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Faudra-t-il bientôt présenter sa carte d’identité ou scanner son visage pour se connecter sur Instagram ou TikTok ? C’est en tout cas ce que laisse craindre l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, approuvée par une majorité de députés à l’Assemblée nationale le 21 juillet.
Suivant l’exemple de l’Australie, la France devient le premier pays européen à bannir Instagram, Snapchat et autres plateformes aux jeunes – Emmanuel Macron s’y était personnellement engagé. Au-delà des débats sur le bien-fondé de cette mesure (vivement contestée par des chercheurs), sa mise en pratique suscite de nombreuses inquiétudes en matière de protection de la vie privée. Du moins à gauche de l’échiquier politique, la France insoumise (LFI) étant le seul à s’être opposé à cette proposition de loi. Sur X, Manuel Bompard a annoncé qu’un recours serait lancé auprès du Conseil constitutionnel, et taclé le RN qui, en s’abstenant, a contribué à faire passer le texte. Tous les autres groupes à l’Assemblée ont approuvé cette interdiction.
Entre protection de l’anonymat en ligne et liberté d’expression, faudra-t-il donc choisir ? En plus de nous forcer à dévoiler nos identités en ligne, ces systèmes, comme nous allons le voir, constituent de véritables « mines d’or » pour les hackers. En somme, une nouvelle offensive sur les libertés numériques qui invisibilise les autres pistes pour lutter contre les dérives des plateformes. Quels risques posent très concrètement cette nouvelle interdiction sur nos vies privées ? Bon Pote fait le point.
Sommaire
De TikTok à Telegram, une loi qui ratisse large
L’ultime version du texte, sur laquelle se sont accordés députés et sénateurs lundi en commission mixte paritaire, acte l’interdiction de tous les réseaux sociaux aux moins de quinze ans à partir du 1er septembre. Concrètement, les jeunes de moins de 15 ans ne pourront plus créer de nouveaux comptes sur TikTok, Instagram, Snapchat, Facebook, X ou encore YouTube. Toutes les plateformes sont concernées, la définition donnée des réseaux sociaux étant très large.
Outre les géants du secteur comme Instagram, TikTok et Snapchat, l’association de défense des libertés numériques la Quadrature du net craint que les messageries en ligne comme Signal, WhatsApp et Telegram, mais aussi les réseaux sociaux décentralisés offrant des alternatives aux GAFAM, comme Mastodon et Peertube, ne tombent aussi sous le coup de cette loi. Cette dernière prévoit seulement quelques exceptions, à l’instar des encyclopédies en ligne comme Wikipédia, les répertoires éducatifs ou scientifiques, ou encore des plateformes de développement et de partage de logiciels libres.

Le texte est tout aussi flou sur ses modalités d’application. Il ne dit rien de la manière dont la vérification d’âge devra être réalisée, et ne fait mention d’aucune sanction à l’égard des plateformes. Tout simplement parce que la France n’a pas la main sur la question : « En matière de marché numérique, les Etats sont soumis au principe de “domaine coordonné” et ne peuvent pas réguler à leur niveau, en créant des restrictions supplémentaires. Cela doit se faire au niveau européen », explique à Libération Bastien Le Querrec, juriste pour l’association de défense des libertés en ligne La Quadrature du net. Dans un avis rendu début juillet, Bruxelles a d’ailleurs estimé que la première version du texte contrevenait au règlement européen sur les services numériques, le Digital Services Act (DSA). D’où le tour de passe-passe des parlementaires, qui ont choisi de faire peser l’interdiction sur les jeunes plutôt que sur les plateformes.
Vos papiers, s’il vous plaît !
