Total1, Exxon2, Gazprom3 : l’idée géniale des scientifiques pour renommer les canicules

Une idée absolument géniale a refait surface ces dernières semaines. D’abord évoquée par Christophe Cassou en 2019, plusieurs scientifiques françaises et français ont suggéré lors de la canicule de juin 2022 de nommer les aléas climatiques par les noms des sources de pollutions :

Source : Twitter

Si cette idée parait farfelue au premier abord, elle aurait au contraire une très grande utilité.

Faire le lien entre aléas et réchauffement climatique

L’un des plus grands drames de notre époque est le manque d’informations claires sur le lien entre l’augmentation des aléas climatiques, leur intensité, et le réchauffement climatique. Soyons plus précis, et parlons même du réchauffement climatique anthropique, donc le réchauffement d’origine humaine.

Ce réchauffement est causé par les émissions de gaz à effet de serre, cela ne fait aucun doute, et les humains sont bel et bien responsables de cela. Rappelons deux points essentiels du 1er volet du dernier rapport du GIEC :

  • Il est incontestable que l’influence humaine a réchauffé l’atmosphère, les océans et les terres. Des changements rapides et généralisés se sont produits dans l’atmosphère, les océans, la cryosphère et la biosphère.
  • 100% du réchauffement climatique est dû aux activités humaines. C’est aujourd’hui un fait établi, sans équivoque (pour comprendre ce qu’est le forçage radiatif, lisez cet article). Nous pouvons l’observer en comparant le réchauffement observé (a) et l’influence humaine en (b) :
Figure SPM.2

Désinformation, doute, et menteurs professionnels

Même si ce réchauffement anthropique est incontestable (en tout cas dans la littérature scientifique), le lien est très rarement fait entre les aléas et les activités de l’industrie fossile. Il y a au moins trois raisons à cela :

  • L’information est très insuffisante sur le réchauffement climatique, et quand les JT et les chaînes d’infos en continu présentent des aléas climatiques, le lien est trop rarement fait avec le changement climatique. A l’instar du gouvernement français depuis au moins 5 ans, la communication est également très insuffisante de la part des gouvernements.
  • Les climatosceptiques n’ont pas complètement disparu et sont encore présents pour semer le doute. Par exemple, à chaque post ou tweet sur les réseaux sociaux qui parle de canicule, ils sont toujours là pour vous expliquer que c’est naturel, que cela n’a rien à voir avec les émissions de gaz à effet de serre… (c’est FAUX).
  • Les entreprises pétrolières et gazières ont joué les marchands de doute pendant des décennies, prétextant que nous n’étions pas certains que l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère puisse mener à un réchauffement…

Il est donc évident que renommer ces canicules (et autres aléas) serait une excellente idée et permettrait aux Françaises et Français de bien plus faire le lien entre les deux.

Canicule et changement climatique : est-on sûrs du lien ?

L’un des risques de nommer chacune des canicules avec le nom d’une entreprise pétrolière ou gazière (liste non exhaustive) serait d’attribuer chaque canicule au réchauffement climatique anthropique.

Nous avons vu que le changement climatique augmente la fréquence des canicules. Mais des canicules se sont produites dans le passé et nous ne pouvons affirmer qu’une canicule donnée est due au réchauffement climatique.  On peut néanmoins affirmer que la probabilité d’occurrence de ces évènements météorologiques a fortement augmenté du fait du changement climatique anthropique.

L’attribution d’un évènement météorologique extrême individuel au changement climatique est très intéressante, et permet de se rendre compte de la rareté (ou pas !) de ce que nous vivons depuis deux décennies, et allons vivre dans celles à venir. Un exemple ci-dessous avec les vagues de chaleur observées en France entre 1947 et 2021 :

Source : Météo France

Selon Météo France, les vagues de chaleur recensées depuis 1947 à l’échelle nationale ont été sensiblement plus nombreuses au cours des dernières décennies.

On recense 44 vagues de chaleur en France depuis 1947. La dernière vague de chaleur recensée officiellement a eu lieu en juin 2022.
Les vagues de chaleur recensées depuis 1947 à l’échelle nationale ont été sensiblement plus nombreuses au cours des dernières décennies. Sur les 35 dernières années, elles ont été 3 fois plus nombreuses que sur les 35 années précédentes. Le nombre de jours de vagues de chaleur a été multiplié par 9.

