des partis les plus opposés aux droits des femmes, on retrouve aussi la formation macroniste (Renaissance, puis Ensemble pour la République), avec 102 votes contre (soit 56,35 % d’opposition). Qu’il semble loin, le temps où Emmanuel Macron déclarait l’égalité entre les femmes et les hommes “grande cause nationale du quinquennat”…
Une politique nataliste teintée de xénophobie
Le seul volet du programme du RN touchant de près ou de loin aux droits des femmes concerne… la famille. On y chercherait en vain des mesures visant à améliorer la condition féminine en dehors de leur rôle de mère. Le parti d’extrême droite consacre en revanche un “livret thématique” entier à la protection des animaux et aux jeunes, un privilège auquel les femmes n’ont visiblement pas droit.
Dans son “livret famille”, le RN précise, pour justifier l’importance de soutenir les familles françaises : “Faire le choix de la natalité, c’est s’engager à assurer la continuité de la Nation, et la perpétuation de notre civilisation.” Une voie présentée comme une alternative plus désirable à l’“immigration de peuplement”, pour reprendre les termes utilisés par la députée RN Caroline Parmentier.
Rien de nouveau sous le soleil : comme le rappelle le journal Le Monde, “le natalisme est un pilier des programmes lepénistes depuis la première campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen, en 1974. Il est à la jonction de deux courants du parti d’extrême droite, les catholiques traditionalistes et les identitaires, inquiets pour le substrat ethnique de la France.”
Une position que l’on retrouve dans les amendements déposés et/ou soutenus par le RN à l’Assemblée nationale. Ceux-ci ne relèvent pas directement du droit des femmes mais dessinent malgré tout, en filigrane, une “assignation des femmes à leur rôle maternel”, souligne la chercheuse Rachel Silvera dans les pages d’Alternatives économiques.
Une assignation formulée crûment par le député RN Jocelyn Dessigny en septembre 2023 : “Nous partons du principe qu’une mère au foyer, elle est peut-être mieux à la maison à s’occuper des enfants.” Face aux critiques, il en rajoute une couche : “Je suis choqué par vos idées liberticides selon lesquelles les femmes n’auraient pas le droit de rester à la maison pour s’occuper de leurs enfants et devraient les confier à d’autres.” Sans juger utile d’évoquer le rôle des pères.
Le RN du côté des mères (aisées)
Parmi les mesures clés soutenues par la formation politique d’extrême droite pour relancer la natalité et soutenir les familles (non-incluses dans notre analyse quantitative car trop indirectement liées aux droits des femmes) :
- L’attribution des allocations familiales dès le premier enfant. Adoptée le 5 juin 2025, cette proposition de loi a été approuvée par la plupart des groupes politiques à l’Assemblée, y compris par les députés communistes qui y ont vu non pas un “projet nataliste, mais une réponse sociale”. Fait révélateur de sa xénophobie, le RN a déposé deux amendements dans le cadre de cette proposition de loi visant à réserver ces prestations sociales “aux personnes de nationalité française ou à un ménage dont l’un des deux parents est de nationalité française” (législature 17 – votes n°2264 et 2265). Une mesure que le RN justifie ainsi dans son “livret famille” : “Le budget consacré à la politique familiale, au lieu de bénéficier à la natalité de familles françaises, s’est bien souvent transformé en une mine de subventions pour des familles immigrées dont certaines ne viennent en France que parce que notre pays offre le plus large éventail de prestations sociales.” C’est bien sûr faux : selon l’Insee, 31,5 % des personnes immigrées en France ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté (60 % du niveau de vie médian). Pas exactement un eldorado.
- La part fiscale pleine dès le deuxième enfant. C’est une mesure que le RN a proposée à quatre reprises (législature 16, votes n°86 et 275 ; législature 17, votes n°51 et 3092). En réduisant l’impôt sur le revenu des foyers fiscaux avec deux enfants ou plus, “cette disposition permettra à la fois de soutenir une politique de natalité, et de rendre du pouvoir d’achat aux Français”, assure Marine Le Pen dans l’exposé des motifs. Sans préciser qu’elle ne bénéficierait qu’à 8 % des foyers fiscaux et coûterait 3,4 milliards d’euros par an, selon l’Institut Montaigne, un think tank libéral. On a vu mieux en matière de justice sociale. Plutôt que ces niches fiscales, Agnès, du Mouvement des mères isolées, défend par exemple la mise en place d’un “service public de l’enfance pris en charge par la collectivité” qui accorderait un “droit de répit” aux mères isolées ou encore aux parents en situation de handicap.
- Le rehaussement du plafond du quotient familial. Cette mesure soutenue par le RN (législature 16 – votes n° 258 et 259) se présente là encore comme un “dispositif visant à encourager la natalité”. Mais ce que l’exposé des motifs ne dit pas, c’est que le bénéfice du quotient familial “croît avec le niveau de revenu puisqu’il accorde une réduction d’impôt par enfant d’autant plus importante que le revenu du foyer est élevé”, indique l’association Attac en pointant du doigt une politique familiale “inégalitaire”. La preuve : en 2017, le dispositif a entraîné une réduction d’impôt de 27,7 milliards d’euros, et les 15 % des ménages les plus aisés ont capté 40 % de cette somme.
- L’extension des bénéfices fiscaux liés à la garde d’enfants. Plébiscitée par les députés RN, cette politique consiste notamment à rehausser le plafond du crédit d’impôt pour frais de garde d’enfants (législature 16 – vote n°304 et législature 17 – vote n°3117). Un dispositif là encore inégalitaire dans la mesure où selon les données du ministère de l’Économie, les ménages modestes recourent aux services de garde dans 29 % des cas, contre 76 % pour les ménages aisés. Idem pour le crédit d’impôt famille : le RN a voté contre la réduction du taux de ce crédit d’impôt accordé aux entreprises qui dépensent de l’argent pour aider à l’accueil des jeunes enfants (crèches, garderies, etc) (législature 17 – vote n°3777), alors que ce dernier est qualifié d’“amplificateur des inégalités d’accès aux places en crèches” par un rapport du gouvernement. Sur le sujet de la garde d’enfants, le RN a aussi soutenu plusieurs mesures portées par la gauche, comme l’amendement du groupe Socialiste proposant un“remboursement forfaitaire des frais de garde d’enfants ou d’assistance à domicile pour les conseillers municipaux” (législature 17 – vote n°3013).
- L’instauration du congé de naissance au 1er janvier 2026, soutenu par l’ensemble des groupes de gauche, le RN et l’Union des droites pour la République (législature 17 – vote n°4662). Comme l’a expliqué la députée RN Angélique Ranc lors des débats à l’Assemblée sur ce sujet, “la relance de la natalité est fondamentale pour l’avenir de notre pays, que l’on ait à cœur de permettre aux couples de se rapprocher de leur désir d’enfant, ou de sauver la France de la dénatalité qui la condamne à long terme”. Cette mesure ne fait cependant pas consensus au sein des associations féministes, qui estiment que celle-ci “ne résoudra pas les inégalités femmes-hommes” (Parents & Féministes). Même verdict du côté de l’association #NousToutes : “Ce congé sera adopté en majorité par les femmes en couple avec une personne – généralement un homme – qui a des revenus supérieurs, donc cela profitera uniquement aux familles aisées qui répondent à la norme patriarcale et hétéro. Ce n’est pas une mesure de justice sociale puisque tout le monde ne pourra pas en profiter”, nous explique Emmanuelle, militante au sein de ce collectif féministe.
Venons-en aux mesures touchant spécifiquement aux droits des femmes (comprises dans les 194 votes analysés) :
- L’extension du congé maternité. Le RN s’est montré favorable aux mesures visant à étendre ce congé aux artistes-auteures (législature 16 – vote n°432) et à améliorer les conditions de prise en charge de ce congé pour les agricultrices (législature 16 – vote n°3912).
