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Liban, Palestine : comment les GAFAM manipulent les cartes 

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Carte
©Crédit Photographie : Emin Huric / Unsplash
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Apple aurait-il “effacé” des villages du sud du Liban sur ses cartes ? Alors que l’armée israélienne progresse dans cette région, faisant des centaines de morts, le géant du numérique est sous le feu des critiques, de nombreux internautes l’accusant de complicité avec Tsahal. L’interface dévoile en effet une région étonnamment vide en comparaison avec le territoire israélien qui affiche de nombreux noms de villes. 

Capture d’écran de l’application Apple Plans (15 avril 2026),
à la frontière entre Israël (en bas) et le Sud-Liban (en haut)

En réalité, comme l’ont souligné plusieurs médias dont Libération, cela fait des années que des internautes se plaignent d’une cartographie lacunaire dans l’ensemble du pays (et pour laquelle l’entreprise n’a pas fourni d’explication). Idem en Palestine, où les services de Google Maps, comme nous le détaillons dans cet article, sont critiqués pour leurs biais pro-israéliens. 

Les cartes, malgré leur apparence objective, ne constituent jamais une représentation fidèle et neutre de la réalité. Elles fabriquent une certaine vision du territoire empreinte de rapports de pouvoir. Face à l’hégémonie des géants américains, des “contre-cartes” et des applications de navigation locales permettent néanmoins de faire émerger d’autres récits, rappelant l’urgence d’œuvrer pour une indépendance numérique libérée de l’emprise des GAFAM. 

Les biais pro-israéliens de Google Maps

La polémique actuelle autour de la cartographie parcellaire d’Apple au Sud-Liban n’est pas sans rappeler les nombreuses critiques adressées aux choix opérés par Google Maps en Palestine. 

Premier point de discorde : celle-ci a beau être reconnue par 158 pays, son nom n’apparaît pas sur l’application. Seuls s’affichent les noms “Bande de Gaza” et “Cisjordanie”. Un vide dénoncé par une pétition de 2016 signée par plus de 2,2 millions de personnes appelant l’entreprise américaine à “placer la Palestine sur la carte”. Selon son auteur, “que ce soit intentionnel ou non, Google se rend complice du nettoyage ethnique de la Palestine perpétré par le gouvernement israélien.”

En 2016, Google Maps – qui revendique 2 milliards d’utilisateurs actifs par mois – avait aussi été épinglé pour avoir retiré les mentions “Cisjordanie” et “Bande de Gaza” sur sa carte. Le géant du web avait alors invoqué un simple bug

Capture d’écran de Google Maps affichant Jérusalem comme la capitale d’Israël (14 avril 2026), indiquée par un symbole avec une étoile dans un cercle, comme pour les capitales des autres pays.

Autre fait notable : Google Maps affiche Jérusalem comme la capitale d’Israël, c’est-à-dire contre l’avis de la communauté internationale. En 2017, Donald Trump avait brisé ce consensus en reconnaissant Jérusalem comme la capitale d’Israël, au plus grand bonheur de son premier ministre Benyamin Netanyahou. C’est donc le narratif israélien – et américain – qui s’est imposé dans la cartographie de Google. 

Même logique pour les noms des villes et des villages palestiniens, qui s’affichent dans leur version israélienne, à l’image de Hébron (Al-Khalil en arabe) – qui abrite une colonie israélienne dans son centre historique -, et Jéricho (Ariha). En comparaison, l’appli tchèque Mapy affiche les noms des localités dans les deux versions. 

Quant aux colonies israéliennes, Google Maps les affiche malgré le fait qu’elles soient illégales au regard du droit international. Leur statut de colonie est indiqué dans le descriptif, mais il faut au préalable cliquer sur le nom de ces localités pour le savoir. 

Capture d’écran sur la colonie israélienne d’Ari’el, en Cisjordanie, sur Google Maps.

Des services volontairement dégradés

La qualité des services de Google Maps en Palestine est également déplorée depuis plusieurs années. Mais la situation s’est encore empirée depuis octobre 2023. Depuis l’attaque du Hamas, le géant de la cartographie a carrément suspendu les données de trafic en temps réel en Israël et à Gaza à la demande de l’armée israélienne. Pour le contexte, rappelons que le lien entre Google et Tsahal est avéré – il suffit de se souvenir de la vague de protestations suscitée en interne par le projet Nimbus en 2024 (un contrat à 1,2 milliard de dollars passé entre la division “cloud” de Google et l’armée israélienne, consistant à fournir à celle-ci des services d’intelligence artificielle). 

Une décision que l’entreprise avait déjà prise en Ukraine dans le contexte de l’invasion russe. “Comme nous l’avons déjà fait lors de conflits et face à l’évolution de la situation dans la région, nous avons temporairement désactivé l’affichage des informations en temps réel sur le trafic et l’affluence, par souci de sécurité des populations locales”, avait alors justifié un porte-parole de Google auprès du média américain Gizmodo, précisant que ces informations pouvaient révéler la présence de lieux de rassemblement importants.

