100 entreprises sont-elles responsables de 71% des émissions ?

100 entreprises 71% des emissions

“100 entreprises sont responsables de 71% des émissions ! Allez d’abord leur dire à eux de faire des efforts !”

En 2017, un rapport du Carbon Disclosure Project a eu un impact médiatique retentissant. En effet, c’était la première fois qu’une base de données comptabilisait les émissions à l’échelle mondiale, passées et présentes, au niveau de l’entreprise. Un coup de projecteur terrible sur 100 entreprises, qui “seraient” responsables de 71% des émissions mondiales.

Ce chiffre a été très largement partagé et continue de l’être 5 ans après. S’il a permis de recentrer le débat concernant la responsabilité du changement climatique, il est souvent mal compris, mal interprété, et mène très exactement à ce qu’il ne faut pas : l’inaction climatique.

Il est fort probable qu’une partie des personnes qui évoquent ces chiffres n’aient pas lu le rapport en question.

100 entreprises responsables de 71% des émissions : d’où vient ce chiffre ?

Dans la continuité des travaux de Richard Heede publiés en 2010, l’ONG Carbon Disclure Project, en partenariat avec le Climate Accountability Institute, a publié en juillet 2017 un rapport s’intitulant “CDP Carbon Majors Report 2017“.

Avant de rentrer plus en détails dans l’impact médiatique du rapport et ses limites, voici tout d’abord les principaux points méthodologiques à retenir :

Points méthodologiques :

  • Les émissions cumulées sont calculées sur la période 1988-2015. Pourquoi 1988 ? Car c’est l’année où la responsabilité humaine dans le changement climatique a été officiellement reconnue.
  • Le rapport se concentre sur les producteurs d’énergies fossiles, à partir d’une base de données de chiffres d’émissions publiquement disponibles (5 ans après la sortie du rapport, les grands groupes ne publient toujours pas systématiquement leurs émissions du scope 3).
  • Si le rapport se concentre sur les producteurs d’énergies fossiles, cela signifie que toutes les émissions mondiales ne sont pas représentées dans le rapport. Par exemple, les émissions provenant de la déforestation ne sont pas comptées, alors qu’elles ont un impact très important dans nos émissions.
  • 90 % des émissions de la base de données proviennent de la combustion de gaz naturel, de pétrole et de charbon, classées par le protocole GHG du WRI dans la catégorie 11 du scope 3 “utilisation de produits vendus”. Par exemple : un client fait le plein chez TotalEnergies et fait 200km en voiture avec l’essence, les émissions de CO2 sont comptabilisées chez Total.
Figure [5.2] : Vue d’ensemble des différents scopes du protocole GHG et des émissions dans la chaîne de valeur.
Source : Corporate Value Chain (Scope 3) Accountingand Reporting Standard

Quelles sont les principales conclusions du rapport :

  • 70.6% (arrondi à 71%) des émissions globales de gaz à effet de serre depuis 1988 sont dues à 100 entreprises. Le chiffre de 71 % inclut les émissions de “scope 3”, c’est-à-dire qu’il tient les entreprises d’extraction d’énergies fossiles pour seules responsables du carbone émis lors de la combustion.
  • Près d’un tiers (32 %) des émissions historiques proviennent d’entreprises cotées en bourse appartenant à des investisseurs, 59 % d’entreprises publiques et 9 % d’investissements privés. Cela met en évidence, s’il fallait encore le faire, le rôle des Etats et leur support des entreprises d’énergies fossiles.
  • On retrouve les 3 plus grands criminels climatiques : China Coal (depuis China Energy), Saudi Aramco et Gazprom.

Le rapport alertait entre autres très clairement sur les risques de continuer l’extraction d’énergies fossiles : “si la tendance à l’extraction de combustibles fossiles se poursuit au cours des 28 prochaines années comme elle l’a fait au cours des 28 dernières, les températures moyennes mondiales seraient en passe d’augmenter de 4 °C d’ici la fin du siècle, ce qui entraînerait probablement une extinction importante d’espèces et de grands risques de pénurie alimentaire dans le monde entier“.

