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Data centers en France : l’enfumage de la « souveraineté numérique »

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La souveraineté numérique est décidément à la mode. De Jean-Luc Mélenchon, qui prône la « décolonisation numérique vis-à-vis des États-Unis d’Amérique » à Jordan Bardella (« L’intelligence artificielle est déjà un sujet de souveraineté nationale majeure ») en passant par Edouard Philippe qui alerte contre le risque de « vassalisation » de la France et de l’Union européenne dans le domaine, le concept donne l’impression – ou plutôt l’illusion – d’un consensus partagé. 

Comme nous allons le voir, le concept est en réalité tellement flou qu’il sert, en fonction des partis qui l’emploient, des projets politiques radicalement opposés. En particulier sur la question de la construction de data centers sur le sol français, dont les défenseurs défendent la prolifération au nom de la « souveraineté ». Les faits sont pourtant là : plus de 90 % de la puissance électrique réservée aux projets de data centers en France concerne des acteurs extra-européens, a révélé un rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale. 

D’où la proposition, à gauche, d’instaurer un moratoire sur les data centers « non souverains ». Encore faut-il définir une infrastructure véritablement « souveraine » au cœur d’une industrie – le numérique – aux chaînes de valeur complexes et intriquées. Décryptage de la notion, souvent instrumentalisée, de souveraineté numérique. 

Pourquoi parler de « souveraineté numérique » n’a pas beaucoup de sens

« La souveraineté numérique sera un enjeu essentiel pour notre nation dans les mois et les années qui viennent », assurait le ministre de l’économie Roland Lescure devant le Sénat en juin. Dans la droite lignée d’Anne Le Hénanff, ministre déléguée de l’Intelligence artificielle (IA) et du Numérique, qui avait promis que « la souveraineté numérique [serait] la ligne directrice de [son] action », arguant qu’ « on ne peut pas arrêter l’IA, il faut la maîtriser. » Très bien, mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Il faut se méfier des expressions toutes faites. Ce n’est pas un hasard si l’expression est reprise à tout-va : « Il n’existe pas de conception unique de la souveraineté numérique au sein de l’Union européenne », affirment Adler-Nissen & al. (2024), qui évoquent une notion « ambiguë ». 

Un article de Repetto (2025) précise : « Il existe des interprétations divergentes de la souveraineté numérique, mais toutes s’accordent sur un noyau commun : la souveraineté est un contrôle, une propriété ou une autonomie significatifs dans l’exercice de certains droits sur les données et/ou sur le matériel et l’infrastructure qui les soutiennent. » 

C’est aussi ce qu’explique à Bon Pote Julien Nocetti, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et auteur de Les Gafam (Que sais-je, 2026) : « La souveraineté numérique ne consiste pas à vivre en autarcie mais à faire en sorte de maîtriser ses propres dépendances numériques, en particulier celles que l’on estime les plus critiques ou les plus inacceptables. » Il ajoute : « Aujourd’hui, on dépend totalement d’infrastructures extra-européennes de stockage de données. Alors certes, nous avons quelques briques technologiques en France, mais l’idée d’une forme de nationalisation de toutes ces infrastructures me paraît illusoire, surtout avec la diffusion de l’IA », qui requiert des moyens et des ressources toujours plus colossales.

Source : IRIS, 2025.

On vous en parlait déjà à l’été 2025 : notre dépendance numérique aux Etats-Unis a atteint des niveaux stratosphériques, et d’autant plus préoccupants depuis que le pays est en pleine fascisation. En l’espace de 24 heures, Donald Trump peut mettre la France à genoux. Et il l’a bien rappelé cet été lorsque son administration a ordonné à Anthropic de couper temporairement l’accès de ses modèles d’intelligence artificielle les plus puissants aux « ressortissants étrangers ». 

Comment les Big Tech placent leur pions dans l’Hexagone

L’impératif de « souveraineté » est souvent convoqué par les figures gouvernementales pour légitimer la multiplication des data centers sur le sol français. Un enfumage à plus d’un titre.  

