Les fonds durables : le grand enfumage

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“Fonds durables”, “fonds verts”, “fonds éthiques”. Telles sont les promesses de ces gestionnaires d’actifs qui annoncent rendre la finance plus durable, et parfois même, un meilleur rendement que la moyenne. 

Une première étape consiste à ouvrir le capot de ces fonds durables et se rendre compte qu’ils sont gorgés de titres financiers du secteur des énergies fossiles, loin d’être aussi durables et verts que les vendeurs le prétendent. Mais bien que nécessaire pour alerter le grand public, cela ne suffit pas à expliquer pourquoi ces fonds ne sont pas “durables”.

Dans un travail inédit, nous montrons que le marché des fonds “durables” n’est rien d’autre qu’un grand enfumage. Ainsi, et c’est le point clef de notre analyse, le greenwashing n’est pas seulement au niveau des fonds : c’est un greenwashing systémique, car c’est le système financier global qui devrait être remis en cause. Ce n’est donc pas une question de label, de couleur verte ou bleue, mais bien un système qui est structurellement insoutenable. 

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L’équation est simple : on ne peut pas tout avoir. Exiger à la fois la maximisation du rendement, un impact sur l’économie réelle et éviter la culpabilité est un triptyque structurellement impossible. Si vous voulez vraiment être “durable” ou “vert”, il va falloir faire l’impasse sur l’optimisation du rendement. Pour le dire autrement : on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et se donner bonne conscience. 

Les objectifs de cet article sont donc multiples. 

Vous pourrez identifier ce qui définit (ou pas !) les termes “durables”, “verts”, les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance), etc. Après lecture, vous ne serez plus surpris de trouver que la Coca-Cola Company obtient la meilleure notation AAA chez MSCI, le leader de la notation ESG, ou encore de retrouver TotalEnergies dans un fonds durable.

Vous ne serez pas non plus surpris d’apprendre que des gestionnaires d’actifs de finance durable font du lobbying pour soutenir l’industrie de l’armement. Des drones verts et durables en perspectives, qui pourront profiter de dizaines de milliards de financements de particuliers et d’investisseurs institutionnels qui cherchent à avoir “un impact durable” sur le monde.

Vous comprendrez qu’investir dans un fonds durable sur le marché secondaire n’a absolument pas l’impact recherché puisque cela n’a aucune incidence sur la politique ou le niveau d’investissements des entreprises dont les fonds achètent les titres. Même cas de figure sur le marché primaire où le simple fléchage d’une obligation verte vers l’investissement productif vert ne suffit pas à créer un impact sur l’économie réelle. Cela fait tomber à l’eau le marketing d’une très grande majorité des acteurs, des plus grands gestionnaires d’actifs au monde aux acteurs pensant tirer leur épingle du jeu d’un finance verte qui n’a de verte que le nom.

C’est toute la difficulté de l’exercice. Avant de proposer des solutions techniques, il faut bien comprendre le problème. Cela demande du temps, et c’est autrement plus compliqué que de balancer des slogans marketing sur Linkedin. 

L’enfer est peut-être pavé de bonnes intentions, mais compte tenu de l’urgence climatique, nous n’avons pas le luxe de faire la même chose une décennie de plus et d’attendre un résultat différent. C’est tout l’objectif de notre analyse : aller à la racine du problème pour changer le système.

Un chemin en 13 points clés : 

1 – Les fonds durables : une définition floue pour une promesse ambitieuse

La finance durable manque de définitions claires et consensuelles. La Banque de France en propose une vision assez générale fondée sur l’intérêt collectif à long terme, une notion en réalité très subjective. Le point clé, c’est que l’objectif n’est pas de rendre l’ensemble de la finance durable mais de faire une proposition commerciale aux clients intéressés. L’offre de fonds durable est large, confuse, hétérogène voire contradictoire. Pourtant les attentes réelles des épargnants apparaissent souvent en décalage avec cette offre.

2 – Les bases de la gestion d’actifs

Entre gestion active et passive, la gestion d’actifs vise à maximiser le rendement ajusté du risque à travers des paris d’allocation. Horizon, univers investissable, benchmark et diversification structurent la performance.

3 – L’éléphant dans la pièce : le vrai coût de la durabilité

Pour une usine, c’est plus rentable économiquement de rejeter ses polluants directement dans la rivière plutôt que de payer un dispositif de traitement spécifique. C’est le cas général : produire durable a un surcoût, reconnu par les dirigeants, les entrepreneurs et les consommateurs. Qui devrait le payer ? Quelle répartition entre consommateurs, contribuables ou apporteurs de capitaux ? 

4 – La responsabilité fiduciaire : une ligne rouge de la finance durable

La responsabilité fiduciaire impose de servir d’abord l’intérêt financier de l’investisseur. Toute ambition sociale ou environnementale reste subordonnée à la performance. Cette contrainte essentielle vide la finance durable de sa portée transformative. Les acteurs durables eux-mêmes le reconnaissent. Sortir de ce cadre pour un fonds, c’est sacrifier son développement commercial.