Si le flou persiste, on sait déjà que l’une des approches envisagées par Paris consiste en un pass d’âge, « obtenu après vérification de l’âge par des plateformes d’identification numérique comme France Connect, France Identité ou encore Docaposte », explique à Libération le député socialiste Arthur Delaporte. Une expérimentation est en effet en cours pour déployer une fonctionnalité de vérification d’âge au sein de France Identité, en respectant le principe de « double anonymat ». Avec ce type de solution, précise la Cnil, le site auquel l’internaute accède reçoit la preuve de sa majorité mais ne connaît pas son identité, et le prestataire de la solution de contrôle d’âge connaît l’identité de l’internaute mais ne sait pas quels sites il consulte. En théorie, ce cloisonnement est censé respecter la confidentialité des données.
Même principe pour l’application développée par la Commission européenne, qui devrait voir le jour d’ici la fin de l’année 2026. Comme l’a détaillé en avril sa présidente, Ursula von der Leyen, les utilisateurs pourront ainsi vérifier leur âge en présentant une pièce d’identité. Ils devront ensuite scanner leur visage afin que l’application puisse vérifier si le visage correspond au document, lit-on dans la documentation technique officielle, qui mentionne le recours à la « reconnaissance faciale ». Mais pas de panique, le dispositif « respecte les normes de confidentialité les plus strictes au monde », veut rassurer la femme d’Etat allemande. « Les utilisateurs prouveront leur âge sans révéler d’autres informations personnelles. » Plusieurs pays de l’Union européenne (Allemagne, Danemark, Espagne, Grèce, Italie, Portugal…) réfléchissent d’ailleurs aussi à déployer des restrictions similaires.
Une loi « inapplicable » ?
Sur le plan technique, l’application européenne reposera sur un protocole cryptographique appelé preuve à divulgation nulle de connaissance, permettant de garantir mathématiquement le principe de double anonymat. Un système recommandé par la Cnil, dont le laboratoire (LINC) a démontré qu’un tel système était en mesure de garantir la protection de l’identité de l’individu. L’autorité administrative indépendante écarte en revanche explicitement le traitement de données biométriques afin d’authentifier les internautes, comme l’envisage pourtant le service développé par Bruxelles.
Sur le papier, la preuve à divulgation nulle de connaissance est « généralement la bonne approche pour protéger au maximum l’utilisateur », assure Olivier Blazy, qui a participé au démonstrateur de système de preuve à divulgation nulle de connaissance de la Cnil. Seul hic, précise le directeur scientifique du Centre interdisciplinaire d’études sur la défense et la sécurité de l’Institut Polytechnique de Paris, ce procédé n’a pas encore trouvé son modèle économique. Il faut s’imaginer que si tous les Français veulent accéder à un ou deux sites web par jour, cela donnerait au moins 130 millions de jetons d’authentification à générer, engendrant des « coûts énormes ». Or il est compliqué de facturer la vérification d’âge aux plateformes que vous utilisez si le service ne peut pas suivre vos activités en ligne… « Si aucun acteur industriel ou étatique ne se saisit de ça et n’est capable de financer son fonctionnement, il faut que les politiques acceptent que la loi votée est inapplicable », analyse-t-il. À moins de se satisfaire de systèmes moins protecteurs.
Il n’en reste pas moins que même avec un système de vérification d’âge respectueux des données, les utilisateurs sont forcés de dévoiler leur identité civile, que ce soit en présentant leurs papiers d’identité ou en passant par une identité numérique d’État (à l’instar de France Connect), critique la Quadrature du net. Personne n’est épargné à moins de tirer une croix définitive sur les réseaux sociaux et les messageries, et donc de renoncer à sa liberté d’expression en ligne.
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L’application européenne piratée en deux minutes
Ces perspectives sont d’autant plus inquiétantes que les garanties en matière de cybersécurité sont pour le moins… ténues. Vingt-quatre heures à peine après l’annonce officielle de sa sortie, l’application européenne était déjà piratée. Paul Moore, un consultant en sécurité, a partagé une vidéo en train de hacker l’application en deux minutes chrono. Rebelote en juillet, lorsque la sécurité du service a été déjouée cette fois à l’aide d’une simple extension Google Chrome. Une analyse technique de Dibran Mulder, Chief Technology Officer chez Caesar Groep (spécialisé dans les services informatiques) a également révélé des failles et montré qu’elle était facilement contournable avec des outils de base.
