Changement climatique, catastrophisme et effondrement : fact-checking

effondrement

Est-il déjà trop tard pour faire face à la crise climatique ?

Texte de Loïc Giaccone

Loïc était autrefois journaliste spécialisé dans le ski. Après avoir fait un master « changement climatique et médias », il travaille maintenant dans l’adaptation au changement climatique et suit de près l’actualité scientifique du climat. Il nous aide aujourd’hui à y voir plus clair sur les risques que nous encourons face à la crise climatique. A l’opposé des discours climatosceptiques, d’autres proclament qu’il serait d’ores et déjà « trop tard » pour atténuer le changement climatique à venir, et qu’un « emballement climatique » dévastateur est déjà acté. Qu’en est-il réellement ?

« Catastrophisme » ?

Durant les années 2010, la plupart des « fact checking » (vérification des faits) autour du changement climatique consistait à corriger les assertions des climato-sceptiques, qui tentaient de discréditer le consensus scientifique établi par le GIEC. Ils ont aujourd’hui moins de poids médiatique, c’est-à-dire que leurs discours ne sont plus diffusés dans les grands médias (à de rares exceptions près), bien que l’opinion publique n’ait hélas que peu évolué sur la question du consensus et de l’origine anthropique du réchauffement.

Certains scientifiques s’inquiètent désormais d’un autre type de discours dont ils doivent vérifier l’exactitude : celui des assertions « catastrophistes* » concernant le changement climatique. Ces discours arguent que le changement climatique sera « plus important que prévu » (par les scientifiques, par le GIEC), généralement en raison de « nombreuses boucles de rétroaction positives » qui se mettront en place et qui n’auraient pas été prises en compte par les scientifiques, notamment celle du pergélisol (ou permafrost, terme anglais) de l’Arctique qui relâchera « des milliards de tonnes de méthane », un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2.

Ce type de commentaire tiré de la page de Jean-Marc Jancovici est récurrent sur les posts traitant du changement climatique et en particulier de l’action climatique.

Il est également souvent questions des « tipping points », ces points de basculement qui feraient entrer le climat de la planète dans un autre état, bien plus dangereux. Ces discours mêlent à la fois de vrais éléments (les boucles de rétroaction comme les tipping points, en particulier celui du pergélisol, existent bel et bien, et risquent d’être atteints ou déclenchés – nous y revenons plus loin) et des exagérations, plus ou moins fortes, des connaissances scientifiques établies. La conclusion généralement tirée de ces propos est qu’il est « trop tard » pour faire quoi que ce soit face au changement climatique, que « les dés sont jetés » et que l’on va vers une catastrophe planétaire dans tous les cas.

Nous allons étudier dans cet article plusieurs de ces assertions et les comparer aux connaissances tirées des travaux des climatologues (études peer-reviewed et rapports du GIEC), avant d’exposer en quoi ces discours peuvent être problématiques, dans le cadre d’une situation qui reste tout de même terriblement inquiétante.  

Quelques sources de ces discours

Les discours « apocalyptiques » sur le changement climatique existent depuis longtemps, cependant l’émergence de cet « alarmisme* » dans les débats publics est assez récente. A noter que pour le reste de l’article, nous utiliserons le terme de discours « alarmistes » (ou « catastrophistes ») au sens de « ce qui relève de l’alarmisme, d’une attitude prompte à envisager le pire (et à le faire savoir) ». Le terme « alarmant » a une définition différente (« qui alarme ou qui est de nature à alarmer, à susciter une vive inquiétude »), que l’on peut tout à fait utiliser vis-à-vis des conclusions des rapports du GIEC, par exemple. Cette nuance est importante, car elle différencie les deux types de discours que nous allons étudier plus loin.

Dans les années 2010 déjà, un scientifique s’était fait connaitre pour ses prédictions extrêmement graves : GuyMcPherson prévoyait régulièrement la « fin du monde » pour la décennie à venir, invoquant des effets dévastateurs de la machine climatique, telles que les boucles de rétroaction dues au méthane. La portée de son discours était assez faible, cela avait cependant poussé des chercheurs à « fact-checker » ce qui est parfois qualifié « d’alarmisme » climatique (et dès 2013, à développer la question du méthane sur le site spécialisé dans le « debunking » des climatosceptiques, Skeptical Science).

Plus récemment, c’est un texte, parfois qualifié de manière erronée « d’article scientifique », qui a fait remonter la question de l’alarmisme, voire du « catastrophisme » climatique. « Deep Adaptation » (voir ici une traduction en français) a été publié en juillet 2018 par le professeur Jem Bendell. Dans ce papier d’une trentaine de pages, l’auteur présente une situation climatique qui serait tout bonnement catastrophique, bien plus que ce que présentent les « trop prudents » auteurs des rapports du GIEC. Cela le mène à déclarer que nous allons droit vers un « effondrement inévitable à court terme », et qu’il faut d’ores et déjà préparer une « adaptation radicale » face à cet effondrement.

Bien que soulevant des questions intéressantes dans certaines parties du texte, la démonstration soi-disant « scientifique » de l’article censée démontrer l’effondrement qui vient contient de nombreux biais, essentiellement du « cherry picking », voire de la désinformation quant à l’état de l’art des connaissances scientifiques sur le changement climatique. Une grande partie de ces problèmes a été analysée et le discours de Deep Adaptation critiqué dans un article publié en juillet dernier par plusieurs chercheurs : « La mauvaise science, le catastrophisme et les conclusions erronées de Deep Adaptation », et nous allons étudier plusieurs de ces biais dans la suite de l’article.

Le texte de Blendell a été refusé pour publication dans une revue à comité de lecture, et l’histoire aurait pu en rester là. Mais l’auteur l’a tout de même publié sur son blog, sous le titre « The study on collapse they thought you should not read – yet » (« L’étude sur l’effondrement que vous ne devriez pas lire selon eux – pour le moment » – voir l’article de Vice sur le sujet). Avec un titre aussi attirant, les téléchargements ont commencé à se compter par milliers. Jem Blendell a ensuite rejoint Extinction Rebellion, contribuant au manifeste de l’organisation écologiste, et prenant la parole lors d’événements. Le texte Deep Adaptation aurait été téléchargé au moins 450 000 fois.

Côté français, il n’y a pas de promoteurs de ce type de discours. On notera tout de même la position ambiguë des auteurs « historiques » de la « collapsologie », à l’origine du concept et auteurs du livre « Comment tout peut s’effondrer », Pablo Servigne, et Raphaël Stevens. Accompagnés de Gauthier Chapelle et Daniel Rodary, ils viennent de signer une tribune en réponse à l’article des chercheurs critiquant Deep Adaptation. Ils y décrivent leur concept de collapsologie, mais surtout prennent la défense du texte de Jem Blendell, estimant que leur travail conforte ses conclusions : « Nous trouvons le travail de Deep Adaptation crédible, et les critiques souvent trompeuses ». Leurs liens semblent assez resserrés, étant donné que Jem Blendell est l’auteur de la préface de l’édition anglaise de « Comment tout peut s’effondrer », publiée ce printemps.