- Les aides aux mères seules. Sur ce sujet, le RN vote tantôt aux côtés des Républicains, à l’instar d’un amendement (législature 16 – vote n°984) pour baisser le taux de contribution sociale généralisée (CSG) sur les revenus d’activités des mères de famille (une mesure bénéficiant le plus aux femmes aisées, la CSG augmentant avec le niveau de revenu), tantôt aux côtés des groupes politiques de gauche. On a ainsi vu le RN soutenir un amendement du groupe Écologiste (législature 16 – vote n°2558) visant à assouplir les conditions du contrat d’engagement pour les demandeurs d’emploi monoparentaux (pour rappel, les familles monoparentales sont portées dans 85 % des cas par des femmes) ou encore un amendement des Socialistes (législature 16 – vote n°2940) visant à accorder une allocation exceptionnelle de fin d’année aux parents solo et vivant sous le seuil de pauvreté. Plus anecdotique : le parti d’extrême droite a également proposé de permettre aux femmes enceintes ou ayant des enfants à charge de contester leur amende de stationnement sans devoir la payer immédiatement (législature 16 – vote n°3121). Pas de quoi révolutionner la condition des mères (et futures mères).
- De nouvelles règles pour la retraite des mères. Le RN a voté pour accorder un trimestre supplémentaire par enfant au calcul de l’âge de départ à la retraite pour les femmes fonctionnaires ou militaires ayant accouché après leur recrutement (législature 17 – vote n°3678) – un amendement voté à l’unanimité dans l’hémicycle.
Le triomphe du “réarmement démographique”
En résumé, la politique familiale du RN est à la fois teintée de xénophobie (que le parti appelle “préférence nationale”) et inégalitaire puisqu’elle favorise la plupart du temps les ménages aisés, à travers toute une panoplie de mesures fiscales motivées par une idéologie nataliste assumée.
Cette logique n’est pas sans rappeler la politique menée par le dirigeant d’extrême droite hongrois Viktor Orban, qui s’est vanté d’avoir lancé “le plus grand programme européen de réduction d’impôts” à destination des familles, avec des réductions d’impôts dès le premier enfant, et même une “exemption d’impôt à vie pour les mères ayant deux et trois enfants”. Rien d’étonnant là-dedans : rappelons qu’au Parlement européen, les élus du Rassemblement national siègent avec ceux du parti d’Orban sous la bannière des Patriotes pour l’Europe.
En France, les politiques natalistes n’ont bien sûr pas attendu le RN. Surtout, ce dernier n’est pas le seul à vouloir les renforcer. Vous vous souvenez certainement de la fois où Emmanuel Macron a appelé, au début de l’année 2024, au “réarmement démographique” du pays. Plus récemment, le 6 février, le gouvernement français a annoncé que toutes les personnes fêtant leurs 29 ans recevraient désormais un courrier pour les sensibiliser à l’enjeu de la baisse de la fertilité. Tout en se défendant de toute “injonction” à faire des enfants. “En même temps”.
Dans le couple, une lutte timide contre les inégalités économiques
Encourager la famille, sans en bousculer l’ordre patriarcal. Telle est la logique sous-jacente à la politique nataliste défendue par le RN, dont la lutte contre les inégalités économiques au sein du couple n’apparaît clairement pas comme une priorité.
- Le RN a voté contre l’introduction d’une option d’imposition distincte pour les couples mariés ou pacsés (législature 17 – vote n°3077). Comme l’explique de son côté la Fondation des femmes, il s’agit d’une mesure d’équité fiscale dans les couples hétérosexuels, où bien souvent, les revenus de l’homme sont supérieurs à ceux de sa conjointe. Avec l’imposition commune, le premier se retrouve alors sous-imposé tandis que la seconde est sur-imposée par rapport à ses revenus. Selon Valence Borgia, avocate et porte-parole de la force juridique de la Fondation des Femmes, ce mécanisme renforce la “fausse croyance selon laquelle il ne servirait à rien qu’une femme travaille puisque ‘tout son salaire part en impôts.”
- Le RN a voté contre le plafonnement du bénéfice du quotient conjugal pour les couples mariés ou pacsés dont les revenus excèdent les 10 000 euros (législature 17 – vote n°3079). À l’origine de cet amendement, le groupe Écologiste et social critique le fonctionnement actuel du quotient conjugal (l’imposition commune des couples) qui bénéficie avant tout aux ménages les plus aisés, en plus de “décourager le travail des femmes” (selon l’association Osez le féminisme).
- Le RN s’est abstenu sur la déconjugalisation des dettes fiscales en cas de séparation (législature 17 – vote n°3132), visant à “permettre aux femmes de ne pas avoir à subir et à payer les dettes fiscales de leur ancien mari”.
- Le RN a hésité sur la défiscalisation des pensions alimentaires (et des “frais exceptionnels de l’enfant” liées à la scolarité par exemple) reçues par le parent ayant la garde de l’enfant, qui est dans près de trois quarts des cas la mère, ainsi que sur la déduction fiscale de ces sommes pour le parent contributeur (généralement le père). Une “fiscalité patriarcale, où on protège les hommes qui ont du capital contre des femmes qui n’en ont pas”, résume Agnès, du Mouvement des mères isolées. Sur les cinq amendements concernant cette mesure (législature 17 – vote n°26, 3081, 3082, 3083, 3084), le RN a voté deux fois contre, deux fois pour, et s’est abstenu une fois.
Quelques mesures d’équité fiscale ont néanmoins été soutenues par les députés RN, à l’instar de la déconjugalisation de l’Allocation adultes handicapés (législature 16 – vote n°51) – une mesure présentée par l’auteur de l’amendement, Aurélien Pradier (LR) comme favorable à “l’autonomie financière au sein du couple”.
Le parti de Jordan Bardella a aussi approuvé le nouveau traitement fiscal des indemnités compensatoires de divorce (législature 17 – vote n°3080) visant à ce que ces indemnités ne constituent plus un revenu imposable pour le bénéficiaire – c’est-à-dire, le plus souvent, pour les femmes. (À l’origine de cette proposition, Marie-Pierre Rixain, d’Ensemble pour la République, a rappelé qu’à la suite d’un divorce le niveau de vie des femmes baisse de 22 % contre 3 % pour les hommes.)
La seule proposition faite par le RN sur ce sujet est anecdotique puisqu’elle ne concerne que les militaires : il s’agit de déconjugaliser le calcul des droits à l’assurance vieillesse du parent au foyer du conjoint ou partenaire lié à un Pacs avec un militaire, afin de “réduire la dépendance économique du conjoint” (législature 16 – vote n°1639). Un amendement soutenu par aucun autre groupe politique, révélant l’isolement du RN sur ces enjeux.
En bref : la politique du parti d’extrême droite consiste la plupart du temps à maintenir le statu quo au sein du couple, à travers un système fiscal dont le fonctionnement est susceptible de décourager les femmes de travailler.
Contraception, IVG… Le RN réticent à renforcer les droits des femmes
Le natalisme à tous crins ne fait pas bon ménage avec la contraception et l’IVG.
Le parti présidé par Jordan Bardella s’est en effet abstenu sur la prise en charge de la contraception masculine (législature 16 – vote n°2814) et des préservatifs internes (qui couvrent la paroi vaginale ou anale) pour les moins de 26 ans (législature 16 – votes n°2815 et 2816).
Quant au droit à l’IVG, le RN entretient une position trouble et traversée de contradictions. S’il a fini apporter ses voix à l’inscription du droit à l’avortement (dite loi Veil) dans la Constitution (législature 16 – vote n°c1), son vote était très divisé (46 députés pour, 20 députés qui se sont abstenus et 11 députés contre, avec un taux de participation de 88 %).
Surtout, le parti a essayé de faire capoter le processus avant le vote final. Il a en effet voté pour un amendement de la députée Emmanuelle Ménard (Divers droite) proposant de supprimer l’unique article de ce projet de loi (législature 16 – vote n°626) ; puis pour un amendement similaire déposé par un député LR estimant que “la loi doit garantir un équilibre en respectant la liberté de la femme mais aussi la protection de la vie à naître” (législature 16 – vote n°3248).