Problème : depuis cette période, se déplacer grâce à Google Maps est devenu plus aléatoire que jamais, lit-on dans Wired. En cause : des données obsolètes ou tout simplement fausses sur les restrictions de circulation et la réglementation routière. De plus, “Google ne fait pas la distinction entre les routes ouvertes à tous et celles réservées aux Israéliens, comme celles menant aux colonies israéliennes et en provenance de celles-ci, où les Palestiniens ne sont pas censés se rendre”, détaille le média américain en soulignant le danger que cela peut représenter pour les usagers palestiniens. Ce à quoi il faut ajouter, comme le note Wired, le fait que l’armée israélienne interfère avec les signaux GPS dans la région, brouillant les services de géolocalisation.

Cette opacité n’est pas nouvelle. Comme le rappelle une étude (Fradley et al, 2018), l’amendement de Kyl-Bingaman (KBA) aux États-Unis limite depuis 1997 la disponibilité d’images satellite à haute résolution sur Israël et la Palestine. L’impact de cette loi est mondial, les États-Unis dominant le marché commercial de l’imagerie satellite. “Nous [Israël] préférerions toujours être photographiés à la plus basse résolution possible. Il est toujours préférable d’apparaître flou plutôt que net”, assurait Amnon Harari, chef des programmes spatiaux au ministère israélien de la Défense, en 2020. Ce qui explique pourquoi la région (Israël et Palestine) apparaît floue en vision satellite sur Google Maps. 

Captures d’écran sur Google Maps à Gaza (haut) et à Paris (bas) à la même échelle. 

Selon cette étude, ces restrictions sont une entrave pour “la recherche archéologique, les géographes, les organisations humanitaires ou d’autres personnes intéressées par le paysage et le changement de colonie à travers Israël et la Palestine.” Ce floutage n’existe pas ailleurs au Moyen Orient ou en Afrique du Nord, note le média indépendant +972

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Les cartes, un instrument de pouvoir… et de business

La cartographie dans la région israélo-palestinienne le montre bien : non seulement les services peuvent être volontairement dégradés, mais leurs représentations ne sont jamais neutres. La preuve, celles-ci évoluent parfois au gré des tensions géopolitiques. Il fut un temps – en 2013 – où Google avait été à l’inverse accusé de prendre parti pour la Palestine, relève France 24. Le gouvernement israélien avait alors reproché à l’entreprise américaine de parler de “Palestine” plutôt que de “territoires palestiniens”, et a de toute évidence obtenu gain de cause. 

Le phénomène n’est pas récent, ni exclusif aux outils numériques puisque cela fait des décennies que la cartographie, notamment le remplacement des noms arabes par des noms hébreux (comme on l’a vu sur Google Maps), fait partie intégrante du processus de colonisation. “La formation de la carte hébraïque d’Israël à la suite de la fondation de l’État d’Israël était une mesure institutionnalisée de l’ingénierie culturelle et une procédure d’édification de la nation sioniste visant à restaurer la toponomie hébraïque de la terre”, lit-on dans une étude sur le sujet (Azaryahu et al, 2001). 

“Les cartes jouent un rôle important dans le développement de la conscience nationale, et de plus en plus de cartographes admettent que l’existence de normes internationales ne garantit pas l’objectivité en matière de cartographie”, analyse de son côté le professeur de géographie Izhak Schnell (Université de Tel-Aviv) au média +972

Un impérialisme cartographique

Bien sûr, ces enjeux ne sont pas réservés à cette région. Seulement, en fonction des pays et des contextes géopolitiques, le “pouvoir des cartes” ne s’exprime pas toujours de la même façon.

Le cas récent de la Corée du Sud est parlant. Alors que le pays a longtemps rechigné à transmettre à Google ses données cartographiques en haute résolution (en invoquant des raisons de sécurité), il s’est finalement plié aux exigences du géant du web en mars 2026. Interrogé par le Financial Times, le professeur de commerce à l’université Chung-Ang de Séoul Wi Jong-hyun estime que “le gouvernement semble avoir cédé aux pressions américaines en raison de la menace de Trump d’augmenter les droits de douane sur la Corée”. Une évolution qui pourrait en outre pénaliser les géants locaux comme Naver et Kakao, autrement dit affaiblir l’indépendance numérique coréenne. Et peut-être leur business model. 

