Mercosur : pourquoi Emmanuel Macron retourne-t-il sa veste ? 

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Le “non” français n’y aura rien fait. Ce vendredi 9 janvier, une majorité de pays de l’Union européenne a donné son feu vert à l’accord avec le Mercosur. Un accord visant à instaurer avec ce groupement de pays d’Amérique du sud l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pourrait signer ce traité dès le 12 janvier avec le Mercosur.

Qu’est-ce que le Mercosur ?

Ce traité de libre échange est négocié depuis plus de vingt-cinq ans entre l’Union européenne et les pays du Mercosur (“Marché commun du Sud”), regroupant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et la Bolivie (qui n’est pas incluse dans l’accord à ce stade). Il s’agit du plus important accord de libre-échange jamais conclu par l’Union européenne, regroupant plus de 700 millions d’habitants. 

Son objectif est de faciliter le commerce entre ces deux zones, en supprimant à terme plus de 90 % des droits de douane. Il ouvrira également de nouveaux quotas d’importation en Europe, notamment pour la viande bovine sud-américaine (99 000 tonnes par an). L’importation de sucre, riz, miel ou encore soja sera également facilitée sur le Vieux Continent. Côté européen, les pays soutenant l’accord – dont l’Allemagne et l’Espagne – espèrent en profiter pour booster leurs exportations (voitures, vêtements, vins…).  Pour simplifier, le traité est souvent présenté comme un deal “viande contre voiture”. 

Quelles seront les conséquences du Mercosur ?

S’il est bien une chose qui met d’accord les principaux syndicats agricoles français (et ce n’est pas si souvent), c’est bien l’accord UE-Mercosur. Et pour cause, nombre d’agriculteurs s’inquiètent de la concurrence déloyale induite par ce nouveau traité inondant le marché européen de produits moins chers et pas forcément respectueux des normes environnementales et sanitaires européennes. À noter que le Brésil est le deuxième plus gros importateur de pesticides made in Europe (mais interdits sur son sol) : “grâce” à cet accord, ces substances chimiques pourront être refourguées aux Européens.

Et comme si cela ne suffisait pas, les écologistes craignent également que l’accord n’actionne une bombe climatique à retardement. En 2020, un rapport commandé par le gouvernement français estime que l’essor des échanges commerciaux de volaille, boeuf, sucre, éthanol (à partir de canne à sucre), riz, fromage, lait écrémé et lait infantile entre les deux zones commerciales vont accroître les émissions annuelles de gaz à effet de serre de 8,7 millions de tonnes de CO2, soit +34 % par rapport à aujourd’hui. Cerise sur le gâteau, les exportations supplémentaires liées à l’accord vont accélérer la déforestation en Amérique du Sud (+700 000 hectares par an). 

Des clauses insuffisantes

Dans son communiqué publié le 8 janvier 2026, l’Elysée a bien tenté de faire bonne figure en affirmant avoir obtenu des garanties pour protéger les agriculteurs et la santé des Français. À commencer par les contrôles renforcés sur les produits importés depuis l’Amérique du sud, pour s’assurer qu’ils respectent les normes européennes. De la poudre aux yeux, selon Maxime Combes, économiste à l’AITEC (Association de solidarité internationale engagée pour la justice économique, sociale et écologique) : “Il n’y a pas les moyens de contrôler et d’avoir de la traçabilité sur des régions aussi vastes.” 

Même scepticisme sur les “mesures miroirs” vantées par l’exécutif, consistant à interdire l’entrée de produits portant des traces de pesticides sur le territoire français dans le cadre de cet accord. Très bien, sauf que le 7 janvier, Bruxelles a annoncé vouloir appliquer cette interdiction à seulement… trois de ces substances toxiques (carbendazime, bénomyl et thiophanate-méthyl). Soit trois fois rien quand on sait qu’il existe plus de 1000 composés pesticides.