Ensuite, sans cohérence apparente, le RN a voté en faveur d’un amendement de La France Insoumise pour “garantir un accès effectif et égal à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) sur l’ensemble du territoire national” (législature 17 – vote n°4576) dans le cadre du Projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026.
Faut-il y voir un revirement du parti sur le sujet ? Pas si vite. Car Marine Le Pen ne fait pas mystère de ses réticences sur le sujet. Dans une interview accordée au Journal du Dimanche en novembre 2022, celle qui déclarait dix ans plus tôt vouloir dérembourser les avortements dits “de confort” a ainsi justifié son désintérêt pour la constitutionnalisation du droit à l’IVG : “Nous ne sommes pas les États-Unis. Aucune formation politique en France ne réclame la suppression de ce droit. Je ne comprends pas bien du coup à quel danger doit répondre cette demande de constitutionnalisation”.
En son temps, Simone de Beauvoir nous avait pourtant prévenues : “Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question.”
Santé des femmes : le profit avant tout ?
Sur le sujet de l’accès aux soins et de la prise en charge des frais de santé, les votes du RN sont révélateurs de plusieurs choses, à commencer par les “catégories” de femmes qu’il est prêt à soutenir ou non.
Voyez plutôt : alors que le parti a apporté son soutien au dispositif “Handigynéco” consistant à faciliter la prise en charge des soins gynécologiques pour les personnes en situation de handicap (législature 17 – vote n°247), il a voté contre le fait d’accorder une “attention particulière” entre autres aux “minorités sexuelles et de genre” / “personnes LGBTQIA+” (législature 16 – votes n°2822 et 2823, amendements déposés par les Écologistes) lors des rendez-vous de prévention.
De manière générale, la logique du RN n’est pas toujours claire. On a vu, d’un côté, ses élus voter pour la consultation prise en charge par l’Assurance maladie pour toutes les femmes à l’approche de la ménopause (législature 17 – vote n°3638). Et puis, de l’autre, rejeter un amendement visant à “interdire les dépassements d’honoraires pour les consultations médicales relatives à la santé sexuelle” (législature 17 – vote n°3656). Le député René Pilato (LFI) à l’origine de ce dernier amendement précise dans l’exposé des motifs que “selon l’UFC-Que Choisir, 71 % des gynécologues pratiquent des dépassements d’honoraires, en hausse de 9 points depuis 2016”.
Cancer du sein : “Oui aux dépassements d’honoraires”
Même constat sur la prise en charge du cancer du sein par l’Assurance maladie. À première vue, le RN se pose en soutien des femmes atteintes de cette maladie : il a soutenu un amendement (législature 16 – vote n°3998) pour étudier la possibilité de verser des indemnités de soins aux personnes atteintes d’un cancer du sein et ayant la responsabilité d’au moins un enfant mineur, et demandé la remise d’un rapport évaluant des pistes pour améliorer la détection du cancer du sein chez les femmes dès quarante ans (législature 17 – vote n°3622).
Il s’est en revanche abstenu sur un amendement proposant la remise d’un rapport sur les conséquences financières, pour les femmes atteintes de ce cancer, du délai de carence de l’arrêt maladie (législature 16 – vote n°3997), et d’un autre sur la perte d’emploi générée après le diagnostic d’un cancer du sein (législature 16 – vote n°3999).
Et s’il a finalement donné son aval à l’ensemble de la proposition de loi sur la prise en charge du cancer du sein (législature 16 – vote n°4000), son opposition idéologique à une amélioration du remboursement des soins liés au cancer du sein ne fait guère de doute. Les élus RN ont en effet voté pour un amendement (AS13) déposé par Jean-François Rousset (Ensemble pour la République) en Commission des affaires sociales s’opposant à la prise en charge par l’Assurance maladie des dépassements d’honoraires dans le cadre du traitement du cancer du sein. Lors des débats, la députée RN Joëlle Mélin a justifié : “Oui aux dépassements d’honoraires”, à condition qu’ils soient fixés avec “tact et mesure”.
L’enjeu est pourtant de taille quand on sait, d’après les données de la Caisse nationale d’assurance maladie rapportées en Commission des affaires sociales, que sur les 700 000 personnes souffrant d’un cancer du sein, 547 726 ont eu à faire face à un dépassement d’honoraires, pour un montant moyen par patient de 520 euros. Mais ce n’est visiblement pas sur le RN qu’il faut compter pour arranger la situation.
L’accouchement, un sujet secondaire pour le RN ?
On peut s’étonner qu’un parti défendant aussi farouchement des mesures natalistes n’ait pas davantage cherché à améliorer les conditions dans lesquelles les femmes donnent la vie.
Sur les trois amendements concernant ce sujet, le RN n’a approuvé qu’une seule mesure, à savoir un moratoire de trois ans sur les petites maternités, afin de les protéger d’une éventuelle fermeture (législature 17 – vote n°1719). Mais il n’a pas jugé utile (abstention) d’établir un bilan des maisons de naissance déployées sur le territoire (législature 17 – vote n°3612), alors qu’un rapport de l’Inserm et du CNRS a montré que celles-ci favorisent le confort des femmes. Et il a refusé de se prononcer sur un amendement demandant à faire “évoluer le mode de financement de l’activité obstétrique et en particulier l’accouchement” (législature 17 – vote n°1720), qui fait selon son auteur Damien Maudet (LFI) l’objet de “dérives” poussant à “une hausse des cadences au détriment de la qualité de la prise en charge”.
Le congé spécial fausse couche, très peu pour le RN
En juin 2023 a été votée, à l’unanimité (RN compris), une proposition de loi “visant à favoriser l’accompagnement des couples confrontés à une interruption spontanée de grossesse dite fausse couche”. Une analyse des votes à l’Assemblée sur les amendements ayant précédé le vote final de la loi révèle néanmoins une position plus nuancée de la part du RN.
Le parti s’est en effet opposé à l’instauration d’un “congé spécial fausse couche” d’une durée de deux à trois jours selon les amendements (législature 16 – votes n°1147 à 1151), proposé par les Écologistes et les Socialistes, préférant se prononcer pour une indemnisation pendant leur arrêt de travail sans délai de carence (législature 16 – vote n°1145, voté à l’unanimité par les partis).
Ce congé spécial a été adopté pour la première fois en Europe en 2024, en Belgique (tout en restant limitée aux fonctionnaires fédéraux), et existe aussi en Nouvelle-Zélande depuis 2021.
Protections périodiques : pas touche aux entreprises
Le remboursement des protections périodiques, ainsi que leur dangerosité pour la santé des femmes, ont été débattu à plusieurs reprises dans l’hémicycle.
Le RN s’est montré soucieux de l’aspect santé : il a voté pour que les protections hygiéniques périodiques réutilisables (à l’instar des culottes menstruelles) faisant l’objet d’une prise en charge par la Sécurité Sociale “soient à la fois respectueux de la santé des personnes qui y ont recours et de l’environnement” (législature 16 – vote n°2819). Il a aussi déposé un amendement (législature 17 – vote n°4609) pour rétablir un article supprimé par le Sénat, “interdisant la présence de substances cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques ou de perturbateurs endocriniens dans les protections périodiques réutilisables prises en charge par l’Assurance maladie.”
En revanche, pas question pour ses députés d’augmenter l’impôt sur les fabricants de protections menstruelles ne respectant pas le contrôle sanitaire ni la régulation des prix (législature 17 – vote n°3216). Le soutien aux femmes s’arrêterait-il là où commence le profit des entreprises ?
Même frilosité sur l’aspect social, puisque le RN a refusé (un vote contre et une abstention) de soutenir une prise en charge des protections périodiques réutilisables au-delà de l’âge de 26 ans pour lutter contre précarité menstruelle (législature 17 – votes n°3620 et 4613).
