ICE : la complicité des entreprises et médias français

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©Crédit Photographie : Montage Bon Pote | Valentine Michel
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On commence à être tristement habitués aux exactions de l’ICE, la police de l’immigration trumpiste qui traque sans relâche les immigrés. Ce samedi 24 janvier, la ville de Minneapolis (Minnesota) – et le pays tout entier – ont été une fois de plus secoués par le meurtre de l’un de ses citoyens. Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, a été exécuté après s’être interposé devant un agent de l’ICE violentant une femme dans la rue. Un assassinat qui survient sur fond de mobilisation populaire, deux semaines seulement après celui de Renee Good abattue à bout portant alors qu’elle tentait de s’éloigner des policiers anti-immigration avec sa voiture.

Dans les deux cas, l’administration Trump a qualifié les victimes de “terroristes” en puissance, au mépris de ce que montrent sans ambiguïté les nombreuses images qui circulent. Il n’empêche que jusqu’en France, de nombreux médias (dont BFM TV, CNews et le JDD) ont minimisé la gravité des faits. Sans doute pire encore : des Big Tech américaines à Capgemini, l’ICE peut compter sur le soutien d’entreprises puissantes.

Une escalade dystopique

Sur le réseau social X, le pouvoir trumpiste n’hésite pas à recycler les slogans de suprémacistes d’extrême droite pour vanter sa politique anti-immigration brutale, comme “Destroy the flood” – référence au jeu vidéo Halo – assimilant les immigrés à des parasites à éradiquer. 

Une rhétorique hélas cohérente avec les conditions de détention. En décembre 2025, l’Union américaine pour les libertés civiles a dénoncé, sur la base de dizaines d’entretiens réalisé avec des détenus, de nombreux cas d’abus physiques et sexuels et de négligence médicale dans le plus grand centre de détention pour immigrés du pays (Fort Bliss à El Paso, au Texas). L’ICE est également accusée par cet organisme de faire pression sur les prisonniers afin de les pousser à “l’auto-déportation”.

Cette dynamique mortifère ne fait que prendre de l’ampleur. La chercheuse Christina Pagel (University College London) montre qu’au cours de l’année qui vient s’écouler, l’administration Trump n’a eu de cesse d’alimenter la “tempête ICE” en augmentant les financements et les capacités de cette police spéciale, en “normalisant la rhétorique violente et raciste”, et en “élargissant le soutien juridique à l’application de la loi sur l’immigration”.

Depuis janvier, avec le meurtre de Renee Good, le Minnesota est même devenu un “cas test pour la prise de contrôle militaire d’une ville américaine par ICE et d’autres agents fédéraux de l’immigration”, décrypte la chercheuse. 

Un jusqu’au-boutiste mortifère dont on voit mal jusqu’où il pourrait aller. Une chose est certaine : de part et d’autre de l’Atlantique, les dérives autoritaires et sécuritaires de l’ICE peuvent compter sur un certain nombre de soutiens, plus ou moins assumés. 

Une complicité assumée dans les médias français

“Faut-il une police de l’immigration en France ?” Au lendemain du meurtre d’Alex Pretti, le 24 janvier, à Minneapolis, par des agents fédéraux de l’ICE, BFM TV n’a visiblement pas trouvé meilleur angle pour parler des horreurs perpétrées par cette milice. 

Et pour y répondre, qui de mieux que le député du Rassemblement national Laurent Jacobelli ? “[Les immigrés] qui sont en situation illégale doivent être ramenés dans leur pays d’origine. C’est évidemment, en partie, le travail de la police mais aussi de la justice. Il faut effectivement former la police à ce travail particulier”, a répondu l’élu en précisant que cela pourrait être fait “avec humanité” et “compréhension”. 

Sur CNews, l’ancien avocat et conseiller d’État Arno Klarsfeld a carrément appelé à faire de “grandes rafles” contre les personnes en situation irrégulière sur le territoire français. “Si on veut se débarrasser des OQTF [obligation de quitter le territoire français, ndlr], il faut organiser, comme fait Trump avec ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout”, a-t-il déroulé sans que ses propos ne suscitent l’indignation du plateau. 

La justice et l’ARCOM ont en revanche été saisies. Face au tollé, Arno Klarsfeld a tenté de se défendre sur X, creusant un peu plus sa propre tombe : “Sur le mot ‘rafle’ il suffit de se rapporter au dictionnaire, et ce n’est pas la même chose d’arrêter des étrangers qui ont commis des crimes et de les renvoyer éventuellement chez eux que de s’emparer d’enfants juifs et de les envoyer à Auschwitz où ils seront gazés.” 

Dans un inversement saisissant de la réalité, le Journal du dimanche a quant à lui titré au lendemain du meutre d’Alex Pretti : “Les antifas traquent la police de l’immigration de Trump”. De quoi minimiser là encore les exactions commises par l’ICE en les plaçant en position de victime. 