Rembobinons. Organisé en février 2025, le Sommet de l’IA à Paris a acté l’intention du gouvernement de faire de la France un eldorado pour data centers, aidé par plus de 109 milliards d’euros d’investissements. Nouveau coup d’accélérateur au printemps 2026 avec l’adoption de la loi de simplification de la vie économique, qui permet de qualifier par décret de projet d’intérêt national majeur (PINM) tout data center revêtant « une importance particulière pour la transition numérique, la transition écologique ou la souveraineté nationale ». Ce statut avantageux permet à leurs opérateurs de se soustraire aux règles environnementales et d’urbanisme pour aller encore plus vite – et tant pis pour les impacts écologiques. Au sommet Choose France début juin, 93 milliards d’euros d’investissements étrangers supplémentaires ont été annoncés. 

Source : communiqué de l’Elysée à l’occasion du Sommet de l’IA en février 2025. 

La course est lancée, et le cap est clair : favoriser la prolifération de ces infrastructures essentielles aux services numériques, où sont stockées et traitées les données à distance sur le « cloud », et bien sûr à l’intelligence artificielle dont les usages explosent. Le Sénat indique que la souveraineté est ici entendue au sens de la réduction des dépendances, et que dans ce cas précis, « la disponibilité de centres de calcul sur le territoire national facilitera la localisation des données sur le sol français. » 

Une rhétorique également défendue par Michael Reffay, délégué général de France Datacenter, au micro de France Culture : « Aujourd’hui, c’est essentiel d’avoir la clé de la maison de nos données, et que cette clé-là soit territorialisée, sur notre territoire, avec nos règles et nos valeurs (…) Donc oui, c’est un enjeu de souveraineté. » 

Difficile, pourtant, de ne pas voir que l’équation « plus de data centers = plus de souveraineté » ne tourne pas complètement rond. À Fouju en Seine-et-Marne, le Campus IA, l’un des plus gros projets de data centers annoncés (50 milliards d’euros), est porté par le fonds émirati MGX et le géant des puces électroniques Nvidia. Plusieurs projets de data centers géants ont également été annoncés par Google près de Châteauroux (Indre), par Microsoft à Mulhouse (Haut-Rhin) ou encore par Amazon qui compte agrandir son centre à Wissous (Essonne). Pour la souveraineté, on repassera.

90 % de la puissance électrique allouée à des projets de data centers portés par des acteurs extra-européens

Ce ne sont pas des cas isolés. Selon les données recueillies par l’entreprise Hubblo, 33 % de la puissance installée des data centers en France sont opérés en 2026 par des acteurs états-uniens ; à peine plus de la moitié est du fait d’acteurs français. Pour l’heure, les trois plus gros opérateurs de data centers actifs en France sont américains : Digital Realty (241 MW), Equinix (234 MW) et CloudHQ (120 MW). Leur modèle est celui de la « colocation », ce qui veut dire qu’ils louent les data centers à des entreprises. 

Source : AEF Infos (données Hubblo)

« Outre leur rôle d’hébergeurs, ces opérateurs sont devenus des partenaires stratégiques des Big Tech, qui louent des espaces ou installent des points de présence dans leurs sites, en particulier dans les régions où ils ne déploient pas encore d’infrastructures hyperscale propriétaires », détaille la chercheuse indépendante Ophélie Coelho dans son essai sur la Géopolitique du numérique (éd. de l’Atelier, 2025). À Marseille, Digital Realty accueille ainsi « les serveurs de Disney+, Zoom, mais aussi de Thales, de Microsoft, ou même des serveurs de l’État opérés par des entreprises conjointes entre Google et Orange », illustre le collectif Le nuage était sous nos pieds auprès de l’Observatoire des multinationales.  

Bonne nouvelle pour les Big Tech : cette domination structurelle est vouée à se renforcer à la faveur du boom des data centers dédiés à l’intelligence artificielle. Selon un rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale publié le 8 juillet 2026, sur les 15 gigawatts (GW) de capacité de raccordement alloués aux data centers par le gestionnaire de l’électricité RTE, seuls 1,4 GW concernent des acteurs européens. C’est-à-dire à peine un dixième du total. 

Source : Observatoire des multinationales, 7 mai 2026.