Endométriose : un cas d’école d’“opportunisme” du Rassemblement National
En 2023, le RN a déposé une proposition de loi pour “soutenir les femmes qui souffrent d’endométriose”, une maladie chronique touchant 10 % des personnes menstruées en France. Objectif de ce texte : la reconnaissance automatique de l’endométriose en tant qu’affection de longue durée (ALD30) au caractère exonérant, c’est-à-dire 100 % pris en charge par l’Assurance maladie (article 1), et l’attribution, pour celles qui le souhaiteraient, du statut de travailleuses handicapées (article 2).
En réalité, l’article 2 est déjà prévu par la loi existante, comme le confirment les associations de soutien aux femmes atteintes d’endométriose, Endomind et Endoaction à Ouest-France. L’article 1 répond quant à lui bien à une demande de ces associations (pour améliorer le remboursement des soins) mais il avait déjà fait l’objet d’une résolution portée par Clémentin Autain, alors députée LFI, en décembre 2021. Quand le RN a déposé sa proposition de loi, l’élue de gauche n’a pas manqué d’y voir certain “cynisme, opportunisme, et mauvais plagiat du travail des autres”, estimant par ailleurs que cette proposition de loi visait à “faire oublier son mépris des droits des femmes”.
Seuls les Républicains ont déposé des amendements sur ce texte : accorder une tolérance pour les absences aux filles scolarisées souffrant d’endométriose (législature 16 – vote n°2751, soutenu par le RN et LFI) ; mettre en place une formation de sensibilisation à l’endométriose dans le programme de la première année des études de santé (législature 16 – vote n°2752, soutenu par le RN) ; organiser le dépistage de l’endométriose dans le cadre des consultations de prévention (législature 16 – vote n°2754, soutenu par le RN).
Les intentions réelles et le caractère “opportuniste” du RN avec cette proposition de loi sont difficiles à cerner précisément. Mais c’est a minima, il faut le reconnaître, un beau coup de com’.
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Violences sexistes et sexuelles : une approche sécuritaire et raciste
Durant cette période post-#MeToo marquée par l’affaire Pélicot en 2024, la lutte contre les violences sexistes ou sexuelles (VSS) est un sujet majeur pour les droits des femmes, revenu à de nombreuses reprises dans les débats à l’Assemblée.
Comme le montre cette partie de notre analyse, le Rassemblement national s’est opposé à des propositions de loi importantes sur ces sujets, à l’instar de l’inscription de la notion de non-consentement dans la définition du viol et des agressions sexuelles.
En parallèle, le parti d’extrême droite s’est emparé du sujet à sa façon pour défendre son propre cadrage de la lutte contre les VSS, alliant logique sécuritaire et “racialisation du sexisme” (pour reprendre l’expression de la chercheuse Charlène Calderaro, de l’Université d’Oxford). Une incarnation du “fémonationalisme” déjà bien entamée par le gouvernement Macron, alliant préoccupations anti-immigration et appropriation des luttes féministes.
Une minimisation des violences ?
Depuis 2022, les députés RN ont apporté leurs voix à plusieurs initiatives œuvrant contre les violences sexistes et sexuelles. Parmi elles, la création d’une loi de programmation pluriannuelle des financements visant à lutter contre les violences faites aux femmes (législature 16 – vote n°835) et la consécration de cette cause comme “thème du deuxième mandat” d’Emmanuel Macron (législature 16 – vote n°2240). La formation politique d’extrême droite a par ailleurs soutenu un amendement pour la mise en place d’un lieu d’accueil pour les victimes de VSS lors des JO 2024 (législature 16 – vote n°1247) ainsi que des mesures pour renforcer le signalement et la prévention des violences obstétricales et gynécologiques (législature 17, votes n°4573 et 4574).
D’autres votes donnent pourtant à voir une stratégie de minimisation de ces violences :
- Le RN a voté contre l’extension de la peine d’inéligibilité pour les auteurs de violences intrafamiliales et conjugales, racistes, sexistes ou homophobes (législature 16 – vote n°1126).
- Le RN a plaidé pour la mise en place d’un médiateur social pour armer la lutte contre les violences conjugales (législature 16 – vote n°3270). Une mesure qui consiste à “minimiser” et à “banaliser” ce type de violences, critique Emmanuelle, de #NousToutes : “Ils ne considèrent pas ces violences comme un problème systémique et grave. Pour eux, on a l’impression qu’il s’agit d’une violence normale du quotidien”, qui peut être réglée comme un “conflit de voisinage”. Bref, un nouveau cas d’instrumentalisation de la cause des femmes.
Surtout, quand il s’agit de voter les textes importants sur les VSS, le RN est aux abonnés absents.
C’est le cas de la proposition de loi “visant à renforcer la lutte contre les violences sexuelles et sexistes” (législature 17 – vote n°657), sur laquelle le RN s’est abstenu. Ce texte consacre le “délit de harcèlement sur conjoint”, étend aux victimes majeures de viol le principe de la “prescription glissante”, et prévoit de nouvelles circonstances aggravantes en cas de viol (sériels et/ou filmés par son auteur). Dans sa mouture finale, cette loi n’a toutefois pas retenu l’imprescriptibilité civile des viols commis sur mineurs (à 83 % sur des filles), sur laquelle le RN s’est abstenu (législature 17 – vote n°656).
Le RN opposé à la notion de “non-consentement” dans la définition du viol
Autre loi phare sur les VSS : l’intégration de la notion de consentement dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles. Promulguée le 6 novembre 2025, ce texte entend “passer de la culture du viol à la culture du consentement”.
Le Rassemblement national est alors le seul parti, avec la formation d’Éric Ciotti (UDR), à voter contre (législature 17 – vote n°3061). Lors des débats à l’Assemblée, la députée RN Sophie Blanc a estimé que “ce texte, tel qu’il est rédigé, nous met dans une situation extrêmement dangereuse, où la présomption d’innocence est renversée et où ce sont les accusés qui doivent prouver leur innocence.”
En amont du vote final, le RN s’était déjà opposé à intégrer la notion de consentement (législature 17 – vote n°1198). Mais il avait aussi, de façon plus surprenante, déposé un amendement visant à définir l’agression sexuelle par le fait qu’elle soit “commise sur une personne dans l’incapacité de donner son consentement” (législature 17 – vote n°1197), “notamment, précise l’exposé des motifs, en raison d’un état d’inconscience, d’un handicap, d’une situation de dépendance ou de toute altération de ses facultés de discernement.” Une formulation beaucoup moins précise et plus restrictive que la proposition de loi portée par Marie-Charlotte Garin (groupe Écologiste et social) et Véronique Riotton (Ensemble pour la République), qui veut que “le consentement doit être libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable.” Contactée par Bon Pote, Marie-Charlotte Garin ajoute que l’amendement du RN “ne tient pas juridiquement” et qu’il “n’apporte rien de plus au texte proposé”. Autant de raisons qui nous ont amenés à catégoriser cet amendement comme un cas d’“instrumentalisation”, ce dernier n’apportant pas de réelle amélioration pour les droits des femmes. Contacté au sujet de cet amendement (parmi d’autres), le RN n’a pas répondu à Bon Pote.
Il faut néanmoins souligner que cette loi saluée comme une “grande victoire” et un “changement de société majeur” par #NousToutes ou encore Amnesty International fait débat au sein des milieux féministes. En octobre 2024, des personnalités issues d’associations comme La Maison des femmes de Paris, le Collectif Féministe Contre le Viol, ou encore le Planning familial, ont signé une tribune dans le journal L’Humanité en pointant le risque que “l’attitude de la victime [soit] examinée dans les moindres détails” et que la loi échoue à considérer le viol pour ce qu’il est vraiment : non pas “une relation sexuelle non consentie, [mais] un acte de prédation, de prise de pouvoir.” Face à ces arguments, la co-rapporteure du texte Véronique Riotton (EPR) a fait valoir qu’en l’état actuel du droit, “c’est toujours le comportement de la victime qui est interrogé, et son absence de réaction jugée comme présomption de son consentement. Nous souhaitons faire évoluer les investigations pour qu’elles se concentrent d’abord sur l’agissement de l’auteur au mépris de l’absence de consentement.”