Idem, enfin, pour la clause de sauvegarde invoquée par l’Elysée pour minimiser les conséquences du traité. En cas de “déstabilisation” du marché en Europe, un “frein d’urgence” sur les importations agricoles des pays du Mercosur pourra être activé. Dans les faits, “en aucun cas, cette clause ne pourra régler le différentiel de compétitivité structurelle qui existe entre les deux agricultures”, assure l’expert. En d’autres termes, le fossé est trop profond : le bœuf brésilien, par exemple, est environ 60 % plus compétitif que le bœuf européen.

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Combien de fois Macron a-t-il retourné sa veste ?

Difficile de garder le fil, mais la chronologie ci-dessous nous aide à y voir un peu plus clair. En 2019, l’UE et le Mercosur aboutissent à un “accord de principe”. “L’essentiel de l’accord, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est alors finalisé dans son contenu”, précise Maxime Combes Emmanuel Macron est alors président depuis deux ans et en juin 2019, il se dit favorable au traité, jugeant qu’il s’agit là d’un “bon accord”.

Il ne faudra pas plus de deux mois pour qu’il retourne sa veste une première fois. Cet été-là, l’Amazonie est ravagée par les flammes et Jair Bolsonaro, le président brésilien d’extrême-droite, climatosceptique assumé, se retrouve sous le feu des critiques. Le président français, qui se présente alors en “Champion de la Terre”, en profite lui aussi pour dénoncer l’inaction climatique du dirigeant et retire son soutien à l’accord commercial. 

Pendant plusieurs années, Emmanuel Macron maintient ce cap et multiplie les prises de position contre l’accord “en l’état” – c’est-à-dire, sans lui fermer complètement la porte -, en jugeant qu’il était primordial que les sud-américains respectent les mêmes contraintes environnementales et sanitaires que les européens.

Jusqu’au revirement de septembre 2025, lorsque la Commission européenne présente au Conseil une proposition en vue de la signature. Là, surprise : le ministre du Commerce extérieur, Laurent Saint-Martin (Renaissance), explique à Ouest-France que “la France n’est pas opposée par principe à cet accord”, et ajoute sur le réseau social X que le texte présenté par la Commission “va dans le bon sens”. Une position confortée par la suite par le président : lui qui jugeait le texte “mauvais” en février 2025 devant les agriculteurs inquiets, se dit soudain, en novembre de la même année, “plutôt positif” sur la possibilité d’une signature du traité.


Problème : le texte présenté en septembre par la Commission européenne “n’a pas bougé d’une seule ligne”, assure Maxime Combes. Qu’importe, le processus est en marche : aux yeux des autres pays européens, la France vient de donner son feu vert au texte. Le rejet politique ne se fait pas attendre : le 27 novembre 2025, les députés approuvent à quasi-unanimité (98 %) une résolution non contraignante “invitant le gouvernement à s’opposer à l’adoption de l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur”. Puis c’est au tour du Sénat, mi-décembre, de se prononcer à l’unanimité pour une proposition de résolution visant à demander au gouvernement de saisir la Cour de justice de l’Union européenne pour vérifier la conformité de l’accord. La crise politique guette. A quelques heures du vote, le RN et LFI annoncent déposer, chacun, une motion de censure contre le gouvernement.

Ce à quoi s’ajoute la colère des agriculteurs. Déjà remontés par la gestion de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, ils multiplient les actions pour protester contre la signature imminente du Mercosur. À la veille de la signature, le 8 janvier, Macron annonce finalement qu’il votera contre le traité. “Le constat doit être dressé d’un rejet politique unanime de l’accord”, justifie-t-il. Mais le mal est fait, puisque c’est le “oui” qui l’emportera. 

Emmanuel Macron a-t-il vraiment tenté d’enterrer l’accord avec le Mercosur ?