Total1, Exxon2, Gazprom3 : quel nom choisir ?

Maintenant que nous sommes sûrs des faits, il est temps de choisir un nom. La ville de Séville a d’ailleurs lancé l’initiative, mais c’est simplement pour graduer l’intensité de la canicule. L’objectif est ici bien différent.

La solution qui parait la plus évidente serait de choisir les plus grands groupes énergétiques au monde spécialisés dans le charbon, le gaz et le pétrole. Si la canicule est en France, le nom le plus connu est certainement celui de Total, comme l’avait suggéré Maxime Combes en appelant la canicule de juin 2022 TotalEnergie n°1.

Pourquoi Total ? Pourquoi “encore Total” ? Car Total est un groupe climaticide depuis des décennies, et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, ils mentent sur l’impact de leur activité depuis 1971. Dans la mesure où il est indispensable de prendre en compte l’aspect historique des émissions dans le réchauffement climatique, c’est tout à fait à propos de dire que la prochaine canicule pourrait officiellement porter le nom de l’entreprise. Deuxièmement, alors que le GIEC et l’AIE confirment que tout investissement dans un nouveau projet fossile nous ferait sortir de l’Accord de Paris, Total a plusieurs projets d’exploitations en cours, désormais appelés les “bombes climatiques“. Enfin, TotalEnergies continue son greenwashing depuis des années en communiquant à coup de millions d’euros sur son activité renouvelable, alors que la majorité de ses activités et de ses profits viennent des énergies fossiles.

Comment se mettre d’accord à l’international ?

L’une des difficultés de l’exercice serait de se mettre d’accord à l’international sur un seul et même nom. On se doute que pour une canicule aux Etats-Unis, cela aurait beaucoup de sens de l’appeler Exxon1 que Total1. Il faudrait alors probablement choisir une entreprise qui a son siège dans le pays qui subit l’aléa climatique, ou au moins ses activités. En Australie, le choix se ferait par exemple entre Rio Tinto (Royaume-Uni), Alcoa (Etats-Unis), Glencore (Suisse) qui y exploitent le charbon.

Glencore, acteur central des mines de charbon en Australie

Une autre difficulté pourrait apparaitre lorsqu’une canicule touche plusieurs pays. Prenez par exemple une canicule sur l’Italie et la France, faudrait-elle l’appeler ENI ou ENGIE ? On imagine déjà l’empressement de certain(e)s citoyennes et citoyens à trouver le responsable, pendant que les gouvernements respectifs minimiseraient les conséquences et les responsabilités. Responsables, mais pas coupables.

Et pourquoi pas Patrick Pouyanné ? Et pourquoi pas Bernard Arnault ?

Nous pourrions étendre la liste des noms susceptibles d’améliorer la prise de conscience entre émissions de GES et l’augmentation des aléas climatiques. Au lieu de prendre le nom des entreprises directement, nous pourrions directement prendre le nom des président(e)s des entreprises concernées. Suggestion soufflée par Olivier Norek : Patrick Pouyanné, PDG de Total.

Il y a tout de même un risque à cela. Total est certes très connue du grand public, mais il est fort à parier que ce n’est pas la même chose pour Patrick Pouyanné. Et puis un PDG, c’est susceptible de changer rapidement, alors qu’une entreprise comme TotalEnergies, qui continue de participer à des projets climaticides comme EACOP, nous risquons de l’avoir encore quelques décennies.

En parlant d’EACOP, ce serait également l’opportunité d’appeler les canicules avec les banques qui financent le plus les énergies fossiles. JP Morgan, Citi, mais aussi et bien sûr les banques françaises, qui financent des milliards d’énergies fossiles (et ont même atteint des records) après la signature de l’Accord de Paris. Pourquoi ne pas nommer la prochaine canicule BNP Paribas, Société Générale ou Crédit Agricole ? Saviez-vous que votre banque finance des milliards d’énergies fossiles chaque année ? Combien exactement ? Pour quelles conséquences ? Peut-être que cela serait une bonne idée finalement ?