Egalement, il est à noter le rôle assez récurrent des médias dans la diffusion de messages que l’on peut qualifier de « catastrophistes », soit en raison d’une mauvaise compréhension des éléments scientifiques qu’ils relaient (ce reportage par exemple, représente assez mal les données présentées par l’étude publiée), soit parce que la source elle-même n’était pas si scientifiquement « robuste ». Il est même possible d’observer les deux à la fois, comme lorsqu’en juin 2019 la publication d’une note par un think tank australien a mené à la publication de nombreux articles avec des titres tels que « Un nouveau rapport prévoit la fin de la civilisation humaine pour 2050 ». Plusieurs scientifiques ont décrit les problèmes à la fois du rapport source lui-même, et de sa couverture médiatique, sur l’excellent site Climate Feedback, qualifiant la crédibilité scientifique de l’article analysé comme étant « basse » (« l’article contient des inexactitudes scientifiques importantes ou des déclarations trompeuses. »). L’un d’entre eux, Richard Betts, résume :

« Il s’agit d’un cas classique d’article surévaluant les conclusions et l’importance d’un rapport non évalué par des pairs, qui avait lui-même déjà surévalué (et ainsi déformé) la science évaluée par des pairs – dont une partie était déjà elle-même quelque peu controversée. Il semble qu’il n’y ait pas eu de vérification indépendante et approfondie de la crédibilité du message. » 

« Points de basculement » et « boucles de rétroaction »

Avant d’entrer concrètement dans le « dur » du sujet avec le fact-checking à proprement parler, il est nécessaire de donner quelques explications afin de bien comprendre les concepts qui vont être abordés. L’essentiel des éléments présentés dans la suite de l’article provient de « climatetippingpoints.info », site de vulgarisation sur la question des « points de basculement du climat » tenu par deux chercheurs.

Qu’est-ce qu’un « point de basculement » ? Le GIEC donne une définition précise dans le glossaire du rapport spécial sur les océans et la cryosphère, c’est un « niveau de changement des propriétés d’un système au-delà duquel il se réorganise, souvent de manière non linéaire, et ne revient pas à l’état initial même si les facteurs du changement sont atténués. Pour le système climatique, le terme fait référence à un seuil critique à partir duquel le climat mondial ou régional passe d’un état stable à un autre état stable. » 

Illustration schématique du passage d’un « point de basculement » sur le site climatetippingpoints.info.

Il s’agit donc d’un point, d’un seuil, à partir duquel la machine climatique « bascule » dans un autre état. C’est pour cette raison qu’il est souvent expliqué que le réchauffement n’induit pas une « linéarité » des impacts (les conséquences d’un réchauffement de +3°C ne sont pas simplement le « double » des conséquences d’un réchauffement de +1,5°C ; elles sont bien plus graves). Les causes sont souvent ce qu’on appelle des « boucles de rétroaction positives », des effets climatiques qui se mettent en place et s’autoalimentent : par exemple, lorsque la banquise Arctique fond, la surface de l’océan est alors plus sombre là où la glace n’est plus présente, ce qui provoque un réchauffement par effet d’albédo, ce qui fait fondre plus de glace, et ainsi de suite.

Une seconde notion est liée aux points de basculement, c’est la notion « d’irréversibilité », qui a un sens précis en climatologie (définition du même glossaire du GIEC) : « un état perturbé d’un système dynamique est défini comme irréversible sur une échelle de temps donnée si le délai de rétablissement de cet état dû aux processus naturels est sensiblement plus long que le temps nécessaire au système pour atteindre cet état perturbé. Dans le contexte de ce rapport spécial, l’échelle de temps de récupération qui nous intéresse est de plusieurs centaines à plusieurs milliers d’années. »

On comprend ici que les « tipping points » abordés ci-dessous, actionnés en un à deux siècles environ dans le cas du réchauffement climatique, peuvent nous emmener sur une trajectoire climatiquement « irréversible », c’est-à-dire qu’il faudra des siècles voire des millénaires pour revenir à la situation initiale. Ce qui se joue avec le changement climatique, c’est l’équilibre planétaire à long, voire très long terme.

Ces points de basculement sont nombreux et variés, on retrouve notamment la fonte de la banquise Arctique, la fonte partielle (Antarctique) ou totale (Groenland) des calottes glaciaires, les changements de la circulation thermohaline, la modification de la forêt amazonienne, l’affaiblissement de la mousson estivale indienne, le dégel du pergélisol (qui libèrerait des gaz à effet de serre), etc.

Carte des principaux points de basculement, par le Potsdam Institute for Climate Impact Research 

La plupart de ces points de basculement ont des conséquences potentiellement catastrophiques. Certains entraineraient par exemple une hausse du niveau de réchauffement par une boucle de rétroaction positive (comme dans le cas du dégel du pergélisol, qui émettrait de grandes quantités de CO2 et de méthane), d’autres auraient des impacts extrêmement graves, comme la hausse du niveau marin induite par la fonte des calottes glaciaires, qui se compte en mètres.

Il est important de comprendre que ces points de bascule sont difficiles à définir précisément, et une fois déclenchés, ils ne mènent pas forcément à un changement abrupt et immédiat du climat : le changement est bel et bien acté une fois le « seuil » passé, mais les conséquences peuvent s’étaler sur des siècles voire des millénaires, comme dans le cas de la hausse du niveau marin.

Cette figure, tirée de l’étude « Conséquences des politiques du XXIème siècle sur le changement climatique et la hausse du niveau des mers sur plusieurs millénaires », présente les conséquences potentielles de long terme du changement climatique en fonction de plusieurs scénarios d’émissions. On y observe bien que la « redescente » des températures est très lente, et que la hausse du niveau marin continuera pendant des milliers d’années.

C’est en raison des incertitudes autour des seuils de déclenchement des points de basculement que les scientifiques présentent des « niveaux de risque » de les franchir. Ces niveaux sont différents pour chaque « tipping point » (voir ce fil Twitter détaillé de Valérie Masson-Delmotte, auteure du prochain rapport d’évaluation du GIEC, pour plus de détails à propos des « tipping points » dans les derniers rapports spéciaux). Les climatologues utilisent les modèles climatiques et en particulier leur capacité à reproduire les climats passés pour tenter de comprendre comment ces « tipping points » fonctionnent, comment et à quel moment ils risquent de se « déclencher ».