Les choses auraient pourtant pu se passer différemment. Son rejet franc du projet d’accord est arrivé trop tard, il n’a pas réellement tenté d’enterrer le projet. “En fait, les seuls moments où il est très vocal sur le sujet, ce sont les moments où il y a des mobilisations agricoles fortes”, souligne Maxime Combes (notamment durant l’hiver 2024-2025, et à nouveau cet automne). Au fond, “il n’a jamais cherché à bloquer ou enterrer l’accord, mais plutôt à déminer l’opposition du monde agricole.”

À Bruxelles, en revanche, le président s’est montré plus discret : “On aurait pu attendre de la France qu’elle se batte auprès de la Commission européenne pour mieux protéger nos filières agricoles. Mais à ma connaissance, la France n’a jamais fait aucune préconisation sérieuse et écrite”, ajoute l’expert. La France aurait aussi pu retirer le mandat de négociation de ce traité à la Commission européenne, ou modifier son contenu – elle n’en a rien fait.

De plus, les multiples volte-faces présidentiels ont empêché la mise en place d’une minorité de blocage, notamment avec la Pologne ou encore la Hongrie et l’Autriche. “En matière de diplomatie, vos partenaires ont besoin de constance. Si vous changez d’avis tous les quatre matins, on ne sait pas sur quel pied danser”, explique l’économiste, qui précise que la France n’a pas tenté de construire une telle minorité au niveau diplomatique. Sauf sous l’éphémère gouvernement Barnier (septembre-décembre 2024), où les choses ont commencé à bouger dans ce sens : on a même vu un début de rapprochement avec la Roumanie pour alerter sur les dangers du traité. Une dynamique qui s’est brusquement interrompue sous le gouvernement Bayrou, retrace Maxime Combes. 

Et le libre-échange vainquit

Qu’on ne s’y trompe pas, le “non” clair et net au Mercosur arraché tardivement à Emmanuel Macron ne remet pas en cause son attachement aux traités de libre-échange. 

Pour rappel : 

  • L’accord de libre-échange avec le Japon, ou JEFTA, est entré en vigueur en 2019 avec le soutien de l’Élysée. Si Emmanuel Macron ne s’est pas exprimé publiquement sur le sujet,  “la France ne s’est pas opposée à l’annonce de sa conclusion, malgré les divergences persistantes sur plusieurs sujets clés et le refus du Japon de mentionner les droits humains, la lutte contre le changement climatique et les enjeux démocratiques dans la déclaration conjointe”, constate l’institut Veblen. 
  • En 2023, l’accord de libre-échange UE-Nouvelle-Zélande est, là encore, passé comme une lettre à la poste. Au Parlement européen, les élus du groupe Renew (dont fait partie Renaissance) ont soutenu le texte.
  • Toujours en 2023, Emmanuel Macron a salué l’accord de libre-échange entre le Chili et l’Union européenne. Signé en décembre de la même année, celui-ci facilitera l’accès aux matériaux stratégiques comme le lithium ou le cuivre.
  • En 2024, Macron a estimé que l’accord de libre-échange avec le Canada (CETA), adopté par l’UE en 2017, était un “bon accord”. Le traité avait pourtant été vivement critiqué par les oppositions, et rejeté par le Sénat en mars 2024.

Pour en revenir au Mercosur, la bataille n’est peut-être pas terminée. Le Parlement européen pourrait rejeter l’accord – ce qui semble peu probable étant donné que la majorité est favorable au texte. D’autant que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, est pressée de signer l’accord et qu’elle envisage de mettre en œuvre son application avant le vote des eurodéputés. 

De son côté, la France peut saisir la Cour de justice européenne pour tenter de faire tomber l’accord (en mettant en évidence sa non-compatibilité avec les traités européens), ou tenter de peser sur le plan politique pour retarder au maximum la mise en œuvre du traité. Mais encore faudrait-il qu’Emmanuel Macron soit suffisamment déterminé à enterrer le traité. 

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Sophie Kloetzli
Spécialisée sur l’écologie, elle a travaillé depuis 2018 pour plusieurs médias engagés sur ces thématiques. Elle a aussi couvert des sujets scientifiques et chroniqué la numérisation du monde sous un angle technocritique.

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