Compensation carbone et Treewashing : Jonathan Guyot

Jonathan Guyot

Voilà au moins 3 ans que nous observons une très nette augmentation des papiers dans la presse sur les arbres et leur formidable pouvoir de captation de CO2. C’est un sujet complexe, dont nous entendrons forcément de plus en plus parler, à mesure que les entreprises chercheront à compenser leurs émissions de carbone. Jonathan est co-fondateur de la communauté all4trees, la première organisation à s’être donnée pour mission de fédérer l’ensemble des acteurs engagés sur le terrain pour la préservation et la restauration des forêts.

Hello Jonathan ! Merci d’avoir accepté l’invitation, je suis ravi de pouvoir échanger avec toi. Avant de rentrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter et nous expliquer ton parcours ?

Merci à toi pour l’invitation. Je suis ingénieur forestier de formation et co-fondateur de la communauté all4trees. Depuis une dizaine d’années je travaille dans le domaine du développement solidaire, afin d’accompagner les populations locales dans la préservation et la restauration de leurs forêts.

Pendant quelques années, j’ai vécu au coeur de la « Grande Jungle Maya » , dans la Péninsule du Yucatán au Mexique, où j’ai eu l’occasion de travailler sur les questions de carbone forestier et de mécanisme de réduction de la déforestation et la dégradation des forêts (REDD+). J’ai ensuite mis cette expertise au service de nombreuses organisations à travers le monde, qui m’ont permis de découvrir la forêt amazonienne au Pérou ou encore celle du bassin du Congo au Gabon.

J’ai très vite été pris de passion par ce sujet complexe de la forêt et du climat. Et confronté aux difficultés de financement des ONG locales, j’ai décidé de dédier mon énergie à développer un modèle qui permet de pérenniser les financements pour préserver et restaurer les forêts.

Entre-temps, j’ai passé quelques années au Geres, une ONG de développement internationale, spécialisée sur les questions climat et énergie, où j’ai été responsable de la plateforme de compensation carbone volontaire CO2Solidaire. L’occasion d’exercer du côté de la vente des « crédits carbone » et de découvrir ce marché intensément concurrentiel. Et toujours épris de cette mission entrepreneuriale et de ma passion pour les forêts, j’ai co-fondé la communauté all4trees.

Peux-tu nous en dire plus sur all4trees ? Son cœur d’activité, et ce qui fait votre spécificité ?

all4trees est avant tout une communauté de citoyens et d’organisations engagés pour la préservation et la restauration des forêts. Je me suis inspiré du fonctionnement des arbres dans une forêt, qui sont à la fois en compétition pour la lumière, mais également en coopération pour leur survie. J’applique ce principe de « coopétition » à la communauté all4trees, car je suis convaincu que nous devons unir nos forces, car c’est la somme de nos actions, par leur complémentarité et leur diversité, qui permet d’apporter une réponse collective à la hauteur des enjeux.

Une de nos missions principales est de fédérer les porteurs de projets qui agissent sur le terrain. Nous avons mis en place des critères d’adhésion qui permettent de nous assurer que les porteurs de projets membres de la communauté all4trees sont des acteurs terrain engagés et éthiques, développant des projets aux approches holistiques. Nous avons décidé de travailler uniquement avec les artisans du développement solidaire. Finalement, être membre de la communauté all4trees est une sorte de « label » de reconnaissance par ses pairs, qui permet de faire le tri dans la jungle des « planteurs d’arbres ».

Crédit : Jonathan Guyot

La force du collectif, c’est de pouvoir travailler sur des sujets de fond et d’essayer de faire bouger des lignes dans un secteur qui est devenu fortement concurrentiel. Nous travaillons notamment sur la question de la « compensation carbone » par la « plantation d’arbres », sur les questions de #treewashing, et également sur l’évaluation des impacts des projets.