En 2016, trois chercheurs exprimaient leur opinion dans Nature Climate Change, expliquant pourquoi, d’après eux, « les bons objectifs climatiques avaient été choisis à Paris » (lors de la signature de l’Accord de Paris, de conserver la température moyenne « nettement en dessous de 2°C » et de « poursuivre l’action » pour la « limiter à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels »). Pour appuyer leur propos, ils montraient dans la figure ci-dessous que ces objectifs (« Paris range », en gris) permettent d’éviter au maximum de déclencher des points de basculement potentiellement désastreux (la couleur du jaune au rouge indiquant le niveau de risque de « bascule »).

On observe bien sur cette image que les « tipping points » divergent dans le niveau de réchauffement « nécessaire » à leur déclenchement. A noter que même si le changement est maintenu à moins de 2°C, il y a des chances que les récifs coralliens disparaissent (voir le point B.4.2 du rapport spécial 1.5).

Egalement, la diminution de la glace de mer arctique (bien que largement enclenchée, comme on le verra plus loin) n’est pas vraiment un point de basculement au sens strict, car elle est “réversible en quelques décennies à quelques siècles” (voir le tableau 6.1, page 595 du chapitre 6 du rapport spécial océans et cryosphère).”

Toute cette introduction a également pour but d’être clair sur une chose : le changement climatique est en cours, ses impacts sont déjà présents et nombreux, et les projections pour l’avenir sont extrêmement préoccupantes. La trajectoire actuelle des émissions, étudiée à partir des politiques mises en place, mène à un réchauffement de plus de 3°C (voir page 27 du rapport annuel onusien « Emissions gap », « temperature implications »). Ce niveau de réchauffement aura des conséquences terribles, approchant dangereusement des seuils de certains points de basculement, tandis que d’autres seront clairement franchis. 

Fact-checking

Les auteurs du site climatetippingpoints.info ont lancé une rubrique sobrement intitulée « climate tipping points fact-checks ». Face à la montée de discours tels que ceux cités en début d’article, ils ont identifié un besoin de clarifier ce que présente réellement la science à propos du changement climatique, des points de basculement et boucles de rétroaction, ainsi que de la possibilité d’un futur « catastrophique ». On comprend aisément qu’à la lecture des éléments précédemment présentés, il soit facile d’envisager un futur apocalyptique, car il s’agit d’une possibilité aujourd’hui « probable ». Elle est cependant encore loin d’être « certaine », et il reste une marge de manœuvre conséquente (nous y reviendrons en conclusion).

La position des chercheurs, qui est également la nôtre dans cet article, n’est donc pas facile à exposer et tenir : le changement climatique risque bel et bien de remettre en question l’équilibre des sociétés et des écosystèmes. Dans le même temps, des discours climatosceptiques sont toujours régulièrement professés, jusqu’au sein de la Maison-Blanche. Cependant, ce que les scientifiques déplorent, c’est l’idée que les scénarios « du pire » soient décrits comme « déjà enclenchés » ou pire encore, comme seule voie possible. Les auteurs de climatetippingpoints.info résument :

« Les discussions sur les scénarios extrêmes [de réchauffement] doivent montrer clairement qu’ils sont encore peu probables, mais suffisamment probables pour que ces scénarios valent la peine d’être évités en maintenant une température inférieure à 1,5-2°C par mesure de précaution. »

Car au final, le fait d’être correctement informé sur l’état réel de la situation influe aussi bien sur l’état moral des personnes que sur les actions qu’elles vont vouloir mettre en place en réaction. C’est là le but de cette rubrique : « nous visons à dissiper une certaine confusion sur les points de basculement du climat, afin que les gens puissent savoir clairement comment agir en conséquence. »

Vous retrouverez ci-après six « fact-checks » résumés faits par le site climatetippingpoints.info, avec pour chacun une affirmation provenant des divers discours « alarmistes », et une correction, précisant ce que les connaissances scientifiques disent de la situation sur ces points précis. Chacune de ces vérifications est détaillée dans un article dédié sur le site (en anglais), avec de nombreuses sources que nous vous encourageons à aller consulter. 

Vérification n°1 : la fonte totale de la banquise Arctique estivale va-t-elle déclencher une catastrophe climatique ?

Affirmation :Un océan Arctique libre de glace en été (appelé par certains “Blue Ocean Event”) se produira dans les prochaines années et provoquera une brusque aggravation du changement climatique et d’éventuelles rétroactions”

Correction : “Un océan Arctique libre de glace en été se produira probablement dans les prochaines décennies, mais l’année exacte dépendra de la variabilité naturelle, imprévisible. Un océan Arctique libre de glace en été aggraverait le réchauffement régional et ses conséquences, mais ne provoquerait pas une augmentation importante ou soudaine des températures mondiales”.

Voir l’article complet. Le premier « océan Arctique libre de glace en été » sera un événement marquant du changement climatique, qu’une grande partie d’entre nous verra de son vivant. Sa définition correspond à une aire de la banquise Arctique inférieure à un million de kilomètres-carrés (trait gris en pointillé sur la figure ci-dessous). D’après les modélisations du CMIP6 (ensemble de modèles servant pour le prochain rapport d’évaluation du GIEC, l’AR6, prévu pour 2021-2022), cet événement pourrait survenir dès les années 2030, avec de fortes chances pour les années 2040 quel que soit le scénario d’émissions suivi, et pourrait devenir permanent dans la seconde moitié du siècle dans un scénario à haut niveau d’émissions : 

Fact-check banquise Arctique

De plus, les toutes dernières nouvelles du « front de l’Arctique » ne sont pas bonnes : deux études très récentes (ici et ) étudiant les amplitudes de réchauffements lors d’événements climatiques passés appuient l’idée que l’Arctique se réchauffe et va se réchauffer plus vite que prévu.

Vérification n°2 : les points de bascule et les rétroactions nous engagent-ils à un réchauffement rapide et catastrophique ?

Affirmation : “Plus de 3°C de réchauffement sont déjà bloqués pour les 10 prochaines années, même si nous réduisons ou arrêtons les émissions maintenant, ce qui rend inévitable un réchauffement catastrophique”.

Correction : “D’ici 2030, nous atteindrons probablement une moyenne de ~1,3°C. Si toutes les émissions de CO2 cessaient maintenant, nous atteindrions ~1,7°C d’ici 2100 (et plus avec une réduction des émissions d’aérosols), mais notre trajectoire actuelle est bien plus élevée. De nombreuses valeurs de réchauffement proclamées sont excessives, sont comptées deux fois ou se produisent beaucoup plus lentement que prévu”.

Voir l’article détaillé, dans lequel plusieurs autres affirmations de hausses de températures sont analysées et corrigées. La trajectoire de court terme du réchauffement et le risque d’atteinte du +1,5°C étaient détaillés dans la FAQ 1.2 du rapport spécial 1.5 du GIEC :

Fact-check points de bascule

Egalement, un article récent de Carbon Brief détaillait les dernières prévisions de l’Organisation Météorologique Mondiale pour les cinq prochaines années et le rapprochement de l’objectif de +1,5°C.