La souveraineté numérique, un concept « marketing » 

Sans surprise, les gains économiques reviennent largement aux acteurs étrangers. Au total, selon le Centre de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises (Rexecode), sur les 210 milliards d’euros d’investissements cumulés entre 2025 et 2035 à destination des data centers, la part de valeur ajoutée directe qui resterait en France est évaluée à 30 %, soit 13 milliards d’euros par an à l’horizon 2035. La filière s’annonce par ailleurs peu pourvoyeuse d’emplois, avec seulement une cinquantaine d’emplois directs qualifiés par data center de 100 MW en phase d’exploitation, projette la direction générale des entreprises dans les pages du Monde.

Même tendance à l’échelle du continent. Un rapport de la Commission européenne paru en juin 2026 anticipe qu’Amazon Web Services (AWS), Microsoft et Google devraient exploiter 65 % des centres de données en Europe d’ici 2028, soit une augmentation de 12 % par rapport à 2022. La raison ? Une offre limitée qui a vu bondir les prix moyens sur les marchés européens de la colocation dans les data centers de plus de 100 kW (lorsque ces infrastructures sont louées à des entreprises) de +51 % depuis 2022. Résultat, « les nouvelles capacités de colocation sont souvent louées à de grands fournisseurs de services » – les GAFAM. De quoi leur permettre de tirer encore davantage parti des économies d’échelle. 

Source : Rapport de l’IFRI, mars 2026

Au fond, le terme de souveraineté numérique avancé pour justifier cette politique « n’est qu’un mot-valise utilisé par les décideurs à des fins politiques et marketing », analyse Ophélie Coelho auprès de l’Observatoire des multinationales.

D’où la proposition de résolution (non contraignante) demandant un moratoire de cinq ans sur les data centers « non souverains », c’est-à-dire non européens, déposée à l’Assemblée par François Ruffin le 8 octobre. Contacté par Bon Pote, le candidat à la présidentielle précise : « Comment évaluer si un data center renforce notre souveraineté ou renforce notre dépendance ? En regardant qui seront les utilisateurs finaux des capacités de calcul, s’ils sont extra-européens ou non, s’ils seront soumis au Cloud Act ou non, en regardant les investisseurs, les garanties de protection de données. Si c’est Google ou Amazon, c’est clairement non. Si c’est Mistral ou le CNRS, c’est oui ! Mais le meilleur moyen de trier parmi les data centers, ça reste de passer par la case démocratie. Avec une transparence sur les projets, avec des débats et des consultations, au niveau local et national. Pour moi, la souveraineté reste avant tout un concept politique : la souveraineté du peuple. »   

L’idée a également été défendue par Manuel Bompard (LFI) lors du « grand débat IA de la présidentielle » organisé sur BFMTV, le 25 septembre dernier : « Si l’on veut une IA souveraine qui ne pille pas les ressources naturelles, il faut un moratoire sur les data centers non souverains : 90 % des projets actuels en France viennent de pays extra européens qui veulent capter nos ressources ! » avait argué l’élu. 

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Câbles sous-marins, processeurs… La dépendance est structurelle

La provenance des capitaux ne constitue cependant qu’un maillon de la chaîne de dépendances. « On ne peut pas parler de souveraineté numérique sans évoquer les multiples dépendances à des entités étrangères pour construire ou alimenter les data centers », insiste Ophélie Coelho. Quelques rappels pour donner la mesure de la domination américaine : la moitié des câbles sous-marins par lesquels transitent plus de 95 % du trafic international de données appartiennent aux GAFAM. Le marché des puces électroniques utilisées dans les centres de données est quant à lui dominé à 92 % par le géant états-unien Nvidia, dont la présence a grandi en France en octobre avec l’entrée au capital de la plateforme française de prise de rendez-vous médicaux Doctolib ainsi que de trois start-up tricolores d’IA.

Source : Echo du Mardi / Statista / TeleGeography, 2022.

