Chute du pétrole : pourquoi c’est une mauvaise nouvelle

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur linkedin
LinkedIn
pétrole

Il y a deux types de personnes qui se réjouissent de la chute du prix du pétrole : le financier qui a parié dessus, et le type qui pense en silo. Le premier se frotte les mains quand ça baisse, le 2ème pense que l’effondrement est enfin arrivé, que c’est la fin du capitalisme HEHEHE et que les financiers vont tous crever. Presque. Mais quand le trader à Paris ou New-York transpire un peu, des millions de personnes sont impactées. C’est dégueulasse, mais c’est comme ça. Avant de vous réjouir trop vite, voici quelques arguments qui devraient vous aider à prendre du recul.

Prix du pétrole négatif ?

Ces dernières 48H ont sonné le grand retour de Jean-Michel CAC 40, qui après avoir lu l’avis éclairé de BOB-93 sur Boursorama, s’est senti obligé de donner son avis sur tous les réseaux sociaux. “AHAHAH je vais aller faire le plein, ils vont me filer de la thune!!” Oui Jean-Mich. Pars devant, on te rejoint.

Le pétrole est négocié en tant que matière première sur les marchés financiers. Les matières premières (commodities) ont une particularité que ‘n’ont pas‘ les autres titres : la livraison physique de la matière première. Cela concerne aussi bien le pétrole que le gaz, le blé, le nickel, le chocolat, l’eau… C’est un détail important pour la suite.

Revenons donc à ce qu’il s’est passé mardi soir : le prix du future ‘WTI Crude May 20’ a atteint -37$. Qu’est-ce que cela signifie, et comment est-ce possible ?
Ce n’est pas le prix du baril à proprement parler, mais le prix d’un contrat (un future), qui est à ce prix là. Le baril, vous pouvez toujours le vendre au feu rouge, pour 10$ je pense que Kimberly et John seront ravis de vous l’acheter.

Comment le prix s’est retrouvé négatif ?

Le prix est rentré en territoire négatif car le contrat ne trouvait pas d’acheteur, alors qu’il arrivait à expiration. Maintenant, pourquoi le prix était négatif ? C’est très simple : si vous achetiez ce contrat financier, vous deviez aller chercher le pétrole au terminal de Cushing dans l’Oklahoma… Aie. En temps normal, les acheteurs ont la possibilité d’écouler leur stock de pétrole sans problème, mais avec le COVID-19, la consommation a drastiquement chuté : c’est tout de suite moins intéressant d’en acheter, du pétrole…

Je vais volontairement passer outre le fait que cela soit compliqué d’arrêter la production de pétrole, que la production est par conséquent rigide à court et moyen terme et que les producteurs préfèrent continuer à produire que tout simplement arrêter leurs machines. Je vais également passer outre tous les traders qui se sont retrouvés collés avec leur position longue sur le pétrole, et qui y ont perdu quelques plumes. Qu’un trader perde 800 millions, j’en ai strictement rien à foutre, pour le dire poliment. Ce qui m’intéresse ici, c’est qu’il ne perd jamais seul.

Rappel sur le prix du pétrole

Ces 3 rappels vous permettront de comprendre la suite :

Rappel n°1 : le prix du pétrole a besoin d’un certain niveau pour atteindre ce qu’on appelle le breakeven, le point d’équilibre. Ces points d’équilibre, il y en a deux : le prix d’équilibre géologique et le prix d’équilibre économique. Le prix d’équilibre géologique est le prix à partir duquel l’industriel va dégager un bénéfice. Le prix d’équilibre économique est le prix sur lequel se basent les Etats pour équilibrer leurs finances. Par exemple, le breakeven de l’Arabie Saoudite est environ de 80$ le baril. En dessous de ce prix, le prince (enfin, son pays, son peuple) commence à tirer la langue. J’avais fait l’exercice il y a quelques années de trouver le breakeven pour chaque pays. N’ayant pas 20h devant moi, je fais confiance au FMI et au FT…(je mettrai à jour si besoin) :