Vérification n°3 : une “bombe de méthane” dans l’Arctique est-elle sur le point d’exploser ?

Affirmation : “Une énorme quantité de méthane est piégée dans le pergélisol et les hydrates de méthane de l’Arctique, et commence à s’échapper. Même une libération partielle pourrait à tout moment déclencher une augmentation soudaine du choc du réchauffement climatique allant jusqu’à 5°C en 5 ans”.

Correction : “Les niveaux de méthane ont récemment augmenté, mais jusqu’à présent, ils proviennent principalement de sources tropicales ou de combustibles fossiles. La libération de méthane du pergélisol et des hydrates se produira sous la forme d’une fuite chronique progressive agissant comme une réaction indésirable mais modeste au réchauffement, plutôt que comme une libération soudaine et catastrophique”.

Voir l’article détaillé (voir aussi le résumé du récent « bilan du méthane » sur Reporterre).

Le méthane et le pergélisol (permafrost en anglais) sont très souvent mentionnés comme sources potentielles d’une « catastrophe climatique ». Il s’agit bien d’un tipping point et d’une boucle de rétroaction positive, cependant leur importance et leur influence sont régulièrement exagérées. En particulier, il est régulièrement mentionné que le GIEC ne « prend pas en compte » le pergélisol, et/ou le méthane. Par exemple, les auteurs de « Comment tout peut s’effondrer » écrivaient, page 73 :

« Mais le problème de ce monumental rapport [l’AR5 du GIEC] est qu’il ne prend pas en compte les effets amplificateurs des nombreuses boucles de rétroactions climatiques, comme la libération de grandes quantités de méthane dues au dégel du pergélisol (d’où l’optimisme récurrent des différentes versions des rapports). »

Cette affirmation est fortement discutable. Tout d’abord, les boucles de rétroactions sont l’essence même de la climatologie, la « machine climatique » étant essentiellement faite de forçages et de boucles de rétroactions, que modélisent du mieux possible les nombreux modèles climatiques. Mais surtout, le cinquième rapport d’évaluation du GIEC (AR5) mentionnait bien le pergélisol et ses risques. Rien que dans le rapport du groupe de travail n°1 (dédié aux aspects scientifiques et à l’évolution du climat, 1552 pages), on en trouve notamment mention dans le chapitre 4 sur les observations de la cryosphère, dans le chapitre 6 sur les cycles du carbone et les autres cycles biogéochimiques et dans le chapitre 12 sur les changements climatiques de long terme.

Ce qui a mené à l’idée reçue que le GIEC « ne tient pas compte du pergélisol » est le fait qu’à l’époque, la réaction de celui-ci au dégel n’était pas intégrée dans les modèles du CMIP5. Cependant, ceux-ci modélisaient tout de même l’évolution du pergélisol en terme de superficie en fonction des scénarios d’émissions RCP (voir la figure 12.33 du chapitre 12, page 1092), et les connaissances de l’époque sur les conséquences de ce dégel étaient présentées et intégrées aux conclusions du rapport. On trouve même une « Question fréquemment posée » dédiée au pergélisol et au méthane dans le chapitre 6, intitulée « La libération rapide de méthane et de dioxyde de carbone due à la fonte du permafrost ou au réchauffement de l’océan pourrait-elle augmenter considérablement le réchauffement ? » (page 530), qui expose les connaissances et incertitudes des scientifiques sur le sujet, au moment de la rédaction du rapport.

Ce « mythe » du GIEC qui ne tient pas compte du pergélisol et du méthane continue d’être diffusé, comme récemment dans la série « collapso » Next avec un épisode intitulé « Permafrost – la bombe climatique & l’hypothèse Zimov » (entre 8 et 10 min). Pourtant, l’année dernière l’organisme a publié un rapport spécial dédié aux océans et à la cryosphère, dont le pergélisol fait partie, et qui traite à nouveau de manière détaillée de cette question (voir la partie dédiée du chapitre sur les régions polaires, ou encore le « Case A » de la box 5 dédiée aux « incertitudes profondes », page 108).

Fact-check bombe de méthane
Le fonctionnement et les évolutions du permafrost, dans le chapitre 3 du rapport spécial océans et cryosphère (page 248).

La situation à ce sujet reste fortement préoccupante ; une récente étude vient par exemple de confirmer du « mauvais côté », c’est-à-dire dans la fourchette haute des incertitudes, les émissions qui seront dues au dégel du pergélisol au cours du siècle. Cela risque de limiter d’autant plus le « budget carbone » restant pour tenir l’objectif de 1,5°C (budget pour lequel le GIEC prenait bien en compte les incertitudes dues, entre autres, au dégel du pergélisol : voir la partie C.1.3 du SPM du rapport spécial 1.5).

Vérification n°4 : “l’assombrissement global” nous protège-t-il de la catastrophe ?

Affirmation : “L’assombrissement de la planète (dû au refroidissement par les aérosols, par opposition au réchauffement de la planète dû aux gaz à effet de serre) masque un réchauffement important (0,7-1,5°C), donc si nous arrêtions les émissions de CO2 maintenant, nous obtiendrions un terrible « rattrapage » climatique avec un réchauffement brusque”.

Correction : “L’assombrissement de la planète” masque environ 0,6°C de réchauffement anthropique. Il existe de nombreuses sources d’aérosols – dont certaines provoquent un réchauffement – et donc, arrêter maintenant les pires émetteurs de CO2 (comme les centrales au charbon) ne conduirait pas à la disparition immédiate de tous les aérosols ou à un réchauffement soudain et spectaculaire”.

Voir l’article complet, qui décrit en détails cette question complexe des aérosols et leur rôle essentiellement refroidissant.

Fact-check assombrissement global
La figure 1.5 du rapport spécial 1.5 du GIEC décrit les différentes réactions du climat à l’arrêt des émissions (juste de CO2 – en bleu -, de tous les gaz à effet de serre – en mauve -, de CO2 et des aérosols – en vert -, de l’ensemble GES et aérosols, en orange).

Vérification n°5 : 2°C de réchauffement climatique vont-ils déclencher un enchainement rapide de boucles de rétroaction ?

Affirmation : “Une fois que le réchauffement climatique aura atteint 2 °C (ce qui est déjà presque atteint, mais les scientifiques minimisent les chiffres), des boucles de rétroaction positives et des points de bascule déclencheront un réchauffement rapide « en cascade » et garantiront un changement climatique apocalyptique au cours des prochaines décennies”.

Correction : “Le risque de passer des points de basculement augmente considérablement au-dessus de 2 °C, mais il s’agit d’une limite de précaution incertaine et non d’un seuil défini. La plupart des rétroactions sont à long terme, avec un risque de créer une “Terre étuve” d’ici l’an ~3000 plutôt que 2100. Le réchauffement actuel est de 1,1 °C au-dessus de la ligne de base de 1850-1900, et non de ~2 °C. Les objectifs de 1,5 °C et 2 °C sont encore possibles sur le plan géophysique et réduisent le risque de franchir d’autres points de basculement”.

