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Se maquiller, utiliser un après-shampoing ou appliquer des crèmes corporelles ne sont pas des gestes anodins. Ces routines exposent nos corps à des substances chimiques nocives.
Bonne nouvelle : il suffit d’arrêter pendant seulement quelques jours pour que leur présence dans notre organisme s’atténue drastiquement.
Une étude menée sur une centaine de femmes françaises et publiée dans la revue scientifique Environment International vient de le démontrer. Des conclusions d’autant plus importantes que le Parlement européen examine actuellement un texte qui vise à faciliter l’utilisation de substances dangereuses dans les cosmétiques. Un vote décisif est prévu ce mercredi 29 avril.
Quels sont les cosmétiques et les substances qui inquiètent ?
Quand on parle de cosmétiques, on désigne à la fois les produits d’hygiène de base et quasiment incontournables pour la majeure partie de la population (savons, dentifrices, shampoings…) et les produits à but esthétique et non essentiels (parfum, après-shampoings, produits de maquillage…).
La législation européenne actuelle interdit en théorie l’utilisation de substances dites CMR (c’est-à-dire cancérogènes, reprotoxiques (nuisibles à la fertilité) ou mutagènes (altèrent le matériel génétique) dans leur composition. Mais le processus d’interdiction est si long qu’il accorde dans les faits un sursis notable aux industriels. Ces derniers transmettent les compositions de leurs produits à l’Agence européenne des produits chimiques (Echa), qui va ensuite classifier et catégoriser les substances utilisées selon leur niveau de toxicité. Le tout prend déjà actuellement plusieurs années.
A l’issue de cette classification, d’autres instances peuvent encore intervenir, dont le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs. Et ce n’est qu’ensuite qu’il peut être imposé aux industriels de retirer les molécules chimiques dangereuses de leurs produits… dans un délai de dix-huit mois. C’est précisément ce délai que les industriels entendent encore allonger. Ces procédures et ces délais expliquent pourquoi de nombreuses substances ou composés encore autorisés sont en réalité déjà suspectées d’effets délétères sur la santé. Parmi elles, on trouve certains phénols et parabènes (dont le méthylparabène et le propylparabène), des phtalates (dont le phtalate de monoéthyle) ou les éthers de glycol et le phénoxyéthanol.
Que démontre cette étude ?
Les chercheurs et chercheuses de l’Inserm (l’Institut national de la santé et de la recherche médicale) et de l’Université Grenoble-Alpes et du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) ont demandé à une centaine d’étudiantes de renoncer pendant 5 jours à tous les produits cosmétiques non essentiels. Ces participantes ont aussi remplacé leurs cosmétiques essentiels habituels par des alternatives dépourvues de substances douteuses.
Les résultats sont impressionnants : dans les échantillons d’urines, on a retrouvé en moyenne 22% de moins de phtalate de monoéthyle, 30% de moins de méthylparabène, ou 64% de phénoxyéthanol en moins. Notons que des études menées en Allemagne et aux Etats-Unis étaient parvenues à des résultats similaires.
Plus étonnant : les chercheurs ont trouvé 39% de bisphénol A de moins dans les urines des testées. Or cette substance est interdite depuis 2015, puisque c’est un perturbateur endocrinien avéré et qu’elle a un effet reprotoxique présumé. Comment expliquer qu’on en trouve toujours dans nos urines ? Probablement le fruit de « contaminations » au cours de la fabrication des produits ou via leurs emballages nous explique Claire Philippat, co-autrice de l’étude. On ne parle pas là d’accidents isolés mais de problèmes structurels dans la filière. Et ce n’est pas une première : d’autres études ont montré que nous sommes toujours exposés aux substances toxiques contenues dans les plastiques, et ce même après leur interdiction. L’étude ne s’est pas arrêtée là, et a tenté de mesurer le bénéfice économique d’un même changement de pratiques cosmétiques à l’échelle de l’ensemble des femmes enceintes dans la population française. Conclusion : une baisse de 4% des cas d’asthme chez les enfants exposés in utero a été estimée, et une économie de près de 10 millions d’euros pour la santé publique. De même, une baisse de points de QI chez les enfants pourrait être évitée. De quoi répondre par avance aux industriels des cosmétiques qui rabâchent leur argument : les excès de la réglementation actuelle coûteraient trop cher à leur secteur. L’inverse est vrai : les manquements de la réglementation actuelle coûtent à notre santé comme aux finances publiques et hospitalières.