Source : FMI/FT

Rappel n°2 : le prix oscille donc très souvent entre les breakeven géologiques et un prix maximum où la demande finale (le consommateur) ne pourra pas suivre. Un exemple récent l’explicite très bien : le début de la crise des gilets jaunes. Une partie des français est descendue dans la rue pour une augmentation de 7 cents sur le litre. Dans une société complètement droguée et dépendante au pétrole, on voit bien que le prix final, dans un sens ou dans un autre, peut avoir des conséquences fâcheuses, surtout pour les plus démunis.
PS : La France est dépendante à 99 % des importations pour sa consommation de produits pétroliers. Gardez bien en tête qu’une majorité du prix du litre d’essence que vous payez va dans les poches de l’Etat. Si le prix baisse, cela donne potentiellement moins de recettes à l’Etat français, qui devra arbitrer budgétairement… avec la Santé par exemple. En d’autres termes, si un jour Total est proche de la faillite, ne souriez pas trop vite.

Rappel n°3 : n’écoutez pas les bons conseils de Jean-Guy Lébontuyaux. Personne, je dis bien personne, n’est capable de prédire le prix du pétrole à 3 mois, 6 mois, un an et encore moins 5 ans. Pas besoin d’être trader algorithmique pour comprendre cela. Ce n’était déjà pas possible en 2008, mais encore moins maintenant, où nous avons de plus en plus de gros tarés mégalomanes à la tête des Etats. Si Trump a mal dormi, il peut vous faire valser des dizaines de milliards sur les marchés en un tweet, au petit-dej.

Maintenant que nous avons passé en revue ces quelques points, intéressons-nous au cœur du sujet : que va-t-il se passer si le prix du pétrole reste si bas ?

Les oubliés : l’Algérie, le Vénézuela… Entre autres

La presse a tendance à parler exclusivement du prix du pétrole, de la finance, et majoritairement des Etats-Unis. C’est occulter les centaines de millions de personnes dans le monde qui sont également directement impactées. Parmi elles, prenons en exemple deux pays : l’Algérie, et le Vénézuela. Ces deux pays ont une caractéristique en commun : une immense majorité de leurs exportations reposent sur le pétrole (90%+). C’est ce qui équilibre les finances de leurs pays. Alors, quand 90% de vos exportations voient leur prix baisser de 80% comme c’est le cas avec le pétrole, évidemment, cela a des conséquences.

Dans ces deux pays, ce qui fait tenir les régimes en place, c’est l’argent du pétrole. C’est comme cela que les chefs au pouvoir achètent la paix sociale. La situation est déjà explosive au Venezuela, avec un Maduro qui peine à tenir son pays debout avec un pétrole à 60 dollars. Que va-t-il se passer si le pétrole reste à 20 dollars? PDVSA n’aura tout simplement plus de rentrées d’argent, et l’Etat devra faire quelques arbitrages. Je vous laisse imaginer quand on annoncera aux fonctionnaires qu’ils n’auront plus de salaire. Ou que l’hôpital aura moins de moyens parce que le pétrole ne vaut plus grand chose.
C’est très exactement la même situation avec l’Algérie, où le risque de déstabilisation est très important. Si Sonatrach n’a plus les mêmes recettes, je ne suis absolument pas sûr que le régime en place tiendra le pays sans mouvements sociaux.

Bien sûr, cette situation peut être extrapolée à tout pays exportateur. Ce n’est pas comme si l’Iran et l’Irak étaient dans une situation de tout repos ! Surtout qu’ils risquent d’avoir des nouvelles d’Oncle Sam très bientôt…

Le cas des Etats-Unis

L’histoire récente des Etats-Unis est intimement liée au pétrole. C’est une longue histoire d’amour depuis que le pays a vu la naissance de la Standard Oil et des Rockefeller. Une histoire d’amour mêlant énergie et pouvoir. La notion de porte tambour n’a jamais été aussi vraie qu’aux Etats-Unis : la rotation de personnels entre un rôle de législateur/régulateur, et un poste dans l’industrie affectée par ces mêmes législation et régulation, est omniprésente.

