Iran : pourquoi le changement climatique explique aussi les révoltes en cours

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Iran changement climatique
©Crédit Photographie : Photo par ATTA KENARE / AFP
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La répression du régime des Mollahs, les sanctions internationales, l’hyperinflation… des explications politique et économique sont convoquées depuis le début des révoltes contre le régime iranien début 2026. 

Pourtant, comme pour les révolutions arabes de 2011, nous le verrons également, un autre déterminant se révèle pertinent pour comprendre la chronologie des événements : le déterminant climatique. Explications.

L’Iran et sa “géographie ravagée”

Toute une partie de la population iranienne manifeste depuis début janvier 2026 pour réclamer la chute du régime autoritaire des Mollahs, en place depuis 1979. La répression sanglante a fait des milliers de morts et l’issue semble toujours incertaine. A l’origine de ces soulèvements, des commerçants, qui début janvier manifestaient contre la vie chère, dûe aux sanctions internationales, à la faiblesse de la monnaie iranienne, mais pas que. 

Les causes environnementales et l’absence de politique d’adaptation du régime sont également à analyser.“En réalité, ce que l’on voit aujourd’hui dans les rues, résume le journaliste Alain Chandelier sur le site d’Euronews, c’est l’alliance d’une classe moyenne qui a perdu son avenir économique et de pauvres qui considèrent leur survie biologique menacée dans une géographie ravagée”. Et effectivement, c’est peu dire que ce pays est ravagé.

D’abord, l’Iran subit sa pire sécheresse depuis cent ans. Les précipitations étaient 89% inférieures à la normale, (96% à Téhéran, où il est tombé un millimètre de pluie contre plus de 200 en moyenne) en décembre 2025, selon l’agence de presse du régime et 15 provinces sur les 31 n’ont reçu aucune goutte à l’automne. Les principaux barrages du pays étaient à sec et le président iranien, Massoud Pezeshkian, alertait début novembre qu’une évacuation de la capitale était envisagée, si la fin de l’automne et l’hiver n’apportaientt pas assez de pluie.

L’Iran est aux premières loges du réchauffement climatique

Mais ce n’est pas tout. L’Iran est un des pays les plus touchés par le réchauffement climatique et la non-gestion de ses effets par le régime des Mollahs rend la population d’autant plus vulnérable. La liste est frappante : 

  • Un affaissement de l’ordre de plusieurs centimètres par an, à cause du pompage frénétique des nappes phréatiques, ce qui en fait un des pays les plus touchés au monde,
  • la désertification des sols est d’environ 100 000 hectares de terres agricoles chaque année,
  • des coupures de courant très fréquentes – dûes à une mauvaise gestion des infrastructures de gaz notamment, rendent très compliquées la vie des foyers et met en péril les entreprises,
  • une pollution atmosphérique accablante touche les villes du pays (30 000 morts par an selon le ministère de la santé), 
  • les pénuries d’eau, on l’a vu, qui mettent la population dans un état de grande insécurité 

Cette liste mortifère nous fait voir à quel point l’absence de politique d’adaptation entraîne une insécurité au quotidien pour une majorité de la population iranienne et, ajouté au régime despotique, l’empêche d’entrevoir un avenir serein. “Le résultat de cette conjonction, note le journaliste Alain Chandelier sur Euronews, c’est l’effondrement total des standards de vie de la classe moyenne et la relégation des pauvres au plus bas de la pyramide de la pauvreté.” 

Un rapport qui aurait mérité plus d’attention

Les déterminants climatiques sont encore trop peu convoqués en France pour expliquer les bouleversements sociaux et politiques en cours dans le monde. Pourtant, en 2008, en pleine crise des subprimes, le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité publiait un rapport prophétique sur les troubles engendrés par le réchauffement climatique.  

Ce dernier agit comme un « multiplicateur de menaces » dans des zones déjà traversées par des tensions sociales, politiques, religieuses ou ethniques selon le rapport : « Les changements climatiques risquent d’avoir, à l’avenir, des incidences sur la stabilité sociale et politique au Proche-Orient et en Afrique du Nord » et de pointer « les tensions liées à la gestion des ressources hydriques de la vallée du Jourdain et du bassin du Tigre et de l’Euphrate, qui se raréfient » et l’augmentation des tensions à cause de l’élévation des températures. 

Depuis sa publication, ce rapport se révèle pertinent pour analyser les bouleversements qui ont eu lieu au Maghreb et au Yémen au début des années 2010 et qui sont en cours en Iran.

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En Syrie, l’insécurité alimentaire et la sécheresse comme élément déclencheur

En Syrie aussi des événements climatiques extrêmes et une hausse des prix des denrées alimentaires ont précédé les soulèvements de 2011. La chercheuse Francesca de Châtel (université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas), spécialiste des questions de gestion de l’eau au Proche-Orient, a fait un lien direct entre la période de sécheresse de 2008 à 2011 et les soulèvements de cette même année, dans une édition de Middle Eastern Studies en 2014. 