Et comme tous ces sujets sont complexes, que les enjeux sont parfois mal compris à cause de discours « simplistes », nous réalisons également un gros travail de sensibilisation et de mobilisation citoyenne. Avec la communauté all4trees, nous voulons montrer l’ensemble des leviers d’actions, des acteurs engagés qui permettent d’agir pour la préservation et la restauration des forêts, et surtout montrer qu’il ne suffit pas de « planter des arbres » pour y arriver.

Parlons un peu du marché carbone. Peux-tu nous expliquer pourquoi le prix de la tonne est ridiculement bas depuis 10 ans, alors que le GIEC et d’autres organisations parlent d’une tonne à 100$ minimum ?

Tu pourras me rectifier si je me trompe, car je ne ne suis pas un économiste, mais voici comment je l’interprète :

  • D’un coté il y a un marché régulé (UE ETS), réservé aux entreprises réglementées, où pendant très longtemps, il y avait plus d’offres que de demandes. Résultat : les prix ont dégringolé.
  • De l’autre un marché volontaire en peer-to-peer, pour toutes les entreprises non-réglementées, qui fonctionne finalement comme les marchés des commodités. Résultat : les prix sont tirés vers le bas.

La valeur dont tu parles fait référence à la « valeur tutélaire du carbone ». C’est une valeur économique à prendre en compte dans l’analyse des investissements pour réduire les émissions de CO2 en phase avec un objectif. Plus le prix est élevé, plus il rend attractif les solutions bas-carbone qui peuvent être plus coûteuses. Donc si cette valeur est intégrée aux réflexions d’investissement d’une entreprise ou des politiques publiques, cela permet de prendre en compte le coût « carbone » et incite à l’action et l’investissement à la réduction.

Le rapport de commission présidé par Alain Quinet, sur la proposition de valeur de l’action pour le climat de la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) de la France, a calculé une valeur tutélaire du carbone à 250 € / tCO2e en 2030 et 775 € / tCO2e en 2050.

Je m’étais amusé à tester quelques scénarios avec l’outil En-ROADS, tout droit sorti du MIT. Et clairement instaurer un prix carbone est apparu comme un levier stratégique très important, mais peut également être accompagné d’injustices sociales.

Analyse de Jonathan Guyot sur l'outil En-ROADS

Le problème c’est que le prix des crédits carbone vendus en France sur le marché volontaire sont trop faibles (prix moyen de vente de 3,37 € / teqCO2 en 2016 d’après le rapport d’Info Compensation Carbone). Ce prix très bas n’est pas un levier intéressant pour réellement engager les entreprises dans une vraie démarche de réduction, mais surtout pour financer des projets sur le terrain, notamment les projets forestiers.

C’est devenu un marché concurrentiel, fortement monopolisé par certains acteurs, qui tirent les prix vers le bas et ont parfois des marges non-transparentes. Le « crédit carbone » est devenu une commodité comme une autre. Alors qu’à la base, ce mécanisme avait été pensé comme un outil de financement de projets de développement à l’international, aujourd’hui, nombreuses sont les ONG de terrain, qui ne trouvent plus d’intérêt dans ce marché, notamment les acteurs engagés sur les questions de préservation et restauration des forêts.

As-tu senti un engouement particulier autour de la compensation carbone ces deux dernières années ? Le marché est-il mûr ? Comment le vois-tu évoluer ?

Depuis la COP21 à Paris, il y a un fort engouement des entreprises pour la « compensation carbone ». Depuis l’Accord de Paris, chaque entreprise veut faire sa part. C’est devenu un levier de différenciation important et il y a une prise de conscience des dirigeants.

Il y a dix ans,  quand nous allions à la rencontre des entreprises pour leur proposer de compenser leurs émissions de CO2 et soutenir des projets de reforestation, nous étions souvent reçus avec un petit sourire et à la sortie du rendez-vous, la question était toujours la même : « à quoi ça va servir pour mon business ? ». Maintenant, elles viennent nous chercher.