Enfin, puisqu’il est impossible d’avoir une transition écologique sans justice sociale, pourquoi ne pas renommer la canicule avec l’une des personnes les plus émettrices de France, comme Bernard Arnault ? Lui qui rien qu’avec les vols de son jet privé, a émis 176t de CO2 en mai 2022, soit 17 fois plus que l’empreinte carbone moyenne française annuelle ?

Le mot de la fin

L’information concernant les causes et les conséquences du changement climatique est très insuffisante. L’une des solutions serait de renommer ces canicules par les entreprises qui ont non seulement menti sur leurs responsabilités mais qui continuent d’aggraver la situation et de rendre une partie de la planète inhabitable.

Dans la mesure où la responsabilité est commune mais différenciée, renommer la prochaine canicule Total1, Exxon2 ou Gazprom3 serait une excellente idée. Si elle se propage sur les réseaux sociaux, il se pourrait que cela arrive aux oreilles des bonnes personnes…

Bon Pote est un média 100% indépendant, uniquement financé par les dons de ses lectrices et lecteurs. La meilleure façon de soutenir Bon Pote ? Devenez Tipeuse/Tipeur !

 Vos partages et réactions sur les réseaux sont également très précieux :

Facebook
Twitter
LinkedIn

Restez informé.e des dernières parutions

Articles similaires

Commentaires

10

  1. Z 21 July 2022

    Les compagnies pétrolières ne font que fournir aux gens ce qu’ils leur demandent. Au final, la reponsabilité revient au consommateur, c’est à dire vous et moi. Jeter sans cesse la pierre sur Total et consorts n’est qu’une manière de nous détourner de notre responsabilité individuelle.
    Donc on pourrait nommer ces canicules en fonction des pays les plus émetteurs de GES : émissions totales (Chine 1, Etats-Unis 2, Inde 3…), ou par habitant (Qatar 1, Curaçao 2, Koweit 3…), ce qui serait d’ailleurs très différent…

    Reply
  2. fred 20 July 2022

    AdamSmith3, Tatcher2, Mandeville5…

    Reply
  3. Charles 12 July 2022

    On avait pas assez des artistes, voilà que maintenant les scientifiques veulent aussi faire de la politique. Ridicule !

    Reply
  4. Alang 11 July 2022

    La lecture de vos billets est de plus en plus triste et devient même ennuyeuse. Gardiens des horloges, vous voulez maitenant être les gardiens exclusifs du sens des mots, comme pendant les querelles obscurantistes du Moyen Age. L’orthodoxie du “vert” et de la transition climatique.Vos armes ? Les mots, le verbe, la supériorité exclusive de la raison sur la pratique – et aujourd’hui la moquerie. En s’en prenant aux plus faibles –je veux dire aux ennemis les plus faciles et les moins dangereux pour vous: les pétroliers occidentaux. En particuliers le français.Vous restez ainsi dans ce que vous connaissez le mieux, la plus protectrice: le Verbe, du haut de votre chaire.
    Au commencement est l’Action, mon Bon Pote, quoique vous en disiez et malgré l’efficacité toute relative de cette action, évidemment – car en effet le sujet (aborder la transition par l’action et non par le verbe) est si compliqué qu’on ne connaît guère avec certitude par quels bouts le prendre et commencer. Les pétroliers ont commencé par diminuer leurs investissements dans l’exploration, ce qui se traduit chez certains d’entre eux (sauf chez les pétroliers des pays producteurs, que vous dédaignez) par (au pire) une baisse des productions qui, quand celle-ci croise d’autres aventures géopolitiques (des guerres, ou la poursuite inattendue d’un appétit féroce pour les fossiles), se traduit par des augmentations de prix qui font dériver le sujet, à tort, vers d’autres préoccupations existentielles. Ces sinistres pétroliers occidentaux et notamment le français que vous aimez désigner à la vindicte écologiste, ont décidé de recycler une bonne partie de leurs revenus pétroliers dans la production d’énergies renouvelables (comme si l’intermittence et le modèle économique encore fragile des ENR ne leur faisaient pas peur). C’est comme ça, à tort ou à raison, que ces pétroliers ont décidé de participer à la transition énergétique et de s’avancer vers l’évolution progressive de leur modèle. Ca n’a pas l’air de vous intéresser. Pourtant, faites les comptes et vos billets redeviendraient passionnants: examinez l’ampleur des investissements ENR des pétroliers du monde entier et simplement comparez-les aux investissements des grands mouvements écologiques. Si on prefère les manifs et l’activisme, les pétroliers sont nuls. Mais si l’action et le mouvement sont préférés, plutôt que les défilés bavards qui deviennent de plus en plus inutiles (sauf à démonter aux siens qu’on se souci du monde et de notre propre image), alors on envisagera peut-être de les encourager, ces sinitres énergéticiens du monde d’avant.

