Oui, piétonniser les rues est bon pour le commerce !  

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Capture d'ecran vidéo youtube "Les commerçants manifestent dans le centre de Lannion"
©Crédit Photographie : Capture d’écran vidéo YouTube “Les commerçants manifestent dans le centre de Lannion”
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Ce serait du bon sens. La voiture et les places de stationnement seraient « essentielles aux artisans et aux commerces ». C’est l’avis du candidat (centre-droit) à la mairie de Bordeaux Philippe Dessertine. C’est aussi ce que pense Rachida Dati, candidate (LR) à la mairie de Paris, pour qui limiter la circulation en voiture « tue les commerces ».

L’idée que les voitures et les stationnements sont nécessaires au business des centre-villes est en effet une fausse croyance, un mythe, largement démenti par les faits. Car en matière de commerce comme dans beaucoup d’autres, l’intérêt général écologique converge avec l’intérêt économique des commerces locaux. 

La même musique se diffuse aussi dans beaucoup de villes moyennes, dont Lannion, Saint-Etienne, Colmar, Bourges,Agen ou la petite Pertuis. La difficulté de circuler en voiture ou de se garer serait l’unique coupable du déclin commercial. Le narratif est pratique mais se heurte à un petit problème : la réalité des chiffres.

Le biais du pare-brise : pourquoi tant de commerçants s’accrochent aux voitures

Il faut d’abord savoir qu’en centre-ville, la majorité des clients sont des piétons.

A Paris, n’en déplaise à Rachida Dati (qui tient tellement à cette idée qu’elle prétend que ce serait la « fermeture » de la rue de Rivoli aux voitures qui aurait mis le BHV en difficulté au point de le contraindre à un partenariat avec l’enseigne Shein !), les consommateurs se déplacent en transport en commun (48%), à pied (40%) ou un peu à vélo (7%) mais très rarement en voiture (3%).

Dans les grandes villes (+de 100 000 habitants), d’après une étude du Cerema, 64% des clients des commerces de centre-ville vont à pied, 24% en voiture et 10% en transport collectif.

Dans les villes moyennes (10 000 à 100 000 habitants), selon la même étude, la part des clients venus en voiture est de 50%, à égalité avec ceux venus à pied (47%) et à vélo (3%).

Source : Mathieu Chassignet, Fourni par l’auteur

C’est logique, puisque la plupart des clients des commerces de centre-ville sont des habitants… des centres-villes. Selon cette étude du CEREMA, 84% des habitants de la ville-centre font leurs achats dans la ville-centre (alors que 83% des habitants de la périphérie font leurs achats en périphérie).

Pourtant, le mythe du client-automobiliste-venu-de-loin a la peau dure. Dans de nombreux articles de presse, des commerçants et élus ou élues citent spontanément les automobilistes quand ils et elles évoquent leur clientèle. Et pleurent les parkings manquants quand leur chiffre d’affaires baisse. A Nantes, un commerçant dénonçait le 2 janvier 2026 avoir perdu des centaines de clients depuis la suppression de places de parking. « Les gens ne peuvent plus se garer facilement », regrettait aussi en avril 2025 une commerçante d’Agen pour expliquer la baisse de son chiffre d’affaires de son magasin de centre-ville. A Lannion, des dizaines de commerçants (ils illustrent cet article) ont manifesté avec des T-shirts “No parking, no business” quand un parking (situé sur un quai en bordure du Léguer en plein centre-ville) a été transformé en esplanade piétonne (les parkings restants sont gratuits dans la ville et 5 sont situés à 5 minutes à pied du centre-ville). «  En chassant les voitures des centres-villes, on chasse aussi les consommateurs », assène même, comme une vérité générale, l’expert des grandes surfaces Olivier Dauvers.

Ces témoignages et perceptions individuelles, largement partagées et relayées dans la presse, sont pourtant contraires aux statistiques et aux faits constatés. 