Limites du “100 entreprises sont responsables de 71% des émissions” et prismes de lecture

Le fait de comptabiliser puis d’attribuer les émissions n’a rien de physique. C’est un choix comptable et donc politique. L’exemple de l’empreinte carbone est un excellent exemple pour illustrer les différents prismes de lecture. Vous pouvez attribuer les émissions à l’utilisateur final du produit (Michel dans sa voiture), aux entreprises (qui extraient et vendent le pétrole), ou encore aux investisseurs (prisme patrimoine, comme l’étude d’Oxfam et Greenpeace avec les 63 milliardaires).

Le rapport du CDP a une approche comptable différente de l’approche de consommation. Toutes les méthodes ont des limites et des intérêts, peuvent être complémentaires, et, selon la situation, certaines plus pertinentes à utiliser que d’autres. Ce rapport met en lumière le rôle de ces 100 entreprises qui fournissent l’énergie, mais n’insiste pas sur le système qu’elles alimentent.

Vous serez par exemple surpris (ou non) d’apprendre, page 12 du rapport, qu’il est proposé “des CCUS (Carbon Capture Utilization and Storage) “…”, des compensations de carbone”… Ces mesures contribuent toutes à un découplage de la croissance et des émissions, ce qui permettra de maximiser la croissance réalisable par une entreprise dans le cadre d’un plafond des émissions”.

Je doute que les personnes qui scandent “100 entreprises responsables de 71% des émissions” aient lu ou aient bien en tête cette partie du rapport. Si l’objectif est d’avoir un pétrole un peu plus propre et de compenser de l’autre côté, cela ne représente en aucun cas un changement structurel, changement nécessaire et rappelé par le 3e volet du dernier rapport du GIEC.

Un objectif réussi : recentrer le débat

Depuis des décennies, une redirection de la responsabilité du changement climatique est réalisée vers l’individu. C’est encore le cas ces derniers mois avec le gouvernement Macron, qui propose tour à tour d’arrêter d’envoyer des emails rigolos à ses amis, ou de couper le wifi. C’est l’un des discours de l’inaction climatique, très utilisé par les climato-rassuristes, qui sont aujourd’hui les pires ennemis de la lutte climatique.

Les scientifiques ne cessent pourtant de rappeler que sans changements structurels, il n’y a aucune chance de voir arriver la transition écologique. C’est alors aux investisseurs, aux Etats, aux collectivités locales et aux entreprises de prendre les initiatives sur ce changement de système. Ce rapport a donc réussi à recentrer (un peu) le débat, en rappelant qui a les moyens et donc se doit d’agir.

Ce rapport a aussi permis de rappeler le rôle historique de ces entreprises dans le changement climatique. Cela fait des décennies qu’elles participent activement au réchauffement climatique, parfois en mentant sur cette même responsabilité. A titre d’exemple, Total savait depuis 1971 que ses activités aggravaient le changement climatique mais a dépensé des centaines de millions pour semer le doute. Compte tenu des morts aujourd’hui et demain dues au changement climatique, cette entreprise a une responsabilité bien plus importante que les citoyens qui n’ont d’autres choix que de faire le plein d’essence chez eux pour continuer de vivre.

En outre, même si ce rapport a eu un impact médiatique important, cela n’a pas du tout infléchi les décisions des entreprises et des Etats. De nouvelles données de l’OCDE et de l’AIE montrent que le soutien public global aux combustibles fossiles dans 51 pays du monde entier a presque doublé pour atteindre 697,2 milliards USD en 2021, contre 362,4 milliards USD en 2020, les prix de l’énergie ayant augmenté avec le rebond de l’économie mondiale.

Soutien aux énergies fossiles par énergie
Source : OCDE

Arrêtons d’opposer action individuelle et action collective

Le risque que les entreprises fossiles gagnent à tous les coups est double. D’un côté, la responsabilité de l’action climatique repose sur l’individu. De l’autre, les individus sont impuissants et leurs actions sont insignifiantes pour provoquer un réel changement.

Aussi, rappelons que la responsabilité du changement climatique est commune, mais différenciée. Tout le monde est responsable, mais le Français qui hésite entre se chauffer et manger est moins responsable que TotalEnergies, le gouvernement Macron ou Bernard Arnault qui pourraient aider à mettre fin aux 5.2 millions de passoires énergétiques.