Cet engouement est positif, car il y a un intérêt croissant d’entreprises à soutenir des projets. Mais malheureusement, elles s’orientent souvent vers les solutions de facilité et les acteurs qui n’ont pas trop de scrupules.

Le marché de la « compensation carbone » est en train d’évoluer également. Le rapport du GIEC de 2018, nous a donné une nouvelle vision des enjeux. Comme le mentionnait Valérie Malson-Delmotte dans un tweet qui rappelait à l’ordre Air France, le GIEC ne recommande pas et ne soutient pas le principe de la « compensation carbone ».

Alors forcément, avec cette nouvelle vision le marché est en train de fortement évoluer. Il y a de plus en plus de greenwashing flagrant de la part d’entreprises qui continuent à s’inscrire dans une démarche de « compensation carbone ». Et les entreprises qui souhaitent s’inscrire dans une démarche rigoureuse sont finalement un peu perdues, face à des acteurs qui proposent des solutions clé en main.

De mon côté, j’ai fait le pari, un peu fou, de faire évoluer le marché. C’est un travail de longue haleine que nous menons avec la communauté all4trees.

La question est un peu orientée mais je te la pose quand même : que penses-tu du terme de « compensation carbone » ?

À bien y réfléchir je trouve le terme de « compensation » très négatif. « Compenser » signifie « neutraliser un inconvénient ou un préjudice par un avantage » ou définit également le fait « de satisfaire plus que nécessaire un besoin pour remplacer « l’inassouvissement d’un autre besoin ». Jacques Brel disait même dans une interview : « On raconte ce que l’on rate, on raconte ce qu’on n’arrive pas à faire. C’est un phénomène de compensation. »

Aujourd’hui, tu as dû t’en rendre compte sur les réseaux sociaux, il y a une scission nette entre les organisations qui défendent coûte que coûte la « compensation carbone », parce que c’est leur business de vendre des crédits carbone, et celles qui proposent des solutions pour faire évoluer le concept vers la « contribution à l’atteinte de la neutralité carbone ».

Alors que ça fait 10 ans que je travaille sur la question de la « compensation carbone », à la fois sur la certification carbone de projets forêts, mais également sur la vente des « crédits carbone », j’ai dû remettre profondément en question ma vision du sujet.

À la base, ce que je trouvais intéressant pour le financement des projets, c’était justement le mécanisme de « certification carbone » qui permet d’obtenir des « crédits carbone », vendus ensuite à une entreprise qui souhaite s’inscrire dans une démarche de « compensation carbone ».

Sauf que très rapidement, je me suis rendu compte que ce mécanisme était trop coûteux, parfois pas adapté aux enjeux du terrain, que les prix des « crédits carbone » étaient trop bas pour avoir un vrai retour sur investissement et qu’en plus, ça servait à dédouaner les entreprises, car il n’y avait pas de règles sur l’utilisation du mécanisme de « compensation carbone ». De mon point de vue, nous avons complètement fourvoyé la « compensation carbone », en nous berçant d’une douce illusion dans cette recherche du point « zéro », afin de gonfler notre orgueil et de nous soustraire à l’enjeu prioritaire  et beaucoup moins sexy : réduire drastiquement nos émissions.

Aujourd’hui, à travers les travaux de réflexions menées par la communauté all4trees, je suis ravi de contribuer à faire évoluer les pratiques, aux côtés d’autres acteurs reconnus dans le secteur du climat. Notamment le cabinet de conseil Carbone 4, qui a mené un gros travail pour sortir le référentiel Net Zéro Initiative, qui ouvre une nouvelle vision collective de ce qu’est réellement l’atteinte de la neutralité carbone. Ainsi, il n’est plus possible de dire que « je suis neutre en carbone », mais de privilégier le « je contribue à la neutralité carbone mondiale ».