Et ce décalage entre les croyances collectives et commerçantes et la réalité est présent partout, explique l’expert en mobilité Mathieu Chassignet. En 2021, l’agence Scalen l’a démontré en enquêtant sur Nancy. Les commerçants interrogés y estimaient que 77 % de leurs clients venaient en voiture, alors qu’en réalité ce n’était le cas que 35 % d’entre eux. Les commerçants pensaient aussi que seulement 11 % de leurs clients venaient à pied, alors qu’en réalité ils représentent 39 %. De même, ils estimaient que 1 % venaient à vélo, mais les cyclistes constituent en fait 13 % de leur clientèle.

Source : Ademe

Pourquoi des commerçants s’obstinent-ils à chérir une clientèle qui, statistiquement, n’existe pas ? Probablement parce que ces commerçants font partie des Français qui roulent le plus en voiture. Et parce que les automobilistes sont plus doués pour faire entendre leur mécontentement ?

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Moins de voitures, plus de recettes : la preuve par les chiffres

Il faut ensuite savoir que réduire la place de la voiture augmente le chiffre d’affaires des commerces, mais aussi que les piétons et les cyclistes sont de bons clients.  

C’est vrai dans toutes les villes et particulièrement dans les petites, montre une étude basée sur un retour d’expérience dans 14 villes espagnoles. Même chose dans la majorité des cas en Amérique du Nord : sur 45 villes étudiées, les projets en faveur des piétons et cyclistes ont profité dans 90% des cas aux commerces. 

Et on peut multiplier les exemples en France.  En 2018, Arras a transformé une de ses deux places principales en zone piétonne, interdite aux voitures, dans le cadre d’un vaste plan de dynamisation. Résultat ? Le centre-ville est devenu l’un des plus vivants de France et il y a beaucoup moins de magasins vides qu’avant.

A Dunkerque, la lutte contre la désertification du centre-ville et de ses commerces est passée par des limites fortes adressées aux  automobilistes et par une incitation à se garer en dehors du centre-ville et à opter pour la marche et les transports en commun gratuits. Avec succès : la fréquentation du centre-ville et de ses rues commerçantes a augmenté de 30% et le nombre de commerces vides est aujourd’hui beaucoup plus faible qu’à l’échelle nationale. Tandis qu’à Bordeaux, une étude a montré que le panier moyen des cyclistes est 21% plus élevé que celui des autres consommateurs.

A l’inverse, les tentatives récentes d’attirer des clients automobilistes via le stationnement automobile ont été des échecs. En 2020, pendant et en sortie du confinement lié à la crise sanitaire, les villes de Tarbes, Saint-Nazaire et Compiègne ont ainsi constaté que rendre gratuit le stationnement en centre-ville est « contre-productif » voire « tourne au fiasco » 

Changer le récit : Vers une ville apaisée et attractive

Les magasins et boutiques vides en zone urbaine sont un problème majeur dans beaucoup de villes. Dans ce contexte, les mesures de piétonnisation et les suppressions de places de stationnement sont encore perçues comme des difficultés supplémentaires menaçant le commerce. Il n’en est rien et il faut travailler à changer ce narratif.

Quelques idées  :

  • Ne plus parler de rues “fermées”, comme le fait Rachida Dati au sujet de la rue de Rivoli. Car elles ne sont pas fermées, mais réservées aux piétons, vélos et certains véhicules autorisés.
  • Insister sur le caractère joyeux et apaisé de ces aménagements. La ville ne gagnera jamais la bataille du stationnement face aux parkings géants de la périphérie. Son avantage réside dans ce que les centres commerciaux ne pourront jamais offrir : une expérience agréable. Flâner en centre-ville peut être un moment sympa et reposant, ce qui est beaucoup moins évident dans une galerie marchande péri-urbaine.
  • Rappeler que l’expression “No parking no business” est un slogan, inventé par un conférencier et lobbyiste de la grande distribution, qui n’a pas de vérité factuelle.
  • Questionner la multiplication des centres commerciaux en périphérie d’agglomération, qui aggrave la désertification des centre-villes
  • Garder en tête que c’est l’expansion du commerce en ligne qui a un impact majeur et structurel sur la consommation française, pour le bonheur de certains géants du web comme Amazon et au détriment des petits commerces (Entre 2010 et 2020, le taux de croissance annuel moyen des ventes était de 14 % pour le commerce électronique, contre 1,4 % pour le commerce en magasin).
Légende : LeMonde.fr

Il est d’ailleurs tout à fait possible de convaincre et d’associer les commerçants à ces projets. A Compiègne, un projet de réfection d’une rue commerçante avec suppression de stationnement a été bien accueilli par les commerçants. C’est aussi le cas à Lyon et à Lomme.