    Reply
    1. Arnaud E 11 July 2022

      Quand y a plus la place pour trôller sur Mediapart, où est-ce qu’on va reporter sa désinformation ?
      Les pétroliers occidentaux, une cible facile ? Vous y allez vite !
      Leurs investissements dans les énergies renouvelables consistent essentiellement à récupérer de l’argent avec des investissements minimaux, en utilisant la technique du “low hanging fruit”, à essayer de ramasser le plus de subventions possibles sur les ENR et à laver plus vert que vert leur gaz “naturel”.
      Quant à toi, celui qui a écrit ce pavé, augmente tes prix sur Fiverr, tu as un bon style ! Tu le vaux bien !

      Reply
      1. Alang 11 July 2022

        Sympa, merci camarade et bon pote. (1) Note que je suis francophone mais je ne comprend pas ce que tu veux dire … “trôller sur Mediapart” … ni non plus si l’utilisation du mot “désinformation” s’adresse à mon commentaire ou … à quelqu’un d’autre. Je suis ni un insider-activiste ni un usager régulier des réseaux dits sociaux. (2) Mais sur le reste, ta réaction me paraît un peu courte, c’est la fuite et je n’y trouve pas le compte attendu. L’histoire des “low hanging fruits” peut concerner des petits acteurs (ça c’était sans doute leur jeu depuis plus de dix ans) mais pas les pétroliers : les vieux chinois nous rappellent que ceux qui sont dans le business des élephants ne sont pas – ne peuvent pas jouer — dans le business des mouches. Non, il faut — et Bon Pote en a les moyens– réellement aller voir les chiffres des pétroliers et prendre la mesure de ce que les meilleurs d’entre eux préparent pour aborder la transition énergétique dont ils ont conscience au moins autant que Bon Pote et son public (dont ma pomme). L’idéologie anti-entreprise qui inspire la plupart des activistes (qui ne les connaissent pas du tout, qui se font des idées folles à leur propos) les aveugle. Sinon, restons modestes …, dans le monde d’aujourd’hui, voyez vous, voyons nous beaucoup d’autres acteurs sérieux, que les entreprises, bien équippés en hommes et capables de mobiliser les capitaux exigés par la transition, pour commencer à faire faire bouger les lignes ?

        Reply
    2. Nass 11 July 2022

      EACOP

      Reply
      1. Justin 13 July 2022

        Sans eacop, comment voulez vous que le pays se développe et que les habitants sortent de la misère ?
        En soutenant le tourisme ? LoL
        En soutenant l’agriculture exportatrices ? Et donc la déforestation ? LoL
        En lançant des mines de cobalt comme de l’autre côté de la frontière ? Re re LoL
        Ah oui, non, je sais, ils sont pauvres, qu’ils le reste….

        Reply
    3. Michel CHENEBEAU 12 July 2022

      Vous avez raison de défendre Total énergie, qui vient de donner un sérieux coup de pousse au mouvement pour la décroissance.
      Du jamais vu, plus fort que les écolos : Total nous demande de nous serrer la ceinture. Merci à monsieur Poyannet son PDG.

      Reply
  5. Gonella 11 July 2022

    Il me semble que n°1 devrait être l’API * qui connaissait déjà le problème dés 1968
    https://www.theguardian.com/business/2016/apr/13/climate-change-oil-industry-environment-warning-1968

    *​​​​​​API represents all segments of America’s oil and natural gas industry

    Reply

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Restez informé des dernières parutions

RESTEZ INFORMÉ DES DERNIÈRES PARUTIONS