Certains acteurs pensent que c’est juste un changement de sémantique de « compensation » à « contribution », terme beaucoup plus positif au final. En effet, « contribuer » vient du latin « contribuo », qui signifie « donner en partage » et nous permet de donner une dimension beaucoup plus collective à l’effort international de lutte contre les changements climatiques. Mais la démarche de « contribution à l’atteinte de la neutralité carbone » va bien au-delà, car elle ne permet pas à l’entreprise de soustraire une quelconque « compensation » de ses propres émissions carbone et s’inscrit dans une dynamique, car il est impossible de devenir « neutre en carbone », du jour au lendemain.

Il est urgent de tourner la page de la « compensation carbone » et faire vivre une nouvelle aventure vers une « contribution collective à l’atteinte de la neutralité carbone mondiale » !

Comment expliques-tu que la comptabilité prenne en compte la totalité de la compensation carbone de l’arbre à sa plantation, alors qu’on sait par exemple qu’un arbre absorbe moins au début de sa vie qu’au milieu de sa vie ? N’y aurait-il pas un gros problème de temporalité ?

Hormis la question de la non-permanence, qui peut être la résultante d’incendies, en augmentation à cause des changements climatiques, il y a d’autres limites conceptuelles qui ne permettent pas de « compenser » ses émissions en plantant des arbres.

La question de la temporalité. Il y a d’abord le fait que les arbres plantés aujourd’hui, mettront plusieurs dizaines d’années pour séquestrer les émissions actuelles, alors que le CO2 émis dans l’atmosphère a une durée de demi-vie d’environ 100 ans.

La question d’équivalence. Il est impossible d’établir une équivalence entre une tonne de CO2 émise par combustion d’énergie fossile avec une tonne de CO2 séquestrée ou évitée sur des projets forestiers. En effet, l’équivalence ne prend pas en compte les externalités négatives (pour l’environnement, la santé, les impacts socio-économiques…) liées à l’émission d’une tonne de CO2 provenant de la combustion d’énergies fossiles. Il n’y a pas d’équivalence possible entre du CO2 géologique et du CO2 biologique.

Et finalement, point le plus important, environ 1/4 des émissions anthropiques de CO2 sont capturées par la photosynthèse (végétation et phytoplancton), la moitié (1/2) reste dans l’atmosphère contribuant à l’augmentation des GES et 1/4 sont dissoutes dans les océans contribuant à leur acidification. Il est estimé, même si de très grandes incertitudes entourent ces chiffres, que les écosystèmes terrestres (forêts, mais aussi prairies, cultures, sols…) capturent chaque année (période 2008-2017) environ 29 % du CO2 émis par l’homme (GIEC, 2018). Finalement, moins d’1/3 des émissions anthropiques sont absorbées par les arbres et les forêts.

Alors non, « planter des arbres » ne permet pas de « compenser ses émissions carbone » et encore moins d’être « neutre en carbone ». Non, non et non !

Vous aviez lancé cette très belle initiative d’#act4amazonia l’été dernier. J’ai lu quelques études sur les points de bascule, dont plusieurs sur l’Amazonie. Est-il vrai de dire que l’Amazonie est sur le point de ne plus être un puits de carbone ?

En effet, avec la communauté all4trees et le mouvement « On est Prêt », nous avons lancé la campagne #act4amazonia en août 2019, en réponse aux incendies en Amazonie, afin de permettre aux citoyens, qui se sentent démunis de pouvoir agir à leur niveau.

Face au silence médiatique des incendies de cet été et l’inaction du gouvernement français, nous relançons la campagne #act4amazonia, avec de nouvelles opérations de mobilisation pour faire pression sur les dirigeants politiques et les entreprises.

Et il y a urgence ! En effet de nombreux points de non-retour sont en train d’être franchis, risquant de transformer la plus grande forêt tropicale en avance d’ici 15 ans. Il suffit pour cela que la forêt amazonienne perde 20 à 25 % de sa superficie originelle. Nous en sommes déjà à 16%.