Voir l’article détaillé. Cette question fait référence à un célèbre article, « Trajectoires du système Terre dans l’Anthropocène », qui a exposé le risque d’une « Terre étuve » à long terme si l’on dépasse un certain « seuil planétaire », proposé à +2°C. En résumé, cette hypothèse est bel et bien très inquiétante, et de nombreuses recherches sont actuellement faites pour la tester.

« Le seuil de 2°C de l’hypothèse de la Terre étuve a été proposé comme limite de précaution avec des risques croissants mais incertains d’amplification des rétroactions au-delà, plutôt qu’un seuil net et défini. »

Egalement, le réchauffement induit et les impacts associés se situent à des échelles de temps très grandes, de l’ordre du millénaire (ce qui n’enlève rien à leur gravité), et comme le rappellent les auteurs de la vérification, nous avons toujours une marge de manœuvre devant nous pour éviter de passer des points de bascule pouvant entrainer un « réchauffement en cascade ». Elle est cependant de plus en plus réduite.

Fact-check boucle de rétroaction
La célèbre figure de l’étude de Steffen et al., 2018, représentant les trajectoires potentielles du système Terre.

Vérification n°6 : plus de 2°C de réchauffement climatique : est-ce déjà “dans les tuyaux” ?

Affirmation : “Le décalage temporel entre les émissions de CO2 et le réchauffement signifie qu’environ 0,7°C de réchauffement est encore à venir, et les aérosols en masquent un autre d’environ 0,7°C, ce qui signifie qu’avec le réchauffement déjà acté, un réchauffement de plus de 2°C est déjà enclenché même si nous arrêtions toutes les émissions maintenant”.

Correction : “Si les émissions cessaient maintenant, la baisse des concentrations de gaz à effet de serre réduirait les effets du retard de réchauffement de ~0,6°C à ~0,1°C. L’arrêt des émissions d’aérosols entraînerait une augmentation du réchauffement de ~0,2°C, mais une élimination partielle plus lente peut le réduire et l’étaler. Si nous arrêtions toutes les émissions maintenant (y compris le méthane), il y aurait même un refroidissement global d’ici 2100”.

Voir l’article détaillé. La correction présente ce qui est une expérience théorique testée sur des modèles climatiques, car il y a hélas peu de chances que toutes les émissions anthropiques cessent demain matin. C’est pour cela que les auteurs précisent bien :

« Cela suppose toutefois un arrêt immédiat des émissions, plutôt qu’un pic réaliste, puis une réduction progressive des taux d’émission actuels jusqu’à zéro. C’est notamment pour cette raison que les plans visant à maintenir le réchauffement en dessous de l’objectif de l’Accord de Paris de 1,5°C impliquent un véritable défi qu’est le processus de décarbonisation rapide induit par l’objectif de zéro émission nette de gaz à effet de serre d’ici 2050, ainsi que des technologies controversées d’émissions négatives [capture et séquestration de carbone]. » 

La correction aborde également la question de l’Equilibrium Climate Sensitivity (ECS), c’est-à-dire la réaction du système climatique à un doublement de la concentration de CO2 atmosphérique par rapport aux niveaux préindustriels. Pour plus de détails, voir ces explications à propos de la dernière étude publiée sur le sujet.

Conclusion

Les discours « catastrophistes » reposent ainsi souvent sur un mix, ou plutôt un cumul anxiogène des différents arguments analysés ici, ce qui donne une impression globale que tout va « bien plus mal » que ce qui est présenté par les scientifiques. Ainsi, nous ne serions pas « au bord du vide », mais déjà en train de tomber. C’est particulièrement le cas du texte « Deep Adaptation ». Il y a d’autres assertions qui sont régulièrement assenées comme l’idée que les scientifiques et le GIEC auraient toujours « sous-estimé » le réchauffement, ce qui est également faux (voir cet excellent article de Carbon Brief – en anglais -, « Analyse : les modèles climatiques ont-ils correctement modélisé le réchauffement climatique ? »).

Il est tout de même regrettable, après des années de « combat » face au climatoscepticisme (et qui continue avec de nouveaux protagonistes), que les scientifiques du climat aient désormais à faire le même type de travail mais pour des raisons opposées, face à des discours si « alarmistes » (reposant d’ailleurs sur des biais similaires aux discours climatosceptiques, cherry-picking, etc.) qu’ils peuvent en devenir contre-productifs. C’est notamment le risque du « doomism », l’un des « discours de l’inaction » arguant de l’inéluctabilité de « l’apocalypse climatique », discours identifiés par une récente étude comme étant des freins potentiels pour agir face au changement climatique.

Egalement, dans l’éditorial de la revue spécialisée WIREs Climate Change qui a consacré un dossier entier à la question (« Is it too late ? »), Mike Hulme présente plusieurs problèmes au fait de qualifier l’urgence climatique avec des deadlines précises, induisant l’idée qu’une fois passées il serait trop tard : c’est scientifiquement infondé, le changement climatique étant un phénomène complexe, graduel et non-linéaire, et surtout cela n’aide pas à gérer la situation aussi bien politiquement, que psychologiquement et moralement.

C’est pour ces raisons qu’à la différence des discours « alarmistes », cet article tente de présenter du mieux que possible la situation actuelle, grâce aux connaissances établies par les scientifiques, afin de faire les bons choix quant aux actions à mettre en place. C’est ce que conseille une étude sur la perception du changement climatique et l’influence des « croyances fatalistes » sur les changements de comportements : « La conviction que le changement climatique est inarrêtable réduit la réponse comportementale et politique au changement climatique et modère la perception des risques. Les communicants et les responsables politiques devraient présenter, avec précaution, le changement climatique comme un problème difficile, mais résoluble, afin de contourner les croyances fatalistes ».

Après ce que nous avons exposé dans cet article, nous convenons aisément qu’il est difficile de s’informer de manière fiable sur le changement climatique. Son traitement médiatique est loin d’être parfait, et le débat est polarisé entre les positions climatosceptiques d’un côté, catastrophistes de l’autre, avec toute la palette des « discours de l’inaction » entre les deux. Au niveau des connaissances scientifiques, le mieux que nous puissions vous conseiller reste d’aller voir directement ce qu’écrit le GIEC : les « Résumés pour les décideurs » font en général une trentaine de pages seulement, et sont traduits dans les langues officielles de l’ONU, dont le français. Celui du dernier rapport d’évaluation permet d’avoir une vue d’ensemble (le prochain, le sixième, est prévu pour l’année prochaine), les trois récents rapports spéciaux eux, abordent des points précis (rapport spécial sur un réchauffement de 1,5°C, rapport spécial sur les terres émergées, rapport spécial sur les océans et la cryosphère).