.@vonderleyen "The European #AgeVerification app is technically ready. It respects the highest privacy standards in the world. It's open-source, so anyone can check the code…"
— Paul Moore – Security Consultant (@Paul_Reviews) April 15, 2026
I did. It didn't take long to find what looks like a serious #privacy issue.
The app goes to great… pic.twitter.com/z8SYc3YBKJ
Interrogée par Tech Policy Press, Hanna Bözakov, directrice générale de Tutao (la société allemande à l’origine de la messagerie web sécurisée Tuta) évoque pour sa part une véritable « mine d’or » pour hackers. Et pour cause, « plus ces systèmes collectent de données, plus ils deviennent attrayants pour les pirates. » Même constat du côté de la chercheuse américaine Sarah Scheffler : « Dans un monde où les violations de données et les cyberattaques sont monnaie courante, nous encourageons généralement la collecte d’informations moins, pas plus sensibles. Une collection stockée d’identifiants photo émis par le gouvernement et de données biométriques faciales est une cible flagrante pour les pirates et les voleurs d’identité. »
En somme, ce type de systèmes reposent sur un pur artifice de sécurité dont le piratage d’un organisme d’État (l’Agence nationale des titres sécurisés), exposant près de 12 millions de comptes selon les autorités, nous a offert une belle piqûre de rappel en France au mois d’avril.
Un autre paradoxe mérite d’être relevé : alors que « les décideurs de l’UE ont essayé de tenir la Big Tech responsable et maintenant, nous construisons des systèmes qui comptent beaucoup sur eux pour faire fonctionner la vérification de l’âge », soulève Eva Simon, responsable principal du plaidoyer et responsable du programme Tech and Rights à l’Union des libertés civiles pour l’Europe. Ces systèmes dépendent en effet des smartphones et des systèmes d’exploitation, dont « les entreprises comme Google sont des gardiens essentiels ».
Au royaume des VPN
Rien ne garantit non plus que l’interdiction détourne réellement les jeunes de leurs réseaux préférés. La preuve en Australie, où l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans est en vigueur depuis fin 2025. Des études indiquent que 61 % des enfants australiens âgés de 12 à 15 ans ont toujours accès à des plateformes restreintes, tandis que 70 % assurent qu’il est facile de contourner l’interdiction, par exemple via des réseaux privés virtuels (VPN) leur permettant de s’attribuer une localisation dans un autre pays. Les ados peuvent aussi sans trop de peine déjouer les systèmes d’estimation d’âge, par exemple en se dessinant une fausse moustache sur le visage, lit-on dans le média Fortune. Si le régulateur australien a explicitement interdit aux plateformes d’exiger une carte d’identité, même lorsqu’un doute subsiste sur l’âge de l’internaute, le vent pourrait être en train de tourner au profit de systèmes de vérification d’âge plus intrusifs reposant sur la vérification de documents d’identité officiels.
Le bilan n’est guère plus reluisant du côté des sites pornographiques, censés contrôler l’âge des utilisateurs depuis le début de l’année 2025 en France. « Un certain nombre de systèmes sont apparus, et certains sont toujours contournables très facilement », rapporte Olivier Blazy. L’accès à ce type de contenu reste à portée de clic : Yao et al, 2025 ont également révélé que sur les 31 750 applications Android pour adultes qu’ils ont analysées, seulement 3,67 % mettent en œuvre la vérification de l’âge, et que même les systèmes les plus robustes pouvaient être déjoués à l’aide de faux identifiants ou documents, ou via des VPN.
« Cela a pu repousser les enfants de 9-10 ans, et c’est toujours ça de gagné, mais pour les ados motivés, ça n’a rien changé. Cela gêne plus les adultes qui se retrouvent à devoir transmettre des informations sensibles », ajoute Olivier Blazy.