Les forêts du monde entier sont de plus en plus soumises aux impacts des changements climatiques, notamment les sécheresses, qui favorisent également la propagation des incendies. Et une forêt qui subit une sécheresse, même si elle ne brûle pas, ralentit forcément sa croissance et donc absorbent moins de CO2. C’est pour cela que des chercheurs ont alerté sur le fait que l’Amazonie, en plus d’être soumise à une importante déforestation, pourrait ne plus être un puits de carbone.

Préserver les forêts est essentiel dans la lutte contre les changements climatiques. Déjà des boucles de rétroaction sont en train de se mettre en oeuvre. Il y a urgence ! Et l’action est notre unique option.

Questions plus personnelles : comment garde-t-on le moral quand on voit la déforestation dans le monde ? Ses conséquences, et le lien quasi absent dans la tête des gens entre déforestation et leur assiette ?

Quand on traite de sujets si graves au quotidien, ce n’est pas tous les jours facile de garder le moral. J’ai donc appris à vivre ce combat comme une passion et transformer cette rage intérieure en énergie pour trouver des solutions. Et il est également nécessaire de garder une bonne dose d’humour, sans tomber dans le positivisme niais des solutionnistes.

Le problème de la déforestation, c’est que c’est un sujet très éloigné de notre quotidien. Du moins, c’est que nous pensons. Mais comme le rappelle le rapport de l’Empreinte Forêt des français, publié par l’association Envol Vert en 2018, nos modes de vie et de consommation contribuent à la déforestation. Il existe même un quiz qui nous permet de calculer notre Empreinte Forêt.

Près de 2/3 de l’Empreinte Forêt des français est liée à notre consommation indirecte de soja,  principalement utilisé pour l’élevage industriel de volaille, de porc et de vaches laitières. L’avenir des forêts tropicales se joue également dans nos assiettes, mais également dans les agro-carburants à l’huile de palme, notre petit café accompagné de son carré de chocolat, dans le cuir de nos chaussures ou sac à main ou bien encore dans les pneus de notre voiture.

Bien entendu, toute la responsabilité n’incombe pas aux citoyens, qui deviennent complices malgré eux de l’inaction des entreprises, qui ne respectent pas leur devoir de vigilance et leurs engagements « zéro déforestation », ou de l’État français et des politiques publiques, qui ne mettent pas en oeuvre la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI).

Jonathan Guyot, photo du site all4trees
Crédit : https://all4trees.org/

Une fois que les citoyens ont conscience que nous avons une responsabilité collective dans la déforestation des forêts tropicales du globe, il est plus facile de les mobiliser pour faire changer les lois ou faire pression sur les entreprises.

Petit détour économique. Penses-tu, comme Bruno Le Maire et Emmanuel Macron, que la décroissance est une impasse ? Tu es plutôt croissance verte ou décroissance ?

Je suis un ingénieur du vivant. J’ai été formé pour accompagner la croissance des arbres sur le très long terme, tout en respectant une gestion durable et un équilibre de la forêt. C’est une vision opposée au postulat sur lequel notre société moderne repose, qui nous fait croire que nous vivons dans un monde aux ressources infinies et que la croissance est la seule réponse à la création de richesse. Un postulat qui repose sur la vision de l’économiste Adam Smith, père fondateur du libéralisme économique avec la loi des marchés (loi de l’offre et de la demande) (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, 1776), qui a également influencé Charles Darwin qui a révolutionné la biologie avec la notion de sélection naturelle, transposée dans l’imaginaire collectif, par la notion de compétition et de « loi de la jungle ».

C’est ainsi que la compétition est devenue un projet de société, sous l’impulsion de choix politiques des années 80, où la « croissance » est devenue synonyme de réussite et de progrès.