En outre, certains amendements votés dans le cadre de cette loi, comme l’intégration du stealthing (retrait non consenti du préservatif) dans la définition du viol (législature 17 – vote n°1199) et la remise d’un rapport sur la redéfinition pénale des agressions sexuelles et du viol dans le cadre conjugal (législature 17 – vote n°1201) ont été largement rejetés par les députés (au-delà du RN). En bref, ce projet de loi a suscité beaucoup de débats, y compris au sein des rangs “progressistes”.
Cyberviolences : une position ambiguë
En ligne aussi, le RN rechigne à se poser en défenseur des femmes. Le sujet n’est pas anecdotique : 73 % des femmes disent avoir été victimes de violences sexistes ou sexuelles sur le web. De plus, un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes rappelle que 90 % des contenus pornographiques contiennent de la violence physique ou verbale, et sont donc pénalement répréhensibles.
Sur le droit à l’oubli et à la vie privée, la position du RN manque de clarté : il a d’abord voté pour le retrait de contenus à caractère sexuel diffusés sans consentement et l’obligation pour les plateformes de répondre gratuitement aux demandes de retrait des personnes filmées (législature 16 – votes n°2680 et 2690), mais s’est ensuite abstenu et opposé sur des amendements très proches (législature 16 – vote n°2691 et 2692).
En outre, si les représentants du RN ne manquent pas une occasion de souligner les dangers de la pornographie pour les jeunes, ils n’ont visiblement pas jugé bon soutenir l’intervention d’associations spécialistes des questions de l’Education aux médias et à l’information, à l’instar d’e-Enfance qui entend “protéger les enfants et ados des dangers d’Internet” et mène des formations sur le cybersexisme et autres cyberviolences (législature 16 – vote n°1107).
Une logique punitive et sécuritaire
Pour le RN, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles passe avant tout par un durcissement des sanctions à l’égard des agresseurs. Une divergence majeure avec les groupes politiques de gauche jugeant cette approche peu opérante.
C’est dans cette logique que le RN a proposé que l’amende pour outrage sexiste soit relevée (législature 16 – vote n°583) à 7500 euros ou encore que les auteurs de ce type d’infraction soient inscrit dans le Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles (législature 16 – vote n°586). Des mesures jugées inefficaces par les groupes politiques de gauche. Pour la députée Sandra Regol (groupe Écologiste et social), “l’infraction d’outrage sexiste n’est pas l’outil qui a drastiquement changé la qualité de vie des femmes et leur sécurité ; cela se joue ailleurs.” Quant à l’inscription au FIJAIS, qui implique entre autres des interdictions d’exercer certains métiers, elle a été jugée disproportionnée par Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur et des Outre-mer.
Dans sa volonté affichée de protéger les femmes, le RN a défendu deux amendements visant à surveiller et punir davantage les agresseurs dans les transports publics en exigeant aux “auteurs d’incivilités” d’être porteurs d’un document attestant de leur identité et adresse (législature 17 – votes n°760) voire en interdisant temporairement l’accès aux transports aux auteurs de “crimes ou de certains délits” (dont les agressions sexuelles) (législature 17 – vote n°775).
Des mesures que #NousToutes aborde avec “méfiance”, confie Emmanuelle à Bon Pote. “Les femmes et minorités de genre sont davantage en danger chez elles que dans la rue ou dans les transports en commun. Dans 9 cas sur 10 (à 45% leur conjoint ou ex-conjoint, ndlr), elles connaissent leur agresseur”.
En sous-texte, ce type de mesures vise à nous faire croire, dit-elle, que “les agresseurs, ce sont les étrangers et les migrants”. Pour la militante féministe, l’objectif est clair : “détourner les idées féministes à des fins sécuritaires, xénophobes, et de protection des femmes blanches.”
Une politique fémonationaliste
C’est en effet un leitmotiv dans les discours du RN, qui n’a pas manqué de se saisir de la cause des femmes pour relier encore un peu plus insécurité et immigration. “Nous mènerons une lutte implacable contre l’insécurité qui fait régresser la liberté de chaque femme de France de se déplacer dans les rues et dans l’espace public. Nous reprendrons le contrôle de notre politique migratoire”, avait ainsi promis Jordan Bardella dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux en juin 2024. Marine Le Pen avait quant à elle proposé dans sa “lettre aux Françaises” (mars 2022) de combattre le harcèlement de rue à grands coups d’“expulsion des étrangers qui se livrent à ces pratiques outrageantes.”
“La perspective de la pénalisation est très présente dans le logiciel du RN en général”, confirme la chercheuse Charlène Calderaro auprès de Bon Pote. “À cela s’ajoute une racialisation du sexisme qui fait qu’il est pertinent pour ses représentants de parler du harcèlement de rue ou dans les transports plutôt que d’autres formes de violences touchant les femmes.” L’experte de l’appropriation du féminisme par l’extrême droite précise que cette logique n’est pas propre à l’extrême droite mais qu’elle s’est également accentuée sous la présidence Macron, notamment avec la loi Schiappa de 2018 consacrant l’instauration de l’outrage sexiste, une contravention pour lutter contre le harcèlement de rue qui s’est accompagnée de discours racialisant sur cette forme de violence. “Depuis une dizaine d’années, le RN se concentre de plus en plus sur les violences de genre. Cela s’est accentué après #MeToo en 2017, lorsque ces dernières ont connu une résonance plus forte dans le débat public”, retrace-t-elle.
Une logique que la chercheuse range sous la bannière du “fémonationalisme”, un concept forgé par la sociologue Sara Farris pour désigner “l’exploitation des thèmes féministes par les nationaliste et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam (mais aussi (…) anti-immigration) et à la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes.”
Interviewée par Bon Pote, la chercheuse en études de genre Léane Alestra (autrice des Vigilantes) parle même de “fémofascisme” à l’endroit du RN (mais aussi de Sarah Knafo, du parti d’extrême droite Reconquête, et du collectif identitaire Némésis).
Pour ces raisons, nous avons classé ces deux amendements sur la sécurité dans les transports publics dans la catégorie “instrumentalisation” des droits des femmes.
Protection des victimes : un soutien en trompe-l’œil ?
Autre signe de ce détournement des droits des femmes : une réticence manifeste, de la part du RN, à améliorer la défense et l’accompagnement des victimes de VSS, y compris lorsqu’il prétend être du côté des femmes.
Le RN a proposé à plusieurs reprises de permettre aux victimes de porter plainte en ligne (législature 16 – vote n°578, 2144, 2145). Cette possibilité, a argué la député RN Béatrice Roullaud “lèverait les difficultés qu’éprouvent certaines personnes, pour diverses raisons, à entrer dans un commissariat ; elle résoudrait le problème du manque d’effectif chez les policiers.” En plus de pointer une mesure qui n’est pas accessible à tout le monde, Emmanuelle – membre du collectif #NousToutes – craint que dans ces conditions, la victime ne parvienne pas à faire une déclaration avec les bons mots et que sa plainte ne soit pas correctement traitée. Elle plaide plutôt pour un meilleur accompagnement des victimes au moment du dépôt de plainte. Au fond, la mesure portée par le RN “facilitera surtout l’administration de la police, dans une logique gestionnaire”, estime la militante.
Le RN souhaite également interdire aux policiers de refuser des dépôts de plainte de femmes victimes de violences (législature 16 – votes n°574) et de supprimer la possibilité de déposer une main courante dans les cas où une plainte est utile (législature 16 – vote n°2142). Problème : comme l’a fait remarquer le député EPR Florent Boudié, le code de la procédure pénale prévoit déjà une obligation pour les officiers et agents de la police judiciaire de recevoir les plaintes.
Un manque de cohérence ?