Dans Le Monde diplomatique, le chercheur et écrivain Evgeny Morozov ironise : « Il est vrai que le président de Nvidia fait beaucoup pour entretenir ce délire collectif (…) M. Jensen Huang dévide le même sermon sommet après sommet  : “Soyez propriétaires des moyens de production de votre intelligence.” La voie du salut est implicite : achetez nos puces et échappez à la tyrannie d’OpenAI et de son produit-phare, ChatGPT. » On en viendrait presque à oublier que son entreprise a prévu un investissement mirobolant – 100 milliards de dollars – dans les centres de données d’OpenAI… Ce qui fait dire à son auteur que la souveraineté n’est qu’une « marchandise américaine ». Bref une poudre aux yeux bien pratique pour asseoir un peu plus leur puissance. 

« C’est très cohérent avec l’approche américaine qui, dans d’autres secteurs comme l’armement, cherche à maintenir des goulets d’étranglement pour essayer de maîtriser des points critiques de ces technologies et de leurs usages », commente Julien Nocetti auprès de Bon Pote. 

Chercheuse postdoctorale au Centre Internet et Société du CNRS, Marie Garin évoque auprès de Bon Pote une « arsenalisation des dépendances » via la « dépendance en approvisionnement continu de puces soumises au contrôle à l’export, sur lequel repose le modèle technologique de l’IA générative. » En clair, une « arme de coercition ou de domination géopolitique » qui s’illustre notamment par le poids du lobbying américain dans les tentatives de régulation de l’IA à l’échelle européenne. 

Ce à quoi s’ajoute, de la part des géants du numérique, un objectif purement capitalistique de conquête de nouveaux marchés. Dans Le Monde, Ophélie Coelho explique que « l’implantation des centres de données en Europe prépare aussi le terrain à la (…)  “transformation numérique” du continent africain. Dans cette nouvelle bataille, qui oppose entreprises américaines et chinoises, l’Europe joue le rôle de rampe de lancement et de partenaire conciliant en accueillant sur son territoire les comptoirs numériques des Big Tech Enfin, cette dissémination géographique des infrastructures de données permet de répartir la charge énergétique et hydrique colossale de ces installations, en tirant parti des ressources disponibles sur les différents territoires marchés. » En clair : un « néocolonialisme technologique ».

Même hébergées en France, nos données ne sont pas en sécurité avec Microsoft


La situation n’est guère plus rassurante pour la sécurité des données stockées dans l’Hexagone. « L’hébergement en France ne nous protège pas non plus », précise Ophélie Coelho. Un risque qu’a bien rappelé la polémique autour du Health Data Hub, la plateforme de données de santé française hébergée sur le cloud Azure de Microsoft. Auditionné au Sénat à l’été 2025, l’entreprise a confirmé qu’elle pourrait transférer les données des utilisateurs sur demande des autorités américaines « dans des cas extrêmement précis et limités », bien qu’elles soient stockées sur le territoire français. Rien de surprenant, c’est prévu par une loi de 2018, le CLOUD Act. Le gouvernement a finalement confié l’année suivante au Français Scaleway le soin d’héberger cette plateforme.  

Capture d’écran du site Health Data Hub (14 octobre 2026). 

Petit point juridique : ces accès dits « extraterritoriaux » aux données entrent en conflit avec les lois européennes, en particulier le règlement sur la protection des données personnelles (RGPD). Mais la protection apportée par ce dernier vis-à-vis du CLOUD Act fait débat parmi les experts. « Les fournisseurs de services se trouvent dans une situation intenable : se conformer à la législation d’un pays peut entraîner la violation de celle d’un autre, ce qui peut donner lieu à de lourdes sanctions », indique Shurson, 2020.

Alors certes, il existe des qualifications comme le SecNumCloud élaboré par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) pour protéger les plateformes contenant des données sensibles d’accès extra-territoriaux. Mais de l’aveu même du directeur de l’ANSSI, Vincent Strubel, l’approche a ses limites. Sur le long terme, l’accès aux mises à jour de sécurité des logiciels constitue en effet un risque en matière de souveraineté pour la France. « Si demain, pendant six mois, nous sommes privés d’accès à la technologie américaine, privés de mises à jour des logiciels américains, eh bien nous aurons un problème énorme », a-t-il averti. Ou pour le dire autrement : « Ces éléments mettent en évidence les limites d’une stratégie fondée uniquement sur le droit : la souveraineté ne peut être garantie si elle ne repose pas également sur la maîtrise matérielle des infrastructures numériques », conclut un rapport de l’IFRI paru en mars 2026. 