Pour conclure, et cela ressortait déjà clairement des différentes vérifications, la situation est loin d’être réjouissante. Il n’est pas encore « trop tard » pour éviter une catastrophe climatique, mais l’urgence climatique est là, c’est maintenant, aujourd’hui, et non dans quelques années ou décennies. Dans le point n°6, on observe que le réchauffement actuellement « embarqué » par les émissions passées (gaz à effet de serre et aérosols) est de +0,2-0,3°C en 2100 en plus du réchauffement actuel d’environ +1,1-1,2°C. On se rend compte qu’effectivement, la « frontière » des +1,5°C est très proche, et elle sera franchie autour de l’année 2040 si la trajectoire n’est pas infléchie.

Cette trajectoire nous mène aujourd’hui à un réchauffement de plus de +3°C en 2100 d’après le rapport annuel du Programme des Nations unies pour l’environnement. Cela signifie qu’il y a encore une marge entre les deux valeurs, et cette marge est politique : comme le rappelle l’auteur de climatetippingpoints.info sur Twitter, elle dépend de ce qui sera fait au cours des prochaines années. Et comme le montre bien le rapport spécial 1.5 du GIEC, les différences d’impacts pour un demi degré de réchauffement (entre +1,5°C et +2°C) sont énormes. C’est la différence entre un monde avec encore quelques récifs coralliens, et un monde où ils auront disparu. Cela veut dire que chaque dixième de degré vaut le coup.

*L’utilisation des termes « catastrophistes » et « alarmistes » pour qualifier les discours décrits dans cet article ne doit pas être prise pour une relativisation de la situation climatique et plus largement de la situation écologique actuelle qui, comme rappelé en conclusion, est extrêmement inquiétante et préoccupante. Il y a en fait largement de quoi être « alarmé » par les corrections apportées.

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Commentaires

15 Comments

  1. J-F Pochon 16 août 2020

    Bonjour, après avoir pris la mesure de la catastrophe à venir (et de jauger de son ampleur), je crois que l’on peut trouver des motivations à l’action dans un graphique qui nous trace la route du 1.5°C https://ourworldindata.org/co2-and-other-greenhouse-gas-emissions#1-5-c-emissions-pathways
    J’en ai tiré un corollaire sur la décroissance de notre production d’équivalent CO2: https://etatdurgence.ch/wp-content/uploads/co2-mitigation-15c-bis.pdf
    Il me semble que la dissertation sur les quelques % de variation de la réalité par rapport aux prévision passe actuellement après la réflexion sur les moyens (techniques, mais surtout sociologiques, économiques, psychologiques, ….) de faire décroitre de plus de 20% notre production de Gaz, …chaque année… pour le restant du siècle.

    Répondre
  2. Fabien 16 août 2020

    Merci pour cet article comportant de nombreuses sources intéressantes. Mais je ne suis pas sûr que l’on puisse classer un discours comment étant, en soi, “alarmant” ou “alarmiste”. Empiriquement, j’ai souvent constaté qu’un même discours sur le climat est perçu comme “alarmant” par une partie de l’auditoire et “alarmiste” par l’autre. De plus,, cette réception, pour un même individu (par exemple un décideur local dans le cas d’une animation de démarche territoriale de transition) fluctue selon le cercle de discussion et selon le moment dans le processus. Peut-être faudrait il appréhender les discours climatiques par les deux extrémités à savoir : en amont le discours peut reposer sur les hypothèses optimistes ou pessimistes des travaux scientifiques et, en aval, les discours peuvent provoquer une mise à jour de la représentation que l’individu avait de l’évolution climatique (discours alarmant) ou au contraire être classés non-recevables (discours jugé “alarmistes”) ?

    Répondre
    1. Bon Pote 16 août 2020

      Merci Fabien, ton commentaire est pertinent. J’y réponds dans le prochain article à paraître la semaine prochaine !

      Répondre
  3. théo 15 août 2020

    Bonjour Loic,
    Merci pour cet article très documenté sur le fond.
    Cependant je reste mal à l’aise quant au message véhiculé et je vais vous expliquer pourquoi.
    Vous traitez la mouvance catastrophiste par le seul prisme du réchauffement climatique or, malgré l’immense justesse scientifique de vos propos, vous omettez d’interconnecter les multiples sciences qui, misent bout à bout, font émerger le catastrophisme. Un catastrophiste vous dirait: “si seulement il n’y avait que le dérèglement climatique…” Donc ok pour ce traitement mais vous auriez du, à mon sens, préciser que vous ne vous attaquez qu’à une petite partie de la doctrine de Pablo Servigne par exemple. La théorie de l’effondrement n’étant pas réduite au seul réchauffement climatique mais concerne au contraire le délitement progressif de toute notre civilisation thermo-industrielle dont l’une des causes et surtout l’une des conséquences est le réchauffement climatique.
    Ensuite, force est de constater que nous avons très peu de certitudes en matière de climat. S’il est très facile de constater notre participation à la sixième extinction de masse, il est beaucoup plus improbable d’imaginer avec certitude de quoi sera fait demain… Donc en s’attaquant à un sujet fondamentalement incertain, il convient à mon sens de préciser que les croyances des uns et des autres en les différents scenarios climatiques relèvent davantage de l’intuition que du fait scientifique. D’ailleurs, on aura la confirmation scientifique d’un emballement climatique, quand celui-ci sera à l’oeuvre. Donc pour moi la question est ici ! Jusqu’à quel point est-il pertinent de débattre de faits scientifiques quand ceux-ci sont dépassés par la gravité des enjeux et par l’emballement des effets ?
    En gros, est-ce qu’on s’en fout pas un peu que les catastrophistes exagèrent ? 🙂 Ou alors posons nous la question via le prisme des sciences cognitives ou des sciences sociales… Au point où on en est, vaut-il mieux exagérer ou se focaliser sur la justesse scientifique ? Quelle posture sert le plus la cause ? Et c’est un peu ce que vous dites en substance, on ne sait rien avec exactitude et pourtant on sait que c’est extrêmement grave et qu’il y a urgence… J’aimerais vous lire sur ces thématiques qui me semblent encore plus pertinentes et d’actualité 🙂
    Merci,
    Théo

    Répondre
    1. Loïc 15 août 2020

      Bonjour Théo,

      Merci pour le commentaire très complet !

      Dans cet article je traite du catastrophisme concernant la crise climatique, et non de la théorie de l’effondrement en général telle que proposée par la collapsologie “à la française”. C’est celle de Deep Adaptation qui est la plus problématique, se basant (même si le discours a depuis été légèrement adapté face aux critiques) essentiellement sur la crise climatique, avec une pile d’arguments assez problématiques (le papier critique sur Open Democracy est très complet là-dessus).