Mais en biologie, les relations de compétition sont des relations mutuellement négatives et coûteuses en énergie. L’excès de concurrence n’ajoute rien au bien-être de la population. Cela revient même à externaliser les coûts des impacts sur l’environnement. Dans un système d’économie libéral, un excès d’offre ne sert qu’à créer de l’insatisfaction. Et la course à la compétition donne lieu, sur le long terme, à de nombreux troubles de la santé physique et mentale (Singer, 2011).

Je veux bien croire que l’idée de « décroissance » soit perçue de manière négative et puisse faire peur. Le terme même de « décroissance » est bien trop négatif pour mobiliser les foules. Mais comme le rappelle le GIEC dans son dernier rapport, nous devons réduire par 4 à 7 nos émissions de CO2, si nous voulons vivre dans un monde à +2° C, voire +1,5° C., aux conséquences déjà désastreuses.

Alors pour nous rassurer, nous nous racontons une belle fable autour de la « croissance verte » et rêvons d’une croissance qui permettrait d’avoir « zéro » impact sur les écosystèmes et le climat. Sauf qu’il est impossible d’être dans une croissance infinie, même « verte », dans un monde fini.

La « théorie du donut » développée par la chercheuse britannique, Kate Raworth, qui a travaillé pendant de nombreuses années à Oxfam, redonne une vision de l’économie plus juste et durable. L’économie doit être remise au service de l’Humanité, en assurant que les besoins de bases soient satisfaits (le « plancher social ») sans mettre en péril l’avenir du monde (le « plafond écologique »).

Alors certains pays pourront être dans une phase de « croissance verte » pour permettre aux populations d’être au-dessus du « plancher social » sans crever le « plafond écologique », et d’autres pays devront être dans une phase de « décroissance », pour revenir en dessous du « plafond écologique ».

Afin de relever les défis de notre siècle, nous devons porter un nouveau projet de société avec une économie de la coopération,  de la sobriété et de l’équité.

Qu’as-tu à répondre aux solutionnistes qui pensent qu’il n’est pas nécessaire de changer notre consommation énergétique, car il suffit de « planter des arbres » ?

Je leur réponds qu’avec leurs « fausses bonnes solutions », ils vont nous emmener encore plus vite dans le mur. Mais souvent, pour justifier leurs « bonnes actions »,  ils me rétorquent  « que c’est toujours mieux que de ne rien faire »…

Alors oui en effet, quand une entreprise, comme Air France, finance de manière complètement volontaire, à hauteur de plusieurs millions, des initiatives de terrain, difficile de rétorquer que « ce n’est pas bien ». Surtout que mon combat au quotidien est de faire en sorte que des acteurs terrains puissent trouver de plus en plus de financement pour préserver et restaurer les forêts.

Mais ce qui me dérange le plus, c’est quand tu as pris le temps de prévenir le cabinet de conseil qui accompagne Air France sur sa démarche de « compensation carbone », des dérives de communication et risques de greenwashing associés, et qu’ils finissent par éclater au grand jour. Résultat, Air France fait croire à ses clients que leur « vol est neutre en CO2 ». Un discours éhonté !

Crédit : https://www.instagram.com/virginiehumbrecht/?hl=fr

Et depuis 3 ans, un nombre incalculable de start-up se développent pour proposer, à coup d’opérations marketing, de « planter des arbres pour sauver le climat ». Alors ces plateformes de « plantation d’arbres » offrent des options de facilité, une solution clé en main, un discours qui plaît aux entreprises et finissent par faire de l’ombre aux organisations qui agissent concrètement sur le terrain, avec éthique et des démarches holistiques.

C’est pourquoi avec la communauté all4trees et nos membres porteurs de projets, nous essayons de sortir de plus en plus des discours de « planter des arbres ». Car l’enjeu numéro 1 est d’abord de ne pas en couper et donc de mettre en œuvre des activités agricoles et des filières économiques pour lutter contre la déforestation et contribuer à la préservation des forêts. Mais forcément, c’est beaucoup moins sexy que de « planter des arbres ».