D’autant que là encore, la cybersécurité manque à l’appel. En septembre 2025, une enquête de l’ONG AI Forensics a révélé qu’AgeGO, une entreprise vérifiant l’âge pour de nombreux sites pour adultes, collectait l’adresse exacte de la vidéo à laquelle l’internaute voulait accéder, au mépris du principe de double anonymat.
Une approche qui manque sa cible
Avec 28 % de collégiens victimes de violences en ligne et près de 600 000 nouveaux cas chaque année de dépression liée à un usage excessif des réseaux sociaux en France, les dangers des réseaux sociaux au sein de la jeunesse ne sont plus à prouver. Reste que leur interdiction pure et simple avant l’âge de quinze ans peut et doit être questionnée. Déjà parce qu’elle risque de déplacer le problème ailleurs : selon une étude de l’Arcom, 44 % des enfants envisagent de se rabattre sur l’IA, en dépit des risques que font peser les chatbots pour leur bien-être et leurs données.
« Ne nous trompons pas : cette loi ne protégera pas la jeunesse, bien au contraire. Elle ne s’attaque pas à la source du problème qu’est le modèle économique des réseaux sociaux commerciaux », recadre la Quadrature du net.« On est en train de se tromper politiquement en envisageant d’interdire l’outil plutôt que de réguler les entreprises qui le fabriquent », abonde la sociologue Anne Cordier dans les pages d’Usbek & Rica. Par exemple, en s’attaquant aux algorithmes de recommandation de TikTok, dont les effets délétères sur la santé mentale des jeunes est bien établie par les études (Jain et al, 2025). En février 2026, la Commission européenne était elle aussi arrivée à la conclusion, « à titre préliminaire », que « la conception addictive de TikTok est contraire à la législation sur les services numériques. »
Comme l’écrivent Köhler-Dauner et al, 2025 dans la revue Nature, « une protection efficace de l’enfance dans la sphère numérique ne peut être réalisée qu’en combinant des approches juridiques, techniques et éducatives. Les stratégies d’interdiction pure sont insuffisantes parce qu’elles ignorent les causes structurelles des risques numériques et renforcent l’exclusion sociale. »
Certaines catégories de la population risquent d’en faire les frais encore plus que d’autres. L’Electronic Frontier Foundation souligne par exemple que pour les personnes transgenres dont la pièce d’identité ne reflète pas l’identité de genre, la vérification d’âge pose un dilemme insoluble : fournir des documents portant leur ancien nom et des mentions de genre erronées, au risque de révéler leur identité, ou perdre complètement l’accès aux plateformes en ligne.
Un danger pour la démocratie
Comme nous l’avons vu, cette mesure constitue une attaque de plus contre la protection de la vie privée et l’anonymat en ligne sans garantie de la sécurité des données. Dans une époque marquée par la surenchère sécuritaire – entre progression de la vidéosurveillance algorithmique et extension de la surveillance en ligne –, la tendance devrait collectivement nous préoccuper. Même pour celles et ceux qui estiment n’avoir « rien à cacher ». La Cnil, notamment, avertit que la généralisation du dispositif France Identité « générerait lui-même le risque d’établissement d’un identifiant unique et de constitution d’un fichier de population, voire d’un suivi des activités numériques de la population. »
De quoi renforcer considérablement les possibilités de surveillance et de répression des auteurs de publications contestataires, qu’il s’agisse de militants écologistes, de soutiens de la Palestine ou plus largement de critiques du gouvernement…
Au micro de France Inter, Bastien Le Querrec, juriste à la Quadrature du Net, a pointé du doigt un « danger pour la démocratie » en raison d’un phénomène d’autocensure, ou « chilling effect » : « On ne pourra plus s’exprimer librement si on sait que demain notre identité pourra être divulguée à un patron, à un conjoint, à un pouvoir politique qui ne nous aimerait pas. C’est un danger pour la démocratie. »