L’extrême-droite française, premier soutien de Trump

Cette séquence médiatique est l’occasion de mettre en lumière les soutiens et les complices de l’ICE en France. 

Dans la sphère de l’extrême droite, on a pu entendre Marion Maréchal au micro de France Inter relativiser la gravité des faits en évoquant, au sujet d’Alex Pretti, un simple “incident”. 

“On passe aujourd’hui des heures et des heures à commenter cet incident absolument malheureux (…) mais par exemple, on ne parle pas du fait qu’il y a quelques jours de cela une femme de 90 ans a été violée par un clandestin sous OQTF [ce dernier a été mis en examen, ndlr]. Ça devrait occuper vos antennes bien davantage qu’un accident qui s’est passé aux Etats-Unis”, a estimé l’eurodéputée d’extrême droite interviewée par Benjamin Duhamel. 

Sur BFM TV, le 25 janvier, Éric Zemmour a même été un cran plus loin en affirmant qu’“il faudra être impitoyable contre l’immigration illégale et légale”. Interrogé par le journaliste quant à la nécessité de déployer en France une police de l’immigration comme l’ICE (une obsession décidément bien ancrée chez BFM TV), le président de Reconquête a répondu qu’il “faudra l’adapter à la France et aux structures françaises”.

Citons enfin le militant franco-américain pro-Trump Nicolas Conquer (ex-candidat LR-RN aux élections législatives), qui a expliqué à l’occasion d’un débat sur TV5Monde qu’il était “criminel” de comparer l’ICE à la Gestapo. Cet admirateur du président américain – qui a par ailleurs nié sur BFMTV les velléités trumpistes d’annexion du Groenland – a estimé auprès du JDD que “Trump [voulait] guérir l’Amérique de ses maux progressistes”. 

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Peter Thiel à l’Académie des sciences : et le technofascisme traversa l’Atlantique

À l’heure de l’ICE, le technofascisme progresse, et vite. “Ce qui nous a posé question dans ce terme quand nous nous sommes lancés dans ce livre, c’est évidemment plus le côté ‘fascisme’ que le côté ‘techno’. Je pense qu’aujourd’hui, on aurait moins d’hésitations à l’utiliser. Quand on voit Trump envoyer la garde nationale à Chicago pour épauler l’ICE, c’est un marqueur assez évident”, soulignait en octobre le journaliste Olivier Tesquet, co-auteur avec Nastasia Hadjadji d’Apocalyse nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir (éd. Divergences, 2025), dans lequel ils décrivent le projet d’une accélération sans précédent des technologies doublée de la mort de l’État-Nation. En somme, un déploiement désinhibé du numérique porté par des milliardaires de la tech rêvant d’un futur entièrement privatisé dans des enclaves libertariennes. 

La traque des immigrés menée par la police de l’immigration américaine ne serait pas possible sans un puissant arsenal technologique. Le “Capitalisme de surveillance” (du nom du livre de Shoshana Zuboff) dans toute sa splendeur. À commencer par le géant de la surveillance Palantir (cofondé par le magnat d’extrême droite Peter Thiel), qui a signé à l’automne un contrat à 30 millions de dollars pour équiper l’ICE de ses logiciels d’intelligence artificielle et “optimiser” la traque des immigrés. 

Connu pour sa maxime “je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles”, Thiel est l’une des figures de proue de cette vague technofasciste. L’autre cofondateur de Palantir, Alex Karp, fait tout aussi froid dans le dos : “Nous rendons l’Amérique plus létale, et nous rendons nos adversaires de plus en plus réticents à agir contre les intérêts des États-Unis.”

On ne peut donc que s’inquiéter de voir, ce lundi 26 janvier, l’Académie des sciences morales et politiques à Paris ouvrir ses portes à Peter Thiel. Objectif de sa venue, selon les informations du journal Le Monde : plancher sur “l’avenir de la démocratie” (qu’il assume pourtant de mépriser !) au sein d’un groupe de travail réuni à huis clos. Une invitation que l’on doit, d’après Le Monde, à une certaine Chantal Delsol, philosophe catholique défendant l’union de la droite et de l’extrême droite.

Photo de la manifestation contre la réception de Peter Thiel à l’Académie des sciences. Crédit : Jean Cattan

Big Tech + ICE : les liaisons dangereuses

Sans trop de surprise au vu du tournant trumpiste pris par le monde la tech états-unienne depuis la réélection de Donald Trump, Palantir n’est pas la seule entreprise du numérique à soutenir le funeste projet de l’ICE. 