Le slogan “No parking, no business” est une relique marketing. En le relayant, les élus et les médias locaux entretiennent un populisme clientéliste qui dessert l’intérêt général. Osons en changer : “No parking, more business! ”.

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5 Responses

  1. Dommage que :
    L’impact // du e-commerce ne soit pas étudié – c’est probablement la première source de la baisse du CA des commerces.
    Mais aussi qu’on n’ait pas une vue dans le temps – avant / après pour une ville donnée ou évolution comparative du CA commerce entre des villes avec et des villes sans voiture.

    Bref, d’un côté comme de l’autre du débat, je trouve les éléments de causalité chiffrés un peu faible. Dommage.

  2. Dommage que :
    L’impact // du e-commerce ne soit pas étudié – c’est probablement la première source de la baisse du CA des commerces.
    Mais aussi qu’on n’ait pas une vue dans le temps – avant / après pour une ville donnée ou évolution comparative du CA commerce entre des villes avec et des villes sans voiture.

    Bref, d’un côté comme de l’autre du débat, je trouve les éléments de causalité chiffrés un peu faible. Dommage.

  3. Ce serait bien de nuancer selon les situations locales. Vous dites que la majorité des clients des centres-villes sont des habitants de centres-villes. Sans doute pour les achats du quotidien, pas forcément pour ceux plus ponctuels. Autre facteur : où habitent les clients qui dépensent le plus et contribuent donc davantage à la survie des commerces? Puisque vous citez le cas de Saint-Etienne, une très grande partie des foyers ayant du pouvoir d’achat a quitté la ville pour ses environs immédiats. Donc oui, ce sont des gens qui viennent en voiture et ont besoin de se garer.

  4. Si je suis commerçant j’aimerais une statistique modale, non pas par client, mais par chiffre d’affaires. L’idée est de répondre à la question : est-ce qu’avec une capacité logistique supérieure, l’automobiliste dépense un panier d’achat supérieur ?
    En effet, pas besoin de place de stationnement pour faire vivre une boulangerie de quartier ou un burger truc. Les zones de chalandise s’apprécient par activité.

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  1. Dommage que :
    L’impact // du e-commerce ne soit pas étudié – c’est probablement la première source de la baisse du CA des commerces.
    Mais aussi qu’on n’ait pas une vue dans le temps – avant / après pour une ville donnée ou évolution comparative du CA commerce entre des villes avec et des villes sans voiture.

    Bref, d’un côté comme de l’autre du débat, je trouve les éléments de causalité chiffrés un peu faible. Dommage.

  2. Dommage que :
    L’impact // du e-commerce ne soit pas étudié – c’est probablement la première source de la baisse du CA des commerces.
    Mais aussi qu’on n’ait pas une vue dans le temps – avant / après pour une ville donnée ou évolution comparative du CA commerce entre des villes avec et des villes sans voiture.

    Bref, d’un côté comme de l’autre du débat, je trouve les éléments de causalité chiffrés un peu faible. Dommage.

  3. Ce serait bien de nuancer selon les situations locales. Vous dites que la majorité des clients des centres-villes sont des habitants de centres-villes. Sans doute pour les achats du quotidien, pas forcément pour ceux plus ponctuels. Autre facteur : où habitent les clients qui dépensent le plus et contribuent donc davantage à la survie des commerces? Puisque vous citez le cas de Saint-Etienne, une très grande partie des foyers ayant du pouvoir d’achat a quitté la ville pour ses environs immédiats. Donc oui, ce sont des gens qui viennent en voiture et ont besoin de se garer.

  4. Si je suis commerçant j’aimerais une statistique modale, non pas par client, mais par chiffre d’affaires. L’idée est de répondre à la question : est-ce qu’avec une capacité logistique supérieure, l’automobiliste dépense un panier d’achat supérieur ?
    En effet, pas besoin de place de stationnement pour faire vivre une boulangerie de quartier ou un burger truc. Les zones de chalandise s’apprécient par activité.

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