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Quelles conclusions faut-il en tirer, dans nos salles de bain ?
Les femmes participantes à cette étude ont utilisé des produits ayant obtenu le meilleur sur l’application Yuka et ont tenté au maximum d’éviter les emballages plastiques. Une conclusion logique s’impose : « Si vous parvenez à limiter votre utilisation de produits de soin et cosmétiques, il y a une probabilité élevée pour que votre exposition aux polluants chimiques diminue rapidement », analyse Claire Philippat.
Encore faut-il faire les bons choix, et éviter les allégations fallacieuses. De nombreuses structures des consommateurs, dont Que Choisir Ensemble, ont documenté combien certaines mentions comme « Hypoallergénique », « testé sous contrôle dermatologique », « peaux sensibles » ne signifient rien de précis et ne nous protègent pas du tout. L’auteur de ces lignes a fait l’expérience de se voir recommander en pharmacie un produit allergène… alors qu’il cherchait justement une pommade permettant de soulager les démangeaisons allergiques. On le comprend, il serait injuste et inefficace de renvoyer la responsabilité de notre protection à de simples choix individuels. C’est bien la réglementation actuelle qui faillit nous protéger des substances dangereuses. C’est donc aussi à la réglementation de changer et/ou aux industriels de prendre les devants. Malheureusement, l’opinion inverse domine actuellement au Parlement européen, sous l’influence active des lobbys des cosmétiques.
Comment risque d’évoluer la réglementation ?
Ce mercredi 29 avril, le Parlement européen se penche sur une série de textes dite « Omnibus VI », qui prévoit entre autres d’assouplir très fortement l’encadrement des substances utilisées dans les produits cosmétiques, même celles officiellement dangereuses puisque classées CMR.
Ce projet prospère grâce à une coalition de partis de droite et d’extrême droite, désormais majoritaires dans l’hémicycle bruxellois, et qui s’appliquent depuis des mois à saboter la législation environnementale.
Ce texte prévoit, sous couvert de « simplification », que les substances reconnues comme CMR puissent encore être utilisées pendant plusieurs années, au lieu des 18 mois actuels dont on vous parlait en début d’article. Le but : « simplifier certaines exigences et procédures applicables aux produits chimiques jugés particulièrement contraignants par l’industrie et les autorités » ou encore « apporter une sécurité juridique aux entreprises et d’améliorer la compétitivité du secteur », selon Marie Bjerre, ministre danoise des affaires européennes et soutien du texte.
En réalité, c’est surtout contre l’avancée de la science réglementaire que se dressent les industriels et ce projet législatif. En effet, une dizaine de substances ont été classées CMR par l’Echa ces derniers mois et devraient donc être retirées de nos flacons d’ici à 2027. Sauf que 85% des centaines de milliers de produits cosmétiques vendus en Europe contiennent actuellement au moins l’une de ces substances. Autant dire que l’industrie cosmétique a la majeure partie de ses compositions à revoir, pour protéger notre santé. C’est un coût à payer, forcément.
Dans ce contexte, assouplir la législation, et donc retarder notre protection, pourrait selon elles faire économiser 363 millions d’euros aux entreprises des cosmétiques. Nous saurons mercredi si la santé de l’ensemble des citoyens européens est à ce prix. En 2025, le Haut Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies avait rendu un rapport très défavorable concernant ce texte et alertait : « Le fait de ne pas prendre de mesures efficaces pour limiter les effets nocifs de l’exposition aux substances dangereuses sur la santé et le bien-être humain est une violation des obligations des États à respecter et protéger et mettre en oeuvre les droits des êtres humains. »