Comme l’ont révélé plusieurs médias américains au cours des derniers mois, les lunettes “intelligentes” commercialisées par le groupe Meta ont été utilisées par des agents du contrôle aux frontières ainsi qu’à Minneapolis. Après tout, l’ICE n’est pas à une violation des libertés près. En octobre dernier, le géant du Web, assumant visiblement son soutien à la politique répressive, avait supprimé un groupe Facebook accusé de traquer les agents de l’ICE, à la demande du ministère de la justice américain. 

On pourrait aussi parler de la campagne de recrutement de l’ICE lancée sur Amazon Prime, Snapchat et Instagram. Ou encore de la nouvelle politique de confidentialité de TikTok États-Unis depuis qu’il est passé sous contrôle américain le 23 janvier, qui inclut la possibilité de traiter des informations en lien, entre autres, avec le “statut d’immigration” des utilisateurs, ainsi que la collecte de leurs données de géolocalisation précises.

Thalès, Capgemini… ces alliés français d’ICE

Les liens entre le monde de la tech et l’ICE ne s’arrêtent pas aux frontières des États-Unis. En France aussi, Palantir et la police de l’immigration peuvent compter sur leurs alliés. Comme l’a révélé l’Observatoire des multinationales le 21 janvier, Capgemini, entreprise du CAC 40 et partenaire du salon ChangeNOW, s’est vu attribuer quelques semaines plus tôt par l’ICE un contrat de 365 millions de dollars (4,8 millions de dollars ont déjà été remportés) pour obtenir “des services de recherches de personnes (skip tracing) à l’échelle nationale”. Plus Capgemini permet de localiser de migrants, plus elle empoche de l’argent.

Sur son propre site web, le géant du numérique français s’est vanté, selon cette enquête, de“[travailler] étroitement pour aider [ICE] à minimiser le temps requis et le coût de la déportation de tous les étrangers illégaux déportables hors des États-Unis.”

Historiquement, le groupe Thales a lui aussi joué un rôle important dans l’arsenal techno-sécuritaire de l’ICE. Selon une enquête du American Friends Service Committee (AFSC), celui-ci a, par le biais de la filiale Gemalto, développé un système de correspondance des empreintes digitales de la base de données du département de la Sécurité intérieure des États-Unis. Laquelle contenait “les profils biométriques d’au moins 268 millions de personnes” et permettait le “partage automatisé des empreintes digitales entre les forces de l’ordre locales et l’ICE.” Ce service avait été lancé en 2008 sous l’administration Obama avant d’être suspendu en novembre 2014, puis réactivé par l’administration Trump en 2017. 

Enfin, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) collabore étroitement avec Palantir depuis les attentats de 2015. Il faut croire que c’est une affaire qui roule puisqu’en octobre 2025, ce partenariat a été prolongé jusqu’en 2028. Le directeur général délégué de Palantir France, Pierre Lucotte, déclarait alors aux Échos être “heureux de pouvoir continuer à accompagner dans les prochaines années les renseignements français sur leurs missions critiques incluant le contre-terrorisme, mais pas uniquement.” 

52 décès en 2024 : la police tue aussi en France

Cette alliance soulève des questions cruciales en matière de souveraineté numérique. Et, plus inquiétant encore, offrirait en théorie à la DGSI l’infrastructure nécessaire pour appliquer les méthodes de l’ICE en France dans le scénario où un gouvernement d’extrême droite arriverait au pouvoir et souhaiterait orchestrer une déportation massive et coordonnée des immigrés en situation irrégulière. 

Rappelons, s’il est nécessaire, qu’en France aussi déjà, la police tue. Selon un recensement indépendant réalisé par Basta!, 52 décès sont liés à des interventions policières en 2024 – c’est plus que le nombre de décès parmi les personnes détenues par l’ICE en 2025 (au moins 32, selon certaines estimations). 

Le 14 janvier dernier, El Hacen Diarra, un Mauritanien de 35 ans, perdait la vie durant sa garde à vue dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris. 

Les cris d'El Hacen Diarra. Son corps sans vie quelques instants plus tard, en plein commissariat du 20e de Paris. Le violence d'Etat. La famille qui porte plainte pour "violences ayant entraîné la mort". Ne jamais se résigner, filmer toujours. www.franceinfo.fr/faits-divers…

David Dufresne (@davduf.net) 2026-01-17T19:23:51.041Z

Son autopsie a révélé des lésions caractéristiques d’un étranglement, et le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire pour violences volontaires ayant entraîné la mort. 

S’il faut continuer de scruter les dérives du régime trumpiste, n’oublions pas, comme déjà souligné sur Bon Pote, de regarder en face ce qui se déroule en France sous nos yeux.

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Auteur
Sophie Kloetzli
Spécialisée sur l’écologie, elle a travaillé depuis 2018 pour plusieurs médias engagés sur ces thématiques. Elle a aussi couvert des sujets scientifiques et chroniqué la numérisation du monde sous un angle technocritique.

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