Il est bon de rappeler que si l’usage de Google est gratuit, il génère des revenus grâce à la vente d’espaces publicitaires – par exemple, sur Maps, en améliorant la visibilité des divers commerçants sur la plateforme. Résultat, “les lieux mis en valeur sur les cartes Google Maps sont largement liés à leur caractère marchand, à la fois parce que cela correspond à une approche américaine de l’urbanité, laquelle est surtout définie par les rues commerçantes et les centres commerciaux, et parce que les pins qui s’affichent sont ceux qui sont financés par le gestionnaire du lieu indiqué”, résume la chercheuse Isabelle Baraud-Serfaty. En d’autres termes : “Ce n’est plus le nord mais le modèle économique qui oriente la carte”. 

C’est ce qui expliquerait pourquoi la qualité des cartes de Google et d’Apple diffère (notamment au Sud-Liban, où Google propose une meilleure couverture) : “Le but de la firme à la pomme est en l’occurrence de favoriser les ventes de ses montres connectées, de casques de réalité augmentée et bientôt de l’Apple Car (…) et ce alors même que la cartographie devient un prérequis de l’expérience utilisateur et une brique clef de ces objets connectés”, affirme l’experte. Difficile de déterminer les causes exactes des lacunes d’Apple au Sud-Liban, mais on peut a minima émettre l’hypothèse que la firme à la pomme y a vu moins de potentiel (le taux de pénétration de smartphone n’étant que de 66 % en 2020) qu’en Israël, par exemple, pour vendre ses gadgets. 

Le Liban n’est pas seul à être “négligé” par Apple : comme l’a vérifié Bon Pote après avoir lu des témoignages d’utilisateurs de la communauté Apple, outre le Liban, la navigation ne fonctionne pas dans de nombreux pays dont l’Arabie Saoudite ou encore Chypre. On a aussi pu le constater, entre autres, en Syrie et au Kenya.

Face aux GAFAM, l’émergence des “contre-cartes”

Dans notre article sur les alternatives au Gafam, nous mentionnons entre autres, pour la cartographie, des applications collaboratives comme OpenStreetMap. Face aux “boîtes noires” algorithmiques de Google Maps et consorts, ces alternatives peuvent paraître prometteuses, mais force est de constater que dans le cas présent, ce n’est pas toujours la panacée. Une étude (Bittner, 2017) sur OpenStreetMap en Israël et en Palestine a montré que “le projet est dominé par des cartographes israéliens et internationaux, tandis que les Palestiniens y ont très peu contribué. De ce fait, les fragmentations sociales et les déséquilibres entre Israël et la Palestine sont largement reproduits par les données d’OpenStreetMap.”

Face à l’hégémonie des Big Tech américaines en matière de cartographie numérique, de véritables alternatives, ou “contre-cartographies”, existent pourtant. Dans une interview accordée au média +972, le professeur de géographie Izhak Schnell constate que les cartes palestiniennes tendent à mettre en évidence l’expansion juive au fil du temps, tandis que les cartes israéliennes représentent de plus en plus Israël et les territoires palestiniens occupés comme une seule et même zone (comme sur Google Maps). Le projet Palestine Open Maps, par exemple, a fait le choix d’indiquer par des points rouges les villages palestiniens détruits par l’armée israélienne.

Capture d’écran de Palestine Open Maps (une collaboration entre l’organisation Visualizing Palestine et le Columbia University Studio-X Amman)

Ce type d’initiative s’inscrit dans une démarche de décolonisation (des cartes) s’appuyant sur ce que le géographe David Harvey nomme “l’imagination géographique” – soit la capacité à “relier l’imagination sociale à une conscience spatio-matérielle”. C’est selon lui une étape indispensable pour envisager le retour de la diaspora palestinienne sur ses terres. 

En attendant l’horizon de la décolonisation, pour se déplacer au quotidien et déjouer l’occupation israélienne en Cisjordanie, les Palestiniens ont mis au point leurs propres applis de transport (Doroob, Azmeh) s’appuyant sur sur des données de trafic et des informations relatives à la fermeture des routes remontées par les usagers. Les vertus de l’indépendance numérique.

Conclusion : un argument de plus pour l’indépendance numérique

Se libérer de l’emprise des GAFAM n’est pas seulement, comme nous l’avons déjà vu sur Bon Pote, un enjeu d’indépendance numérique à l’heure où en 24h, Donald Trump et ses acolytes pourraient mettre la France et l’Europe à genoux

C’est aussi, dans les régions en guerre, prendre la main sur les instruments de pouvoir (politique, économique et symbolique) que sont les cartes, qui conditionnent non seulement nos manières de nous déplacer mais aussi de percevoir – et donc d’organiser et gouverner – un territoire donné. D’où l’importance de questionner les infrastructures invisibles et faussement neutres que sont les cartes, surtout quand elles sont guidées par des algorithmes opaques et rattachées à des velléités impérialistes. 

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Sophie Kloetzli
Spécialisée sur l’écologie, elle a travaillé depuis 2018 pour plusieurs médias engagés sur ces thématiques. Elle a aussi couvert des sujets scientifiques et chroniqué la numérisation du monde sous un angle technocritique.

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