Cette vision manque de cohérence dans la mesure où le RN s’est dans le même temps opposé à des mesures pour muscler les moyens de la justice face aux violences sexistes et sexuelles, dont il faut rappeler que 86 % des cas sont classés sans suite (94 % pour les viols).
- Le RN a voté contre une meilleure accessibilité des “notifications de classement sans suite(…) pour toutes les victimes, y compris celles qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue française” (législature 17 – vote n°1603).
- Il s’est opposé à la formation des magistrats aux violences intrafamiliales (législature 16 – votes n°2259, 2260 et 2860), se contentant de soutenir la proposition plus consensuelle à l’Assemblée (votée à l’unanimité), prévoyant la présence “d’assistants spécialisés en matière de lutte contre les violences intrafamiliales et d’accompagnement de leurs victimes” (législature 16 – vote n°2310). Il s’est, de la même façon, prononcé en faveur d’un amendement de la formation macroniste (EPR) visant à remplacer la formation des élus (Université des maires) aux violences sexistes et sexuelles par une simple “information” (législature 17 – vote n°3009). Et il s’est opposé à la remise d’un rapport pour évaluer les moyens financiers et humains du parquet pour améliorer le traitement des plaintes (législature 17 – vote n°1580).
- S’il a finalement voté pour la proposition de loi sur le renforcement des ordonnances de protection (créant une ordonnance provisoire de protection immédiate) pour les personnes victimes de violences conjugales ou intrafamiliales (législature 16 – vote n°4049), il s’y était d’abord opposé à trois reprises (législature 16 – votes n°2322, 3408, 3410) (deux contre et une abstention).
Rechignant à muscler les moyens de la justice pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, le RN préfère soutenir financièrement les victimes. En témoigne son vote pour la proposition de loi créant une “aide universelle d’urgence pour les victimes de violences conjugales” (législature 16 – vote n°837). En outre, le parti veut bien leur accorder dans l’accès aux logements sociaux (législature 16 – vote n°2320), rendre la suspension ou la suppression du RSA impossible pour elles (législature 16 – vote n°2567) ou encore supprimer le plafonnement de l’indemnisation pour les victimes de violences graves dans un cadre intrafamilial (législature 16 – vote n°2318).
À noter également : sa proposition d’étendre le dispositif de bracelets anti-rapprochement pour protéger les victimes de violences conjugales et intrafamiliales (législature 16 – vote n°397). Ce dernier avait été “plébiscité et attendu par les associations avant son entrée en vigueur”, souligne un article paru dans la revue Nouvelles questions féministes en 2024. Son efficacité est toutefois contestée, nous explique Emmanuelle de #NousToutes, dans la mesure où son port est laissé au choix de l’agresseur et où le dispositif manque de moyens.
En somme, les votes du RN dessinent un parti désireux de renforcer les moyens de la police – dans le cadre de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles – plutôt que ceux de la justice. Un parti prêt à abonder le portefeuille des victimes sans pour autant aller jusqu’à remettre en cause les causes structurelles de ces violences.
Travail : la liberté des entreprises plus importante que l’égalité femmes-hommes ?
À l’heure où les femmes françaises gagnent en moyenne 22,2 % de moins que les hommes (3,8 % pour le même emploi exercé dans le même établissement) dans le privé, l’égalité salariale est un sujet central pour le féminisme. Le RN n’y semble pas opposé sur le principe puisqu’il a voté plusieurs mesures allant dans ce sens: négociation des grilles salariales avec obtention de garanties en matière d’égalité salariale (législature 16 – vote n°2022), dressage d’un état des lieux de l’égalité professionnelle (législature 16 – vote n°2033), ou encore amélioration de la rémunération des heures supplémentaires pour les travailleurs à temps partiel, dans 80 % du temps des femmes (législature 16 – vote n°2026).
Son soutien à la cause est néanmoins limité et là encore peu cohérent, puisqu’il s’est abstenu sur un amendement similaire visant à l’ouverture de négociations de branches “pour augmenter les salaires et les protéger de l’inflation, et pour réaliser l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes” (législature 16 – votes n°2007, 2008 et 2009). Un refus qui dépasse le sujet de l’égalité salariale et touche à la vision économique ultra-libérale du RN : comme l’a analysé Mediapart dans un article paru en juin 2024, ses députés persistent à s’opposer à l’augmentation du Smic et à l’indexation des salaires sur l’inflation.
“Jamais du côté des travailleuses” ?
Dans cette même logique libérale, on ne s’étonnera pas que le RN ait voté contre la mise en place de l’expérimentation “Objectif 32h” pour exonérer de cotisations sociales les entreprises embauchant des salariés à 32 heures hebdomadaires tout en les rémunérant sur la base de 35 heures (législature 17 – vote n°198). Une mesure défendue par le groupe Écologiste et social comme étant favorable à une “meilleure répartition des tâches domestiques, légèrement plus favorable aux femmes parmi les parents de jeunes enfants”. Autre argument associant baisse du temps de travail et égalité femmes-hommes : “travailler 4 jours permettrait aux femmes à temps partiel de (re)trouver une rémunération à la hauteur d’un temps plein tout en continuant à bénéficier d’une journée libérée”, lit-on dans une étude du Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie (Crédoc).
Surtout, le soutien du RN s’évapore dès qu’il est question d’infliger des pénalités financières aux entreprises en cas de non-respect de l’égalité salariale. Le parti d’extrême droite s’est ainsi abstenu sur une série d’amendements proposant d’augmenter ce type de sanctions (législature 16 – vote n°1014, 1015, 1096, 2022)
“Ils sont toujours du côté des entreprises, jamais de celui des travailleurs et des travailleuses. Le RN, c’est l’ennemi de la classe ouvrière”, glisse à Bon Pote Agnès, du Mouvement des Mères Isolées.
Parité dans la fonction publique : le rejet des quotas
Même constat sur la parité femmes-hommes, puisqu’à quelques exceptions près, le RN se montre hostile aux politiques de quotas visant à garantir une égalité effective.
Ce type de mesure n’est pas nouveau en France : dès 2000, une loi impose une stricte égalité dans les scrutins, contraignant les partis politiques à présenter un nombre égal d’hommes et de femmes pour les élections municipales, régionales, sénatoriales et européennes. Depuis, l’équilibre femmes-hommes a bel et bien évolué : la parité a par exemple été atteinte parmi les eurodéputés français. Mais il reste du chemin à faire. Seuls 20,8 % des maires sont des femmes, par exemple. Or la parité est un levier crucial, selon Oxfam, “pour que [les politiques publiques] prennent en compte les réalités et besoins de toutes et tous, mais aussi leurs expertises et leurs compétences.”
D’où la volonté, partagée par un certain nombre d’élus, d’aller un cran plus loin que le droit existant. C’est par exemple l’objet de la proposition de loi “renforçant l’accès des femmes aux responsabilités dans la fonction publique” (qui prévoit aussi la publication d’un index de l’égalité professionnelle pour mesurer les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes), et à laquelle le RN s’est opposé (législature 16 – vote n°2137).
Lors des votes des amendements de cette proposition de loi, les députés du RN se sont prononcés contre le “principe d’égal accès des femmes et des hommes” à différents postes à responsabilité dans la fonction publique, allant de la présidence de la Cour des comptes (législature 16 – vote n°1836) à celle du Conseil d’État et au tribunal administratif de Paris (législature 16 – vote n°1837) en passant par les “emplois supérieurs” du Conseil économique, social et environnemental (législature 16 – vote n°1838).
Les députés du RN ont par ailleurs manifesté leur opposition vis-à-vis des pénalités pour les employeurs ne respectant pas les objectifs en matière de parité dans la fonction publique (législature 16 – vote n°1827 et 1828). “Il n’est rien de plus injurieux pour une femme que d’être traitée en quota. Avide d’une parité rigoureuse dans tous les domaines, même lorsque cela n’est pas matériellement possible, le législateur s’est transformé en gendarme d’une comptabilité inadaptée qui, en favorisant un sexe au détriment de l’autre, a nécessairement lancé une nouvelle discrimination”, a argué la députée RN Marie-France Lorho lors des débats.