      A propos de la partie sur le permafrost, je n’ai en revanche pas écrit quelque chose comme “cela ne remet pas en question la théorie de l’effondrement dans son ensemble” parce que je ne voulais pas cautionner cette théorie (d’ailleurs au sens épistémologique il s’agit d’une hypothèse), j’ai préféré laisser cette question de côté. La raison est simple : la collapsologie n’est pas peer-reviewed ; il s’agit d’un empilement de connaissances (globalement bien retranscrites à mon goût, l’histoire du permafrost me semble être un détail) dont “l’intuition” permet de tirer les conclusions que les auteurs présentent. Il est extrêmement difficile de faire un “fact-checking” d’un concept pareil, c’est pourquoi personne ne le fait (d’ailleurs ce serait une sorte de renversement de la charge de la preuve, alors que ce qu’il faudrait faire, ce serait “prouver” de manière scientifique que leurs conclusions sont robustes, ce qui serait très intéressant, mais n’est aujourd’hui toujours pas fait). Je précise que je connais à peu près toutes les sources (au sens que je suis allé les creuser, et même bien plus loin sur certains sujets) d’un livre comme “Comment tout peut s’effondrer”. J’ai bien la dimension “systémique” en tête, je ne tire cependant pas les mêmes conclusions que ces auteurs (d’ailleurs je recommanderais plutôt des livres comme “Aux racines de l’Anthropocène” de Michel Magny, bien plus complet, et bien moins dans “l’interprétation” de ce qu’on peut tirer des cette masse de connaissances).

      Egalement, les “corrections” et la conclusion se suffisent à elle-mêmes pour comprendre que l’avenir risque d’être fortement problématique, pouvant mener à des choses terribles. Cependant, commencer à parler “d’effondrement”, c’est passer du strictement factuel présenté par les données que l’on a (qui montrent que les choses sont aussi graves… que complexes), à de l’interprétation concernant une certaine forme d’évolution sociétale (et tous les imaginaires qui vont avec), ce que je ne souhaitais pas faire. Pour résumer ma position, je considère le “prisme effondriste” comme parcellaire, réducteur, dépolitisé (critique très récurrente, je dois avoir 20 articles sur cette question), pas forcément démobilisant (ça se discute) mais surtout ne permettant pas d’appréhender la complexité à la fois de la situation actuelle, et de ce qu’il risque d’advenir. Je laisse chacun se faire un avis sur la question, mais l’article n’a pas la prétention ni d’affirmer, ni d’infirmer, l’hypothèse effondriste “globale”.

      Concernant le climat, je vais faire une réponse de climatologue : “l’incertitude est une connaissance”. Ou comme disait une autre, “on sait ce qu’on sait, mais on sait aussi ce qu’on ne sait pas, et c’est toujours bien mieux que de ne rien savoir”. Ce que cela veut dire, c’est qu’une incertitude (le fait de ne pas avoir de certitude) est différente d’une méconnaissance, c’est une plage de valeur et il y a souvent une distribution statistique entre les deux (comme dans le cas de l’étude récente sur l’ECS). Ca change tout ! On sait en fait énoooooormément de choses sur le climat, c’est incroyable la quantité et le détail des études qui sont faites, sur des climats de plein d’époques différentes et qui permettent d’anticiper sur le climat futur. La rhétorique du “on ne sait pas” je m’en méfie énormément, elle était auparavant utilisée par les climatosceptiques, et elle est aujourd”hui reprise par une autre forme de discours, totalement opposée. Ce que je tente de faire, c’est de retrouver un juste milieu, parce qu’on sait tout de même un paquet de choses.

      Sur la question de savoir qu’est-ce qui est le mieux pour communiquer, c’est compliqué. Je n’ai pas d’avis tranché sur la question (et ce n’est pas faute de lire à peu près tous les travaux académiques sur la question, il y a même des podcasts spécialisés), et cet article est plus une expérience qu’autre chose, honnêtement. J’ajusterai le message dans les prochains en fonction des différents retours, comme le tien. Pour reprendre un exemple sur la collapsologie, il y a des personnes qui arguent que c’est un discours démobilisant, d’autres (pas forcément neutres dans leur position ceci dit) qu’à l’inverse c’est un discours qui pousse à l’action. Il y a quelques articles sérieux qui montrent que la “vérité” se trouve probablement quelque part au milieu, en tout cas que ce discours provoque des choses (ia.be/entre-sideration-et-deni-des-crises-ecologiques-et-si-les-theories-catastrophistes-etaient-mobilisatrices/ ; https://www.cairn.info/revue-multitudes-2019-3-page-134.htm). La question de savoir si ces actions mises en place sont pertinentes et efficaces est plus complexe, car elle est forcément politiquement située.

      En espérant avoir répondu à vos interrogations,

      Loïc

      Répondre
      1. Théo 16 août 2020

        Merci Loic pour ta réponse,
        Merci pour ces précisions et d’avoir rappeler ici les intentions derrière ton article, j’ai tendance à me dissiper. Je vais lire l’article sur Open Democracy.
        Sur la collapsologie, je n’irai pas plus loin sans avoir lu le livre de Michel Magny, ça m’intéresse. De plus, je n’ai pas lu tes autres articles sur le sujet et si tu t’es déjà exprimé dessus alors ce serait plus sympa d’en discuter après lecture 🙂
        Complétement d’accord avec l’incroyable volume de connaissances induites par l’incertitude scientifique. Je me suis mal exprimé et c’était justement l’objet de mon propos. Mon sentiment est que le discours scientifique, celui du GIEC par exemple, utilise beaucoup le “on sait pas” ou bien met les conséquences de phénomène sous condition (“si nous continuons comme ça”). C’est très bien, c’est leur boulot. Malheureusement je trouve cette neutralité trop neutre, trop aseptisée, trop hors sol. Pourtant, à mon sens, il doit y avoir une échelle dans l’incertitude qui est difficilement perçue dans le discours scientifique. Par exemple, pour reprendre une image connue. Imaginons que nous sommes dans une voiture sans frein, celle-ci représentant notre civilisation (ou le vivant ou la barre symbolique des +1,5°, etc…), dont le volant serait cassé. Nous fonçons à 50 km/h dans un mur à 50m. Il y a de très grandes chances que nous nous prenions le mur. Ce n’est pas certain, on ne sait pas avec exactitude mais c’est fortement probable. Imaginons la même situation mais cette fois-ci nous roulons à 120 km/h et le mur est à 15m… De la même façon, il y a de très grandes chances que nous nous prenions le mur. Ce n’est pas certain, on ne sait pas avec exactitude mais c’est fortement probable. Dans les deux cas “on ne sait pas” mais dans les deux cas on sait suffisamment de choses pour dire que la deuxième situation est encore pire que la première qui elle-même est gravissime.
        Bref, j’ai l’impression que le dossier “crise climatique” a tellement trainé sur le bureau de l’humanité qu’à peine ouvert la situation était critique. Depuis nous peinons à expliquer à quel point c’est pire qu’avant et à quel point ça pourrait être encore pire…
        Dans cet article, j’ai l’impression que tu rajoutes de cette neutralité qui neutralise. Ce n’est que mon avis mais j’ai besoin que les commentateurs d’articles scientifiques se mouillent davantage (chose que tu fais par ailleurs, merci !). Qu’ils osent à la place des scientifiques malheureusement trop souvent bridés par leur fonction. J’aime beaucoup la notion d’imaginaires. C’est plus qu’une nécessité aujourd’hui et c’est quelque chose que la science ne peut pas apporter.
        Bon je sais pas si tu vois où je veux en venir mais j’essaie tant bien que mal d’expliquer en quoi ce genre d’article, encore une fois très complet, me rend mal à l’aise dans le contexte actuelle.
        Tu l’auras compris, beaucoup de lectures m’attendent, au plaisir de te lire,
        Théo