Reprenez les différents gouvernements depuis un siècle, vous verrez que les pétroliers ont toujours été là pour mettre le nez dans la politique américaine, que ce soit sur le plan national, ou international. Depuis les années 2000 par exemple, nous avons eu des hommes comme Dick Cheney (Halliburton) ou encore Rex Tillerson (Exxon). Deux hommes qui, s’il existe, iront très certainement au paradis !

Guerre à venir ?

L’histoire a montré que certains étaient prêts à tout pour un peu de pétrole. Si le petit moustachu est allé rendre visite aux norvégiens en 1940, c’était pas uniquement pour faire un tour de drakkar. Les Etats-Unis ont la fâcheuse tendance à aller faire la guerre là où il y a des ressources, et particulièrement du pétrole. Et oui, même si depuis tout petit, les méchants dans les films ont soit un accent russe, soit un accent arabe, la réalité diffère un peu du cinéma. Inutile de rappeler le rôle de Dick Cheney dans la guerre d’Irak. Ce qui m’inquiète, c’est Trump et son administration. Quand Donald n’arrivera plus à remonter le prix du pétrole en balançant des tweets, il va sérieusement commencer à regarder dans quelle fourmilière aller mettre le pied. Ne pensez pas un seul instant qu’il laissera mourir l’économie américaine sans avoir tout essayé pour la sauver. Cet argument est d’ailleurs aussi bien valable pour Donald que pour son successeur, ou ses prédécesseurs. Démocrates comme Républicains, le goût pour la guerre est le même. Même pour un prix Nobel de la paix comme Obama (AHAHAHAHAHAH).

Le mot de la fin

Avant de vous réjouir de l’effondrement du pétrole, comme j’ai pu le voir de la part de certains journalistes ou certains collapsologues en herbe, vous devriez prendre un peu de hauteur et vous demander quel en sera l’impact global. Son rôle est prédominant dans les relations géopolitiques du monde depuis plus de cent ans et le sera dans les 30 années à venir.

Aussi, ne pensez pas un instant qu’il est simple de comprendre ce marché, et d’en connaître toutes les conséquences. J’ai fait mon mémoire sur le Peak Oil il y a 10 ans, lis sur le sujet depuis 15, et n’ai pas un instant la prétention d’en connaître les tenants et aboutissants. En revanche, je suis certain que si un pays dépend trop du pétrole et que le prix s’effondre, il y aura de la casse, et pas seulement pour les industriels. Quand on voit que la vie de centaines de millions de personnes dépend (entre autres) de trois excités comme MBS, Poutine et Trump, je ne vois vraiment pas en quoi nous pourrions nous réjouir de la situation.

Commentaires Facebook
Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur linkedin
LinkedIn
Tu l'as lu ça ?

2 Comments

  1. cigitmondy 23 avril 2020

    Je signale deux ouvrages sur le sujet, qui pour moi son excellents, carbon democraty de Timothy Mitchell et l’histoire de l’or noir de Matthieu Auzanneau. Ce dernier souligne en particulier dans je ne sais plus quelle interview que l’Algérie sera notre problème.
    J’ajouterai que le monde de la banque est aussi très adossé au pétrole.
    “Le pétrole est la merde du diable” disait l’un des fondateurs de l’OPEP. Il était vénézuélien. (histoire de l’or noir cité ci-dessus)
    Nous ne sommes pas prêts, pas prêts…
    Pablo Cervigne avait-il raison ?

    Répondre
    1. Bon Pote 23 avril 2020

      Je vous rejoins sur l’Or noir, que j’ai déjà recommandé dans 2 articles, excellent livre ! J’ajouterais l’histoire secrète du pétrole algérien, d’Hocine Malti. On y comprend pourquoi la France aime tant l’Algérie (…..)
      Concernant Pablo Servigne, je crois que personne ne l’a attendu pour comprendre que le pétrole était clef 😉

      Répondre

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Abonne Toi À La Lettre BON POTE

Une dose hebdo de sarcasme par email

Abonne Toi
À La Lettre BON POTE

Une dose hebdo de sarcasme par email