5 – Le mythe du long terme financier

Malgré son discours, la finance durable n’allonge pas l’horizon d’investissement. Évaluations fréquentes, rotation rapide des portefeuilles et logique de rentabilité à court terme dominent toujours. Les fonds durables ne font pas mentir Keynes : à long terme nous sommes tous morts.

6 – Une sélection contraignante rend les portefeuilles sous-optimaux

En restreignant l’univers investissable via des filtres basés sur des critères extra-financiers (notamment ESG), les fonds durables sacrifieraient mécaniquement l’efficience des portefeuilles. La théorie financière est claire. D’où des solutions très cosmétiques, loin de l’impact revendiqué.

7 – L’impact : une revendication bidon

Confondre placement financier et investissement physique brouille le débat. Les fonds durables opèrent surtout sur les marchés secondaires, leurs flux sont sans effet spécifique sur les décisions des entreprises. Hors finance solidaire – qui assume une concession de rendement – l’impact, s’il est revendiqué, n’existe pas.

8 – L’engagement actionnarial : une arme sans effet
Acheter pour influencer. Présenté comme l’alternative à la vente, au désinvestissement… l’engagement actionnarial se heurte encore et toujours à la responsabilité fiduciaire des fonds. Votes non contraignants, résolutions marginales, conflits d’intérêts : en pratique, l’influence des investisseurs responsables sur la stratégie des entreprises reste illusoire.

9 – Exclusions, labels : une éthique à géométrie variable
Les labels sont soumis à une injonction contradictoire : plus leur cahier des charges est exigeant sur la sélection des investissements, plus les fonds labellisés risquent de sous-performer, moins ils sont vendables (et inversement). Les exclusions simples risquent d’engendrer un coût d’opportunité sauf si elles concernent des secteurs ou des entreprises anecdotiques. Le débat sur l’armement illustre de manière presque caricaturale la plasticité de la finance durable dont certains acteurs revoient avec opportunisme leur position sur ce secteur.

10 – L’ESG sans douleur : l’art du tra-verdissement financier
Pour rester populaires, une majorité de fonds durables pratique une “intégration ESG” sans contrainte réelle. Les notations utilisées mesurent les risques financiers pour l’entreprise et non ses impacts sur la société et l’environnement. À ce jeu-là, la Coca-Cola Company obtient la meilleure notation AAA chez MSCI, le leader de la notation ESG, malgré ses impacts négatifs majeurs sur le reste du monde. Résultat : on peut proposer aux clients des portefeuilles étiquetés responsables mais fidèles à la boussole traditionnelle du risque-rendement.

11 – Les fonds d’obligations vertes : un exemple de vertu sans coût et sans impact
Les obligations vertes ne modifient ni le coût du capital ni les décisions d’investissement des émetteurs car seul le risque crédit est “pricé” par le marché. Le fléchage des projets relève donc davantage de la communication que de l’incitation. Puisque tout le passif d’une entreprise finance tout son actif, les fonds d’obligations vertes (et la majorité des fonds climat) offrent un bénéfice d’alignement aux épargnants sans impact spécifique sur la transition…

12 – Le château de cartes réglementaire s’effondre avant d’être achevé
La finance durable européenne repose sur la croyance que plus d’information conduira à l’orientation des capitaux voulue mais informer, ce n’est pas transformer. Taxonomie, CSRD et SFDR forment une usine à gaz inefficace, vidée aujourd’hui par les compromis et les reculs politiques. Le règlement SFDR sur les fonds durables s’aligne sur les pratiques au lieu de les transformer.

13 – La folie, c’est de faire la même chose et de s’attendre à un résultat différent
Les fonds durables promeuvent un faux choix. Pour conserver les clients, les apporteurs de capitaux, on ne leur demande pas d’assumer le coût de la durabilité. Marketing, soutien institutionnel et langage creux masquent un échec systémique. La transition vers la durabilité doit reposer sur une action publique déterminée, pas sur la souscription volontaire des petits épargnants.


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4 Responses

  1. Je comprends qu’il faut dénoncer les abus, mais l’honnêteté intellectuelle oblige aussi à reconnaître les efforts qui sont entrepris en termes de finance durable. La finance durable a un impact, elle pousse les organisations à faire un bilan carbone (pour avoir des taux plus avantageux), à définir une trajectoire (pour obtenir des labels), à tester des normes et des labels (et en éprouver les limites comme vous le soulignez). Il y a des normes comme l’article 8 européen qui obligent à des efforts conséquents.
    J’apprécie beaucoup le travail d’information de BON POTE, mais je vous encourage aussi à souligner ce qui se fait de bien et pas seulement à condamner. Le monde n’est pas constitué que de voyous, il y a énormément d’acteurs qui se mobilisent pour faire mieux.