Par conséquent, toute personne qui déclare “ce n’est pas de la faute des Français” est irresponsable. C’est aussi prendre le risque de s’exposer aux critiques et aux personnes qui n’attendent qu’un faux pas pour discréditer le souhait de changement de système et faire perdurer le système actuel. Oui, la justice sociale est indispensable, et une politique de transition réussie fera porter un effort plus important sur les personnes qui ont le plus de moyens financiers. Mais si vous dites à Julie et Jean-Marc qui mettent le chauffage à 25 en hiver et qui adorent “partir à Tahiti en vacances” qu’ils ne sont pas responsables du changement climatique, c’est faire fausse route !

Nous avons besoin de changements structurels qui permettront aux citoyens de tendre vers la sobriété, et nous aurons à la fois besoin d’actions individuelles et d’actions collectives. Chaque tonne émise participe au réchauffement, chaque tonne compte !

Le mot de la fin

Si ce rapport présente un certain intérêt et a permis de recentrer les débats sur la responsabilité du changement climatique, en comprendre ses limites est indispensable pour éviter l’inaction climatique. Le traitement médiatique de ce rapport a très largement insisté sur ce fameux “100 entreprises responsables de 71% des émissions”, mais très (trop) rarement sur la méthodologie et les limites.

Cela a laissé le champ libre à de mauvaises interprétations, y compris de personnes qui souhaitent bien faire, mais aussi à des récupérations de la part de ceux qui font tout pour que notre système économique ne change pas. Rejeter l’entière responsabilité sur les autres est une erreur de communication, même s’il ne fait aucun doute que les 100 entreprises citées dans ce rapport ont une responsabilité écrasante, à la fois dans le changement climatique mais aussi dans les moyens d’agir pour réparer autant que possible les dégâts engendrés par leurs activités.

Enfin, le dernier rapport du GIEC rappelle ceci :

Les émissions cumulées de CO2 projetées pour la durée de vie des infrastructures d’énergies fossiles existantes et planifiées, sans réduction supplémentaire, dépassent les émissions cumulées nettes de CO2 dans les trajectoires qui limitent le réchauffement à 1,5 °C (>50 %), sans dépassement ou avec un dépassement limité.

C’est un point extrêmement important : sans fermeture anticipée d’une partie des exploitations de charbon, gaz et pétrole, nous dépasserons un réchauffement mondial de +1.5°C. Voilà un élément complètement oublié des débats, à la fois par les journalistes, éditorialistes, mais aussi par les militant(e)s écologistes. N’est-ce pas le moment de demander aux gouvernements et aux entreprises d’énergies fossiles où ils en sont de ces fermetures anticipées ?

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Commentaires

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  1. Ddu 3 September 2022

    “Qui n’ont d’autres choix que de faire le plein d’essence pour continuer de vivre.” On a tous le choix de vivre autrement. Cependant, on choisit la facilité. On préfèrera 20 minutes en voiture plutôt qu’une heure en vélo. On dira que sans voiture on ne peut plus travailler. C’est vrai pour certains, mais pour la très grande majorité, d’autres choix sont possibles. Exemple: Paris et sa région parisienne. Ne pourrait-on pas dès aujourd’hui réduire de 90% la circulation des automobiles? On a les trains, les RER, les métros, les bus, les vélos. Sincèrement, à moins d’être handicapé, 90% des gens ne pourraient-ils pas s’y mettre? Oui c’est possible mais ça engendre des contraintes. Donc les gens ne le font pas. La voiture est synonyme de liberté et le restera encore lontemps, malheureusement. Entre parenthèses, je m’inclus dans ces gens qui ne font pas suffisamment d’efforts. Je n’en suis pas fier.

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    1. Romain 14 September 2022

      Quand on voit le niveau actuel de saturation des transports en commun en IdF, HEUREUSEMENT qu’on ne réduit pas comme vous dites de 90% la circulation des automobiles… C’est quelque chose que les gens Bon pote et autres ne comprennent pas : même en renforçant l’offre de transports en commun, sur un réseau déjà quasi saturé, la limite est vite atteinte. Et puis les transports en commun ne desservent pas encore tous les endroits d’IdF (sans même parler des autres régions), donc la voiture a encore de beaux jours devant elle, c’est inévitable. Et je ne parle même pas des livreurs, routiers etc qui ne peuvent pas se passer de leur véhicule évidemment.

      Reply

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