Une « souveraineté numérique » de compromis

Multiplier les centres de données comme des champignons en Europe ne garantit pas, comme on l’a vu, de garder la main sur les puces, logiciels, modèles d’IA, données ou revenus associés. Mais l’objectif est ailleurs. À l’occasion du Sommet de l’IA à Paris en 2025, la communication gouvernementale n’a pas fait mystère des buts poursuivis : « Faire de la France une puissance de l’IA » grâce à son « énergie décarbonée, abondante, fournie avec régularité » qu’elle peut ainsi vendre à foison (pour rappel : selon le gestionnaire de l’électricité RTE, la consommation actuelle des centres de données atteint aujourd’hui une dizaine de térawattheures par an, soit 2 % de la consommation nationale, une proportion qui devrait doubler à horizon 2035.) Quitte, donc, à attirer massivement des capitaux étrangers. 

Cette vision s’attire des critiques de la French Tech. En mai, le patron de Mistral, souvent qualifié de « champion national de l’IA », a mis en garde devant l’Assemblée contre le risque d’une « monopolisation de la ressource énergétique européenne » par des acteurs pas forcément européens, qui en capteront « 90 % de la valeur ». Loin d’être un mode de « souveraineté », Mistral entretient pourtant des liens étroits avec Microsoft, le Français ayant annoncé en juin un accord de plusieurs milliards de dollars avec le géant américain, afin de lui fournir de la puissance de calcul en Europe…

Capture d’écran du site web de Mistral (14 octobre 2026).

Du macronisme au RN, l’instrumentalisation de la souveraineté numérique

Pour la petite histoire, la stratégie portée par les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron ne date pas d’hier. Si la défense d’une souveraineté numérique à la française a émergé dès les années 2000 face à la domination de Google, les résistances à l’égard d’une régulation de l’emprise des géants états-uniens ont été vives, retrace le sociologue Irénée Régnauld (EHESS/INSA) dans son essai La sommation technologique (La Fabrique, 2026). Les projets de taxation de la multinationale ont été tués dans l’œuf au début des années 2010 sous la pression des publicitaires comme Havas et Publicis qui craignaient que leur secteur ne soit affecté. En 2019, la « taxe GAFAM » est quant à elle fixée à seulement 3 % sur le chiffre d’affaires : « Une mesure symbolique, fruit d’un long effort de lobbying entre les sphères politiques et les entreprises françaises », commente-t-il. 

« La raison de cet alignement est simple, analyse Irénée Régnauld : de nombreuses sociétés de conseil françaises ont pour activité de vendre puis d’implémenter des solutions étasuniennes chez leurs clients finaux, dont les grandes entreprises du CAC40 et l’État »  C’est finalement la logique du compromis et du renoncement – une « souveraineté aménagée » – qui s’est imposée, incarnée par des partenariats comme Pôle emploi avec Facebook en 2018 pour former des chômeurs aux « compétences numériques ».  

Ophélie Coelho abonde dans son livre : « Plutôt que de bâtir un écosystème technologique plus indépendant, nombre d’Etats européens s’inscrivent dans une logique de partenariat avec les grands fournisseurs internationaux » (joint-ventures, accords de localisation, soutien à l’implantation de centres de données étrangers…) L’émergence du « cloud de confiance », qui repose sur des partenariats avec des géants du Web (comme Bleu et S3ns en France, ou AWS Europe Sovereignty Cloud au niveau européen) incarne bien cette tendance. « Ce phénomène participe d’une forme de “sovereignty washing”, en présentant comme souveraines des offres qui reposent en réalité sur des infrastructures soumises juridiquement à des lois extraterritoriales », note un rapport de l’IFRI paru en mars 2026. 