Rappel des faits. Les quatre années qui ont précédé la révolution syrienne et la chute de Bachar Al-Assad ont été marquées par une sécheresse exceptionnelle, aux répercussions majeures : dès 2008 et pour la première fois de son histoire, le pays doit importer du blé ; en 2009, 300 000 agriculteurs quittent leur terre faute de pouvoir la cultiver ; en 2010, 17 % de la population syrienne est en situation d’insécurité alimentaire. Comme en Iran actuellement, c’est tout autant l’incapacité du régime de Damas à gérer la crise que le phénomène climatique que tient à souligner Francesca de Châtel. 

Elle en veut pour preuve la non réglementation des puits de captage d’eau dans le pays, passés de 135 000 en 1999 à près de 230 000 en 2010, avec des taux de pompage qui quintuplent d’une décennie à l’autre depuis les années 1980, selon Le Monde, qui résumait son article à sa sortie en 2014.

Quand les indices de prix montent, les révoltes augmentent d’après ce graph de la FAO.

Révolutions au Maghreb et dépendance aux céréales

L’Afrique du Nord est la région du monde qui importe le plus de blé, notamment de Russie, d’Ukraine, du Canada et d’Europe, ce qui la rend extrêmement vulnérable. Elle connaît également une forte poussée démographique : 139 millions d’habitant(e)s au début des années 1960, 500 millions d’habitants aujourd’hui, notamment dûe à l’immigration de population du Sahel, qui subissent la désertification de leur territoire. 

Six mois avant le début des révolutions arabes, à l’été 2010, les cultures de blé en Russie et Ukraine subissent des sécheresses historiques et, dans le même temps, des pluies diluviennes touchent l’Australie, qui diminue drastiquement sa production. Résultat : une baisse de 30% de la production s’observe à travers le monde, accompagnée d’un doublement du prix à la tonne du blé (157$ en juin 2010 à 326$ en février 2011), principal céréale consommée.

L’explosion des prix de 2011 est bien visible sur cette courbe qui montre l’évolution de l’indice des prix des céréales. Source

Pour la directrice de recherche au CNRS Alia Gana, “si l’explosion sociale et populaire dans « le monde arabe » était guidée essentiellement par des aspirations à la démocratie et à la justice sociale, il est important de souligner qu’elle se déclenche dans un contexte général de détérioration des conditions de vie et du pouvoir d’achat des ménages, aggravée dans une proportion non négligeable par la hausse des prix alimentaires mondiaux. En Algérie, au Maroc, en Tunisie, en Égypte et en Jordanie, l’impact de ces hausses, qui atteignirent un niveau record en janvier 2011, a été d’autant plus fort que les déficits alimentaires n’ont cessé de s’aggraver.” 

C’est également le sens d’une étude collective coordonnée par des chercheuses du Center for Climate and Security à Washington et de la Princeton University, “The Arab Spring and Climate Change” en 2013, qui rappelle que les manifestant(e)s en Tunisie et en Egypte (où l’inflation dépassait les 20% début 2011) brandissaient des baguettes tout en demandant à leur dirigeant de partir. Cette dernière étude fait ainsi un lien direct entre les révolutions arabes et le changement climatique, tout en alertant sur les potentialités d’augmentation de ces phénomènes.

Les déterminants climatiques, une grille de lecture essentielle

Il ne s’agit pas ici de dire que ces soulèvements et révolutions ont comme seul déclencheur commun le changement climatique. Les déterminants écologiques n’invalident en effet pas les troubles liés à la politique, à la religion ou l’augmentation des inégalités. En revanche, ces déterminants exacerbent les troubles, comme c’est le cas en Iran actuellement, où plusieurs millions de personnes subissent l’érosion des sols ou le manque d’eau.

Aussi, les pouvoirs autoritaires mentionnés dans cet article ne prennent pas en considération les effets du changement climatique, n’appliquent pas de politiques d’adaptation. On peut imaginer qu’un pays au régime démocratique, dans lequel les richesses sont mieux partagées et les revendications mieux prises en compte aurait entrepris des mesures sur l’eau, sur l’énergie ou sur la dépendance en céréales. 

Enfin, les pays européens ont bien évidemment leur responsabilité dans ces instabilités. Que ce soit par leur passé colonial et les interdépendances qui subsistent avec les ex-pays colonisés ou leur part beaucoup plus importante dans les émissions de gaz à effet de serre passées et présentes, ils doivent venir en aide à ces pays. Le système de pertes et préjudices, officiellement évoqué à la COP13 en 2007 pour la première fois va dans ce sens et c’est écrit noir sur blanc dans le le rapport de 2008, du haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité évoqué plus haut : “En intégrant l’adaptation aux changements climatiques dans la coopération au développement, on aidera les sociétés exposées à ce phénomène à faire face à la pression accrue qu’il engendrera.” 

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