Ensuite, dans le cadre de la proposition de loi “harmonisant le scrutin de liste paritaire aux élections municipales” (législature 17 – vote n°1304), qu’il a rejetée, le RN a soutenu une dizaine d’amendements de la Droite Républicaine cherchant à exempter les petites communes des règles de parité au sein des conseils municipaux, jugées irréalistes (législature 17 – votes 1267 à 1298).
On a enfin vu, non sans ambiguïtés, le RN soutenir un meilleur accès des femmes aux carrières militaires (législature 16 – vote n°1635) et ensuite refuser de diversifier le recrutement dans l’armée (femmes, personnes LGBTQIA+) (législature 16 – vote n°1637) – revirement dont on peut supposer qu’il a trait à l’intégration des personnes LGBTQIA+ (voir notre analyse plus bas sur la transphobie et la hantise de la notion de genre au sein du RN).
Même inconsistance dans le domaine agricole : alors que les députés RN a voté pour un amendement soutenant les femmes d’agriculteurs en reconnaissant leurs compétences dans ce secteur (législature 16 – vote n°3837), ils ont proposé de supprimer l’obligation des listes paritaires pour les élections de la Mutualité sociale agricole (législature 17 – vote n°585), refusé d’inclure dans les politiques d’orientation et de formation en matière agricole le renforcement de l’égalité de genre (législature 16 – vote n°3816), et se sont abstenus sur la lutte contre les inégalités de genre en agriculture (législature 16 – vote n°3839).
À bas le genre : la bataille du RN en croisade contre le “wokisme”
Théorisée notamment par Simone de Beauvoir, la notion de genre est centrale dans les théories féministes : elle souligne que les inégalités entre les femmes et les hommes ne sont pas naturelles ou biologiques, mais relèvent de constructions sociales attribuant aux premières des rôles, des attentes et des normes sociales qui font d’elles des individus perçus comme inférieurs. Parler d’identité de genre permet aussi de considérer que le genre n’est pas seulement défini par le corps mais aussi vécu de l’intérieur, et qu’à ce titre il peut être transformé (soit la base de la transidentité).
Une vision du monde à laquelle le RN s’oppose fermement, l’amenant parfois à défendre des positions clairement transphobes.
La preuve :
- Le RN a déposé trois amendements pour retirer la mention “identité de genre vraie ou supposée” dans des textes de loi (législature 16 – votes n°3414, 3416 et 3417). Cette rectification concerne des articles de la proposition de loi visant à “renforcer la réponse pénale contre les infractions à caractère raciste, antisémite ou discriminatoire”, incluant les discriminations basées sur le genre. Dans son exposé des motifs, Julien Odoul (RN) explique : “L’identité de genre est déjà une expression militante (…) Le genre ne peut être supposé dès lors qu’il figure sur un acte civil officiel, il ne répond donc pas à un ressenti subjectif.” Le député renoue ici avec une vieille marotte de l’extrême droite sur la “théorie du genre” – notion qui, comme le rappelle La Déferlante, a été “instrumentalisée” par les sphères transphobes et d’extrême droite en “l’associant à une idéologie trans’”.
- Le RN a voté contre un amendement voulant que “les agents effectuant les palpations de sécurité doivent être du même genre que les personnes palpées” (législature 17 – vote n°752). Toujours sur le sujet des palpations de sécurité, le parti a déposé des amendements pour supprimer les mots “ou selon des modalités qui tiennent compte de l’identité de genre de cette dernière” (législature 17 – vote n°753 et 755). Cette mesure fait pourtant partie des recommandations du Défenseur des droits pour protéger les droits des personnes transgenre. Celui-ci préconise en effet que les forces de sécurité soient “formées au respect de l’identité de genre”.
- Le RN a voté contre l’ajout de la mention du genre dans la proposition de loi sur la “reconnaissance par la Nation et réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982” (législature 17 – vote n°4830). Objectif de cet amendement déposé par Andy Kerbrat (LFI) : inclure les personnes transgenre dans la reconnaissance des “préjudices” commis par l’État durant cette période de l’Histoire.
Une posture réactionnaire que la chercheuse Léane Alestra analyse ainsi dans son essai Les Vigilantes (JC Lattès, 2025) : “La transphobie (…) repose sur un essentialisme de genre : la féminité y est réduite à des caractéristiques biologiques immuables, figées dès la naissance. Or, les identités trans bousculent cette construction en incarnant la possibilité d’une mobilité sociale et identitaire à travers la transition”.
Ajoutons à cela que le 4 juillet 2023, Julien Odoul a déposé une proposition de loi (renvoyée à la commission des affaires culturelles et de l’éducation, donc non votée à l’Assemblée), “visant à faire concourir les sportifs dans la catégorie correspondant à leur sexe figurant sur leur acte de naissance”. L’élu comptait ainsi s’opposer à la participation des athlètes transgenre aux compétitions sportives dans la catégorie féminine, qu’il associe aux “dérives wokistes”.
Autre exemple : la proposition de loi “visant à protéger les mineurs contre certaines pratiques médicales et chirurgicales en matière de ‘transition de genre’” en interdisant tout traitement médical et hormonal de transition aux mineurs. Déposée le RN le 11 avril 2024, elle avait été renvoyée en Commission des affaires sociales, sans être votée (pour l’heure) dans l’hémicycle. Une proposition similaire avait été déposée au Sénat un mois plus tôt par les Républicains ; la Défenseure des droits avait alors pointé du doigt un texte “de nature à porter atteinte aux droits et à l’intérêt supérieur de l’enfant.”
La bataille contre l’écriture inclusive
Cette rhétorique anti-“woke” est bien huilée au sein du parti d’extrême-droite, qui a été jusqu’à lancer en 2023 une “association des parlementaires contre le wokisme” pour dénoncer et surtout agir contre “’idéologie woke qui s’infiltre” partout dans notre société tel un “poison”, rapporte Franceinfo en citant les propos du député Roger Chudeau et de l’eurodéputé Philippe Olivier qui en sont à l’initiative.
Parmi leurs nombreuses batailles, on trouve aussi l’écriture inclusive, que le RN a combattue dans l’hémicycle tout au long de la période 2022-2025, à commencer par la proposition de loi qu’il a défendue, visant à interdire l’écriture inclusive à l’école et dans les actes administratifs.
Le parti d’extrême droite a également déposé un amendement (législature 16 – vote n°440) proposant de soutenir davantage la délégation générale à la langue française et aux langues de France, laquelle “travaille notamment, lit-on dans l’exposé des motifs, pour que l’État soit exemplaire dans l’emploi de la langue de la République et nous savons que celui-ci est souvent en proie à l’entrisme de l’écriture inclusive.” Dans la même veine, le RN s’est opposé à la féminisation des grades militaires (législature 16 – vote n°1634) et à la rédaction “inclusive” d’un article de loi (législature 17 – vote n°2719 et 2739), qui suggérait simplement d’écrire “les futurs époux et futures épouses“.
L’écriture inclusive, faut-il le rappeler, est une mesure défendue par les associations féministes progressistes. L’association #NousToutes préconise ainsi son utilisation “dans les ressources éducatives pour visibiliser les femmes, les filles et les minorités de genre” et estime que “le ‘neutre’ ne doit plus être représenté par le masculin”.
Le RN contre les femmes étrangères
À la suite du passage dévastateur du cyclone Chido à Mayotte au début de l’année 2025, le gouvernement a concocté un projet de loi pour faire face aux difficultés du territoire. Un texte qui avait alarmé le Défenseur des droits, estimant que nombre de ses dispositions (restrictions majeures au droit au séjour des étrangers en particulier des parents d’enfants français, rétention administrative des mineurs, etc.) étaient “susceptibles de porter gravement atteinte aux droits fondamentaux des personnes”.