« Dans cette mise en scène d’européanisation, l’intégralité des leviers de contrôle reste entre les mains du siège américain, appuie Ophélie Coelho. L’infrastructure physique est certes déployée sur le territoire européen, mais les flux d’information, le code source, les cycles de mise à jour et les décisions stratégiques demeurent soumis aux choix du producteur de technologie et à la législation extraterritoriale des Etats-Unis. » Idem pour le soutien actif à l’implantation de centres de calcul en Europe, « perçus comme un gage d’accès à la promesse de l’IA » mais qui traduisent surtout une « dépendance réaffirmée, déguisée en partenariat. » 

Ce n’est pas seulement la ligne du macronisme : malgré son discours appuyé sur la souveraineté, le RN a même déposé un amendement en commission spéciale pour étendre le statut de projet d’intérêt national majeur (PINM) à davantage de ces infrastructures. Plus généralement, observe Irénée Régnauld, « les positions de Jordan Bardella ne diffèrent pas fondamentalement de celles de l’extrême centre : l’IA est perçue comme un relai de croissance, l’épicentre des conflits géopolitiques et un sujet énergétique qui appelle avant tout à relancer l’énergie nucléaire. » 

Une souveraineté en chasse une autre

Alors que faire ? Pour Ophélie Coelho, « une véritable stratégie industrielle est nécessaire, autant à l’échelle nationale qu’européenne. Après tout, les langages C++ et PHP ont été créés par des Danois, Python par un Néerlandais, le Web par un Britannique. MP3 était allemand, Skype suédo-danois, VLC français. Les solutions open source sont matures et disponibles pour remplacer la majorité des technologies dominantes. Il n’y a pas de “retard”, seulement des efforts politiques à engager pour pousser des recherches et des industries ici ou là. » On pourrait aussi citer l’hébergeur suisse indépendant Infomaniak qui tente de s’ériger en alternative européenne aux Big Tech. Un chemin encore long à parcourir, alors que l’entreprise ne totalise que 300 000 clients.

Sortir de cette dépendance ne se fera pas en un claquement de doigts. Dans son essai Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (éd. D’Amsterdam, 2025), l’économiste Cédric Durand écrit qu’il faudra « trancher entre, usage par usage, entre la sophistication de la technologie et sa maîtrise indépendante. » « Certains usages seront jugés très critiques pour la souveraineté, dans le domaine militaire ou énergétique, par exemple, déroule-t-il. Il faudra alors peut-être renoncer au plus haut niveau de sophistication pour bâtir une infrastructure souveraine. D’autres domaines, moins critiques, pourront être délégués plus longtemps aux GAFAM. D’autres, enfin, sont assez simples pour être développés facilement avec des technologies souveraines. Faire ce tri est une opération politique. » 

Source : Bon Pote, « Quelles alternatives aux Gafam ? », 2026. 

Quoi qu’il en soit, une discussion démocratique sur le sujet serait déjà un bon début à l’heure où les projets de data centers passent trop souvent en force, faisant fi des contestations locales et des finalités de ces technologies. À Fouju, le projet contesté de Campus IA a bien eu droit à une concertation publique par le biais de la Commission nationale du débat public (CNDP), mais dont les modalités ont suscité des critiques (« Quand on regarde de plus près, cette concertation reste extrêmement limitée : moyens restreints, calendrier très serré, périmètre contraint », rapportent des participants). 

Reste que la question de la maîtrise de nos dépendances numériques demeure une « impasse intellectuelle » de la pensée technocritique, estime Irénée Régnauld (par ailleurs cofondateur de l’association technocritique Le Mouton Numérique) auprès de Bon Pote. Celle-ci va plutôt penser la question en termes d’ « autonomie », mais pas à si grande échelle. 

On pourrait ainsi débattre du bien-fondé ou non de relocaliser sur le sol français ou européen la fabrication de composants électroniques comme les puces, ou encore l’extraction de minerais – des projets qui se heurtent bien souvent à des résistances en raison de leurs conséquences écologiques à l’instar de l’agrandissement de l’usine de puces électroniques STMicroelectronics près de Grenoble, ou de la mine de lithium dans l’Allier. Encore faut-il savoir quels besoins cela dessert. Si c’est pour équiper les drones russes de puces, pas sûr que les dégâts écologiques en vaillent la peine…