Avec la communauté all4trees nous avons animé également des groupes de travail sur la question du greenwashing. Nous avons identifié les risques associés à l’échelle des organisations et du secteur et des solutions pour éviter le #treewashing. Je pense qu’il y a une forte responsabilité des acteurs intermédiaires, qui vendent ces « fausses bonnes solutions » aux entreprises, sur lesquelles elles peuvent se reposer pour faire du greenwashing.

Apporter une critique constructive est un exercice difficile et chronophage. Ça demande beaucoup plus de temps de déconstruire une « fausse bonne » solution ou une idée simpliste. Tu sais de quoi je parle. Mais c’est nécessaire. C’est pour cela que je prends du temps à dénoncer le #treewashing, afin d’accompagner les professionnel(le)s qui cherchent à comprendre les enjeux, cherchent des réponses et souhaitent agir avec exigence.

L’arbre est devenu un objet marketing, un message simple, voir simpliste face aux enjeux que doit relever notre société.

Les « solutionnistes » ne cherchent pas à répondre aux enjeux, mais au marché, donc aux attentes des clients, soit des entreprises désireuses de faire un « geste pour la Planète », voire parfois du greenwashing, pour cacher leurs inactions ou l’incohérence de leur modèle.

Finalement les « solutionnistes » sont de mauvais marketeurs, car s’ils étaient vraiment bons, ils ne prendraient pas l’option de facilité et arriveraient à vendre une solution « complexe » qui répond réellement aux enjeux, qui eux-mêmes sont également très complexes.

Pour le climat et la biodiversité, il est possible de contribuer à la préservation et la restauration des forêts, sans tomber dans les discours simplistes et les opérations de #treewashing.

Merci Jonathan. Souhaites-tu dire un dernier mot, un sujet qu’on aurait oublié, un conseil aux lecteur·rice·s ?

Pour contribuer à la préservation et la restauration des forêts, nul besoin d’acheter des “crédits carbone”, un simple don suffit pour aider les associations qui sont engagées sur le terrain au quotidien. Finalement, une fois que l’entreprise est engagée sur une trajectoire ambitieuse de réduction de ses émissions, que s’arrête la vision « mercantile » de l’arbre et de la forêt qui se compterait en nombre de « teqCO2 » ou d’ « arbres plantés », la « contribution à l’atteinte de la neutralité carbone » se rapproche plus d’une démarche de « philanthropie » au service d’une cause et devient une occasion pour l’entreprise de définir sa « mission » et réaligner ses activités au regard des enjeux qu’elle soutient.

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Commentaires

3 Comments

  1. DELPHINE BENOIT-MAYOUX 16 septembre 2020

    Encore un sujet très intéressante et très instructif qui fait réfléchir sur les solutions à adopter et trouver pour tendre vers une sobriété carbone. Merci

    Répondre
    1. Bon Pote 17 septembre 2020

      Merci Delphine ! On essaye de maintenir le niveau des interviews, c’est difficile après ton passage 😉

      Répondre
  2. Oliver Gough 16 septembre 2020

    Excellent sujet, article et choix d’interviewé. All4trees semble concentrer ses efforts sur les déforestations majeures autour du globe. A l’échelle locale il existe des organisations qui misent sur une gestion durable de cette ressource renouvelable qu’est le bois. Je pense à Sylv’Acctes qui aide les propriétaires forestiers à gérer leurs forêts durablement. Cela aborde les sujets de carbone stocké (dans les produits bois), séquestré (dans les forêts) et la subsitution (utilisation de bois plutôt qu’une énergie fossile à extraction énergivore). Un vaste sujet que Jonathan n’aborde pas. Il semble être intéressé par la préservation pure alors que l’exploitation (durable) du bois est à mes yeux une des solutions pour transformer des économies locales, les rendre moins polluantes et surtout apporter les €€€ nécessaires afin que nos forêts puissent être gérées le plus durablement tout en extrayant du bois, matière la plus « renouvelable » et durable que je connaisse.

    Répondre

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