    1. Bonjour, avez-vous lu le chapitre sur les labels, les normes, la CSRD etc. ? Le document faisant 40 pages, j’imagine que pas encore, mais cela devrait répondre à vos remarques !

      1. Je ne sais pas de quel document vous parlez Thomas, je viens de relire sur bon pote celui qui se conclut par “Le mythe de l’entreprise à la fois lucrative et vertueuse écologiquement a fait long feu.” et je trouve dommage d’enterrer aussi vite l’idée que l’économie puisse être vertueuse. Pour deux raisons : la première, c’est que l’économie gouverne le monde et qu’il vaut mieux la changer de l’intérieur ; la deuxième c’est que ceux qu’il y a besoin de convaincre pour sauver la planète, ce ne sont pas les militants les plus radicaux mais bien les acteurs de l’économie et ceux là ne seront jamais touchés par une proposition aussi radicale.

  2. Il est bien certain qu’à partir du moment au l’argent et ses circuits ne permettent pas d’adresser des projets vitaux, c’est qu’on a un problème avec le système financier.
    C’est un conditionnement profond qui nous touche tous car que nous le voulions ou non, nous sommes amenés à en faire partie.
    Je vous propose un test que je réalise sur les journaux télévisés pour vous aider à en prendre conscience : c’est de compter le nombre de sujets qui ne parle pas d’argent, de coût, d’économie ou de gain à réaliser, etc… c’est édifiant.
    Et je ne parle que des old schools, les plus jeunes ne percutent même pas quand leur influenceur s’interrompt pour leur fourguer un produit qui lui permet de vivre.
    Le vrai sujet, c’est de savoir comment nous reprogrammer pour identifier et partager d’autres mesures afin de partager d’autres valeurs.
    Ce n’est pas si compliqué : il faut juste arriver à faire abstraction de toute avarice et s’interroger proprement sur “ce qui compte vraiment” !

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Julien Lefournier
Julien Lefournier est un ancien des marchés de capitaux, co-auteur avec Alain Grandjean de “L’illusion de la finance verte” et expert indépendant associé à l’Institut Veblen et à la chaire Energie et Prospérité

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  1. Je comprends qu’il faut dénoncer les abus, mais l’honnêteté intellectuelle oblige aussi à reconnaître les efforts qui sont entrepris en termes de finance durable. La finance durable a un impact, elle pousse les organisations à faire un bilan carbone (pour avoir des taux plus avantageux), à définir une trajectoire (pour obtenir des labels), à tester des normes et des labels (et en éprouver les limites comme vous le soulignez). Il y a des normes comme l’article 8 européen qui obligent à des efforts conséquents.
    J’apprécie beaucoup le travail d’information de BON POTE, mais je vous encourage aussi à souligner ce qui se fait de bien et pas seulement à condamner. Le monde n’est pas constitué que de voyous, il y a énormément d’acteurs qui se mobilisent pour faire mieux.

    1. Bonjour, avez-vous lu le chapitre sur les labels, les normes, la CSRD etc. ? Le document faisant 40 pages, j’imagine que pas encore, mais cela devrait répondre à vos remarques !

      1. Je ne sais pas de quel document vous parlez Thomas, je viens de relire sur bon pote celui qui se conclut par “Le mythe de l’entreprise à la fois lucrative et vertueuse écologiquement a fait long feu.” et je trouve dommage d’enterrer aussi vite l’idée que l’économie puisse être vertueuse. Pour deux raisons : la première, c’est que l’économie gouverne le monde et qu’il vaut mieux la changer de l’intérieur ; la deuxième c’est que ceux qu’il y a besoin de convaincre pour sauver la planète, ce ne sont pas les militants les plus radicaux mais bien les acteurs de l’économie et ceux là ne seront jamais touchés par une proposition aussi radicale.

  2. Il est bien certain qu’à partir du moment au l’argent et ses circuits ne permettent pas d’adresser des projets vitaux, c’est qu’on a un problème avec le système financier.
    C’est un conditionnement profond qui nous touche tous car que nous le voulions ou non, nous sommes amenés à en faire partie.
    Je vous propose un test que je réalise sur les journaux télévisés pour vous aider à en prendre conscience : c’est de compter le nombre de sujets qui ne parle pas d’argent, de coût, d’économie ou de gain à réaliser, etc… c’est édifiant.
    Et je ne parle que des old schools, les plus jeunes ne percutent même pas quand leur influenceur s’interrompt pour leur fourguer un produit qui lui permet de vivre.
    Le vrai sujet, c’est de savoir comment nous reprogrammer pour identifier et partager d’autres mesures afin de partager d’autres valeurs.
    Ce n’est pas si compliqué : il faut juste arriver à faire abstraction de toute avarice et s’interroger proprement sur “ce qui compte vraiment” !

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