Prenant le contrepied de la « souveraineté numérique », Marie Garin interroge de son côté les autres types de souverainetés mises à mal par la prolifération des centres de données. Quid de la souveraineté énergétique, « à l’heure ou les centres de données produisent des conflits d’usages avec des projets de décarbonation » ? « Les centres de données dont le raccordement se valide aujourd’hui verront leur pic de consommation d’électricité en 2035, note un rapport du Shift Project (2026). La consommation électrique additionnelle des centres de données en 2035 par rapport à 2020 représenterait entre 10 % et 23 % du supplément d’électricité consommée en 2035 par rapport à 2020. Dit autrement, cette part des capacités nouvellement installées de production d’électricité ne serait pas dédiée à la transition énergétique (voitures électriques, décarbonation de l’industrie, électrolyseurs, etc.) mais aux besoins additionnels des centres de données. » 

Quid, enfin, de la souveraineté du peuple, des terres ou encore de l’eau, s’interroge la chercheuse, qui pointe du doigt les projets qui avancent bien souvent masqués et s’imposent en force ? « Cette notion de souveraineté nationale incarne aussi un certain nationalisme qu’on peut être en droit de questionner », argue-t-elle en mentionnant un projet de data center hyperscale non loin de la réserve d’Akwesasne, à cheval entre la frontière américaine et canadienne, auquel s’oppose la communauté Kanienkehaka (Mohawks) dénonçant l’absence de concertation et les conséquences environnementales, sanitaires et économiques de ce projet sur un territoire déjà empoisonné par des décennies d’industries comme le documente la chercheuse Skyllar Fetter qui a grandi sur ces terres. 

Dans leur livre blanc « Reclaiming Digital Sovereignty » (2024) les chercheurs et activistes Cecilia Rikap, Cédric Durand, Edemilson Paraná, Paolo Gerbaudo et Paris Marx, invitent eux aussi à penser différemment la question de la souveraineté. Parmi leurs propositions pour bâtir une « digital stack » (empilement numérique) européenne : « Ancrer la souveraineté numérique dans un internationalisme écologique qui refuse de considérer la souveraineté comme un champ de bataille entre les pays, ce qui revient à ignorer que les acteurs dominants d’aujourd’hui ne sont pas seulement des États puissants, mais aussi de grandes entreprises. » L’écologie et la démocratie avant la frontière ?

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  1. Il est clair qu avoir un serveur chez nous ne sert a rien si toute la technologie (des puces jusqu au logiciel) est US.
    D ou l interet en effet d avoir une digital stack europeenne. et ca veut dire que les entreprises europeennes qui la fournissent aient des commandes et des capitaux (par ex Antropic ou open AI actuellement font des pertes et sont soutenus par du capital risque, un chose qui n existe quasiment pas en France)

    Et la on touche au coeur du probleme en europe, on a peut etre cree PHP ou le web mais aucun europeen ne met de l argent dedans. En partie pour des questions de mentalité (le francais moyen investi dans la pierre ou eventuellement en assurance vie qui achete de la dette d etat) mais aussi car notre systeme social fait qu on a pas de retraite par capitalisation (donc peu de capital risque) et que les actifs sont matraques fiscalement pour payer les pensions (40% des electeurs on plus de 60 ans, c est pas pour rien qu aucun politicien ne propose une mise a la diete des retraités)

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  1. Il est clair qu avoir un serveur chez nous ne sert a rien si toute la technologie (des puces jusqu au logiciel) est US.
    D ou l interet en effet d avoir une digital stack europeenne. et ca veut dire que les entreprises europeennes qui la fournissent aient des commandes et des capitaux (par ex Antropic ou open AI actuellement font des pertes et sont soutenus par du capital risque, un chose qui n existe quasiment pas en France)

    Et la on touche au coeur du probleme en europe, on a peut etre cree PHP ou le web mais aucun europeen ne met de l argent dedans. En partie pour des questions de mentalité (le francais moyen investi dans la pierre ou eventuellement en assurance vie qui achete de la dette d etat) mais aussi car notre systeme social fait qu on a pas de retraite par capitalisation (donc peu de capital risque) et que les actifs sont matraques fiscalement pour payer les pensions (40% des electeurs on plus de 60 ans, c est pas pour rien qu aucun politicien ne propose une mise a la diete des retraités)

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