        Répondre
  4. Vivons sans Voiture 14 août 2020

    Merci pour cet article très riche.
    J’ai l’impression, en dehors des catastrophistes que vous citez, que le catastrophisme ambiant consiste souvent à dire : il est trop tard pour infléchir le réchauffement car l’inertie des politiques publiques et des comportements individuels à l’échelle mondiale est trop grande…

    Répondre
    1. Loïc 14 août 2020

      Bonjour, merci ! C’est exactement cela. Et ce type de discours est “auto-réalisateur”, c’est-à-dire que plus il se diffuse, plus il a de chances de se réaliser. Ce qui en fait le symétrique exact du discours de l’Accord de Paris, qui, comme l’expliquait Laurence Tubiana (https://www.lemonde.fr/conferences-climat/article/2016/11/19/laurence-tubiana-l-election-americaine-sera-un-test-de-verite-pour-l-accord-de-paris_5033966_5024922.html), ne peut se réaliser qu’à condition que toute le monde (politiques, entreprises, société civile, etc.) se mobilise pour le porter et l’appliquer. Et si certains des acteurs ne se mobilisent pas ou pas assez (par exemple des politiques qui ne mettent pas suffisamment en place des politiques climatiques efficaces), c’est aux autres (à la société civile notamment) de se mobiliser ! Ce n’est pas parce qu’un bout de papier a été ratifié en 2015 que les températures vont baisser, c’était seulement la signature de l’enclenchement d’un processus qui va durer des décennies, et sur lequel on prend déjà un gros coup avec la sortie des Etats-Unis (probablement pour moi l’événement majeur de ce début de siècle : https://www.carbonbrief.org/four-more-years-of-donald-trump-could-delay-global-emissions-cuts-by-10-years). On est qu’au début du “combat” pour chaque dixième de degré.

      Concrètement, que ce soit ceux qui disent “c’est possible” ou ceux qui disent “c’est trop tard”, personne n’en sait rien (voir cet excellent article : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/wcc.621), en revanche la portée de chacun des discours a bel et bien des influences, et c’est ça qui compte (et c’est pour ça que nous avons fait cet article).

      Répondre
  5. Fred 14 août 2020

    Bonjour,

    il semble que votre rectification n°2 soit erronée !
    Une étude récente nous dit que la dernière décennie affiche une élévation de température globale moyenne de 0.39° et donc le franchissement des 1.5° possible dans moins de 10 ans si rien est fait, ce qui semble être le cas! 2100 c’est demain !
    Merci pour votre travail trés utile.

    Répondre
    1. Loïc 14 août 2020

      Bonjour, je veux bien la référence de l’étude si vous l’avez. Sinon, il est effectivement possible que le +1,5°C à échelle mondiale (tel que plus ou moins cadré par l’Accord de Paris) soit atteint dans une dizaine d’années, cela reste dans la “fenêtre” d’incertitude présentée par le GIEC sur la figure de la FAQ (qui illustre le fac-check n°2). Tous les chiffres présentés ici sont toujours à prendre avec leurs marges d’incertitude, le climat n’est pas une science au dixième près… Par contre chaque dixième de degré de hausse globale a des conséquences… Un bon article sur cette question précise : https://www.carbonbrief.org/guest-post-global-warming-edges-closer-to-paris-agreement-1-5c-limit

      Répondre
      1. Fred 14 août 2020

        L’info est relayée à travers cet article mais je n’ai pas l’article source.
        La dernière décennie (2010 – 2019) a été la plus chaude jamais enregistrée sur Terre, 2019 étant la deuxième année la plus chaude, selon un rapport publié par les scientifiques de la Nasa et de l’Administration Nationale Océanique et Atmosphérique (NOAA).

        https://www.cnews.fr/monde/2020-08-13/la-derniere-decennie-ete-la-plus-chaude-jamais-enregistree-sur-terre-988331

        Répondre
  6. MarcDS 14 août 2020

    Bonjour,
    Article intéressant mais j’y relève une erreur récurrente: vous citez à plusieurs reprises 1,5°C comme objectif atteignable, jusque dans vos propres corrections. Cet objectif était encore physiquement atteignable en 2019 (cf Jancovici dans son cours des Mines) mais ne l’est plus aujourd’hui (cf vous-même dans la Correction n°2, où vous mentionnez 1,7°C). Ce n’est pas anodin puisque, pour vous citer, “chaque dixième de degré vaut le coup”

    Répondre
    1. Loïc 14 août 2020

      Bonjour, dans la correction n°2 le 1,7°C ne fait mention qu’à un arrêt du CO2 et non de tous les GES, si on stoppe toutes les émissions (aérosols compris qui eux, ayant un potentiel moyen refroidissant, réchaufferaient pendant quelques temps le climat avant une baisse progressive), on obtient la courbe jaune/orange de la figure du rapport 1.5 du fact-check n°5. On n’a pas encore passé le seuil du +1,5°C global mais on en est très près, comme le montre bien l’article de Carbon Brief (https://www.carbonbrief.org/guest-post-global-warming-edges-closer-to-paris-agreement-1-5c-limit) et la FAQ du rapport 1.5 que j’ai citée. Quant à la faisabilité concrète, politique, de l’objectif +1,5°C, c’est une question complexe, je ne me prononcerais pas : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/wcc.621

      Répondre
  7. Archi3 13 août 2020

    Bonjour
    où est la source scientifique qui dit que les récifs coraliens auront disparu avec +2 °C ?

    Répondre
    1. Loïc 14 août 2020

      Bonjour, c’est le point B.4.2 du rapport spécial 1.5 du GIEC (il est mentionné une première fois dans le texte, je n’ai pas remis le lien dans la deuxième mention des récifs coralliens, mea culpa) : https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/2/2019/09/IPCC-Special-Report-1.5-SPM_fr.pdf

      Répondre

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