On a aussi vu, dans ce contexte, quelques amendements touchant à la condition des femmes mahoraises. Le RN a notamment déposé deux amendements révélant une posture anti-immigration assumée (des votes que nous n’avons pas pris en compte dans notre analyse quantitative, car ils ne concernent qu’indirectement les femmes) :
- Le RN a défendu la suppression du droit du sol à Mayotte (législature 17 – vote n°2815) en pointant du doigt “les arrivées illégales de femmes enceintes dans le seul but de faire naître leur enfant en France et d’ouvrir par la suite un droit au séjour”.
- Le parti a également proposé de préciser dans le texte de loi que le centre hospitalier de Mayotte était “engorgé et saturé en raison de l’immigration de masse” (législature 17 – vote n°2849). Dans l’exposé des motifs, les femmes étrangères sont à nouveau clairement visées : “La maternité de Mamoudzou illustre cette situation : bien qu’elle enregistre chaque année entre 7 000 et 8 000 accouchements (et jusqu’à 10 000 certaines années), elle ne dispose que de six salles d’accouchement, un chiffre dérisoire au regard des standards hexagonaux. Les chiffres sont sans appel : près de 70 % des accouchements concernent des mères étrangères, principalement originaires des Comores.”
Ajoutons à cela que le RN s’est dit d’accord pour supprimer les crédits aux programmes “Aide économique et financière au développement” et “Solidarité à l’égard des pays en développement”, de la mission Aide publique au développement – laquelle comprend tout un volet de lutte contre les inégalités de genre (législature 17 – vote n°3895). Difficile de ne pas y voir une hiérarchisation claire des femmes que le RN est prêt à soutenir ou non.
La stigmatisation dont font l’objet les femmes à Mayotte n’est pas sans rappeler celle qui vise les femmes voilées en France, le RN défendant l’interdiction du port du voile, cet “élément de soumission des femmes” depuis de longues années. Il n’est bien sûr pas le seul à faire : que l’on se souvienne de la petite phrase de Bruno Retailleau, alors ministre de l’intérieur (LR), qui avait déclaré sur le ton de l’évidence en mars 2025 : “À bas le voile, bien sûr”.
Le RN ne fait pas mieux au niveau européen
Notre analyse se limitant aux votes de l’Assemblée nationale, elle ne prend pas compte les comportements des eurodéputés RN. Leurs votes au Parlement européen auraient mérité une analyse à part entière. On se contentera ici d’un petit florilège non-exhaustif :
- En mars 2023, le RN s’est abstenu sur la directive européenne “sur la transparence et l’égalité des rémunérations” visant à appliquer l’égalité salariale.
- En juin 2023, les députés européens du RN se sont abstenus sur “la résolution sur MeToo et le harcèlement” visant à lutter contre les violences sexistes au sein des institutions de l’Union européenne.
- Le même mois, ils se sont abstenus lors du vote sur la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, qui alloue des fonds européens pour combattre ces violences.
- En avril 2024, ils se sont abstenus sur l’inclusion du droit à l’avortement dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.
- En décembre 2025, ils se sont abstenus sur la résolution “Ma voix, mon choix: pour un avortement sûr et accessible”.
“Les alliances du RN au Parlement sont aussi très révélatrices de leurs réelles convictions : le RN est rattaché au groupe Identité et Démocratie [jusqu’en 2024, ndlr], aux côtés de la Lega de Matteo Salvini, membre de la coalition gouvernementale italienne de Georgia Meloni [qui] fait tout pour contrecarrer le droit à l’avortement”, analyse Rachel Silvera. Depuis 2024, le parti de Jordan Bardella siège au sein des “Patriotes pour l’Europe” formé à l’initiative du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, notoirement anti-IVG.
Conclusion : un “féminisme” d’extrême droite ?
Notre analyse le montre sans ambiguïté : le Rassemblement national est très, très loin d’être un parti féministe.
Sur de nombreux sujets, sa réticence à voir évoluer les droits des femmes est manifeste dans son comportement à l’Assemblée nationale, qu’il s’agisse de la constitutionnalisation du droit à l’IVG (qui divise ses rangs), de la contraception, de la parité ou de l’égalité salariale. Les seuls sujets que le parti d’extrême droite défend réellement sont ceux qui ont trait à la famille et à la natalité, valorisant la fonction maternelle chez les femmes. Des politiques qui, “sous une apparente neutralité, les enferment dans des logiques de reproduction au service de la nation”, analyse Léane Alestra dans son essai Les Vigilantes.
On retiendra aussi l’appropriation du RN de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles sous un prisme fémonationaliste, qui se présente comme un féminisme de droite ou d’extrême droite. Un tel féminisme, “ça n’existe pas”, soupire Emmanuelle, du collectif #NousToutes. “Mais c’est intéressant de voir cette réappropriation du terme ‘féministe’, qui a pendant longtemps été perçu très négativement.”
Plus qu’une “instrumentalisation” de la lutte pour les droits des femmes, la chercheuse Charlène Calderaro évoque une “appropriation” de ces thèmes de la part de l’extrême droite, qui s’en empare en les adaptant à son “agenda identitaire, nationaliste et anti-immigration”. Résultat : “les féministes et les mouvements de gauche pour l’émancipation n’ont plus le monopole sur la définition et le cadrage de ce sujets.” Le risque ? Que le terme de “féminisme” ne rime plus seulement avec émancipation ou intersectionnalité, mais aussi, comme le souhaiterait Némésis, avec lutte contre l’immigration et promotion de la “civilisation européenne”.

Capture d’écran du site web de Némésis.
Signe des temps : le 30 janvier 2026, la revue d’extrême droite Boulevard Voltaire réunissait militantes identitaires, responsables politiques et éditorialistes pour parler de la “protection des femmes”. Parmi les invitées, rapporte Mediapart, Alice Cordier (Némésis), Sarah Knafo ou encore la vice-présidente du RN, Edwige Diaz. Cette dernière en a profité pour accuser les féministes “de gauche” de haïr les hommes et de faire preuve de complaisance avec l’islamisme, défendant ainsi un féminisme de l’“élégance”, de la famille et de l’ordre.
Que cette “élégance” affichée ne nous trompe pas : comme le rappelait très justement Mediapart en juin 2024, en cas de victoire, les leaders du RN ne se priveraient de couper les subventions versées aux associations féministes (qui se voient d’ores et déjà attaquées, à l’instar du Planning familial).
C’est aussi cela qui se joue dans les prochaines élections, des municipales 2026 aux élections présidentielles de 2027. Par-delà les discours et les éléments de langage, les électeurs – et encore plus les électrices, sur les sujet des droits des femmes – méritent de savoir à quoi s’en tenir. Il en va de la santé de notre démocratie.
4 Responses
C’est saoulant de lire des articles comme ça, je suis à 2 doigts de me désabonner. Moi ce qui m’intéresse c’est vore lutte contre le climat. Pas votre posture idéologique polarisée qui penche toujours du même côté des extrêmes.
svp, désabonnez-vous, merci. et arrêtez de spammer en commentaire. Personne ne vous retient.
Il y a une grosse erreur dès l’introduction du texte : “À poste équivalent, l’écart des salaires dans le privé s’élève à 14,2 % entre les femmes et les hommes. ”
Le lien de l’INSEE que vous citez, et avez manifestement lu en diagonal indique très clairement que les 14.2% sont “à temps de travail identique”, ce qui est tout de même très différent. L’écart descend à 3,8 % pour “le même emploi exercé dans le même établissement” ; c’est cette valeur qui est “inexpliquée” et peut être expliqué par plusieurs facteurs dont bien sur un sexisme ambiant.
Ces 3.8% sont sans doute déjà trop mais avec une erreur pareille si tôt on peut douter de l’honnêteté du reste de l’article.
La mise à jour en retirant la mention à au moins le mérite de rendre le chiffre juste. Merci pour cela.
Mais l’utilisation du chiffre de 22% sans aucun contexte est trompeur, et est tout de même indicateur d’un biais idéologique très fort. Ce qui a mon avis dessert grandement le reste de l’article.