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Un tir groupé, et organisé. Depuis deux ans, de très nombreux responsables politiques et éditorialistes mettent en cause l’utilité et l’efficacité de l’Ademe (l’« Agence de la transition écologique ») et demandent sa suppression.
A quoi sert l’Ademe ? Combien coûte-t-elle ? Qui l’attaque ? S’agit-il de questions légitimes ou d’un travail de sape pour déprécier cette institution, décourager ses agents et empêcher ses missions ?
On répond à toutes ces questions, avec des faits.
A quoi sert l’Ademe ou « Agence de la transition écologique » ?
Cet établissement public est souvent qualifié de “bras armé” de l’État pour mettre en œuvre les politiques environnementales et la transition écologique :
- Elle a un rôle d’expertise, à travers la publication de rapports et scénarios.
- Elle finance aussi la transition, à travers des fonds comme le fonds chaleur (qui vise le financement d’énergies renouvelables thermiques en France).
- Enfin, elle accompagne aussi directement des milliers d’entreprises, des collectivités et des particuliers. En tant que citoyen et/ou via votre engagement écologiste, il est très probable que vous ayez déjà eu recours à ses services et ressources. Un exemple : 2,5 millions de personnes ont réalisé un bilan carbone personnel via leur site nosgestesclimat.fr.
Combien coûte l’Ademe ?
Toutes les attaques contre cette institutions ont lieu pendant les phases de vote de loi de Finance et du budget de l’Etat. Ce n’est pas un hasard. Beaucoup d’élus et d’éditorialistes mentionnent son budget, qui serait selon eux de quatre voire cinq milliards d’euros et qui surtout serait excessif. Voici les faits.
L’Ademe a géré en 2024 3,4 milliards d’euros, ce qui lui a valu beaucoup de raccourcis du style : “l’Ademe coûte 4 milliards d’euros” (voir ci-dessous). Mais ce montant ne correspond pas à ses dépenses ou à son fonctionnement.
On peut comparer cette agence à un tuyau à subventions. Une grande partie de l’argent qui y transite correspond à des dispositifs d’aides ou de subventions qui existeraient même sans l’Ademe et que cet organisme a pour mission de distribuer efficacement aux entreprises et collectivités. En 2023 et 2024 (voir schéma ci-dessous) l’Ademe a vu ses montants exploser, avec près de 1,5 puis 2,5 milliards de fonds issus du plan de relance et d’investissement “France 2030”.

Autre exemple : de façon plus pérenne, c’est l’Ademe qui distribue les 800 millions d’euros du “Programme Chaleur Renouvelable”, dont l’efficacité économique et écologique est remarquée et qui vise à financer des programmes remplaçant les énergies fossiles par du chauffage renouvelable.
Plutôt que de parler de budget, on peut dire que l’Ademe “gère” plusieurs milliards d’euros de fonds pour le compte de l’Etat. Et le cœur de ces fonds, appelé budget incitatif, est en baisse. Pour 2026, a été votée une baisse de 10 % de son “budget incitatif” qui passe de 1,14 milliard en 2025 à 1,026 milliard d’euros (il était de 1,37 milliard en 2024).

Quel est le budget de fonctionnement de l’Ademe ?
Le budget de fonctionnement de l’Ademe pour 2026 est lui de 136 millions d’euros, ce qui couvre :
- les frais de personnel (107 millions d’euros pour près de 1200 équivalents temps plein)
- les dépenses de fonctionnement (22 millions d’euros de loyers, déplacements, logistique, fournitures, entretien, assurances…)
- les investissements (7 millions d’euros d’achats de véhicules, dépenses informatiques, bâtiments…).
Est-ce que l’Ademe est bien gérée ?
Oui, l’Ademe est bien gérée, la réponse est sans équivoque selon l’institution française de référence : l’Inspection générale des finances (IGF).
En 2024, onze de ses inspecteurs ont audité l’Ademe pendant quatre mois. Leur rapport juge la gestion de l’Ademe « globalement satisfaisante » et « ne formule aucune recommandation qui remettrait en cause le modèle de l’Ademe ». Les recommandations de ce rapport, que Bon Pote a pu consulter, sont effectivement de l’ordre de l’ajustement technique.
Sylvain Waserman hausse donc le ton contre les accusations qui lui sont faites : “ Tout est transparent chez nous. On n’a pas de dépense somptuaire, pas de chauffeur, pas de voiture de fonction…”.
Le rapport de l’IGF recommandait même de relever « le plafond autorisé de contrats en CDI sur la base d’une modélisation des besoins ». En clair, l’Ademe devrait avoir l’autorisation d’embaucher plus de CDI pour réaliser ses missions.
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Qui attaque l’Ademe ?
Voici une liste non exhaustive des très nombreuses critiques et attaques récentes :
- Tout a commencé à l’extrême droite. En octobre 2024, le RN propose un amendement pour la supprimer “à moyen terme” et pour diviser ses crédits de fonctionnement par deux
- En novembre 2024, l’IFRAP publiait une tribune : « Et Si on supprimait l’Ademe ? ». Nous ne préférons pas partager le lien vers ce think-tank, lisez plutôt cette réponse à leur tribune ou notre enquête qui montre qu’un tiers des articles du site de ce think tank sont trompeurs ou inexacts à propos de l’énergie, que l’IFRAP est membre du Stockholm Network (un réseau d’une centaine de think tanks néolibérauxdont vingt ont émis des publications climatosceptiques) ou encore que l’un de ses anciens dirigeants est célèbre pour alimenter le doute à propos du climat.
- Le 12 janvier 2025, Gérard Larcher lâche au Parisien : « Quand vous avez l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) qui a plus de 4 milliards de budget et près de 1 100 équivalents temps plein, la question de l’efficacité de la dépense publique se pose. »
- Le lendemain, 13 janvier 2025, Valérie Pécresse propose sur France Inter : “Moi je supprimerais l’ADEME et je transférerais le budget aux régions”. Elle le demande au nom de la “chasse au gaspillage”, quelques semaines après avoir applaudi sur X (ex-Twitter) : “Un comité de la hache anti-bureaucratique, j’en ai rêvé et Elon Musk va le faire !”

- Le lendemain de cette intervention de Valérie Pécresse, 14 janvier 2025, Laurent Wauquiez dénonce à l’Assemblée : “ l’Ademe, France Stratégie… Autant d’organismes à l’utilité douteuse et au coût bien réel. Il faut baisser leur budget, les fusionner et en supprimer une large partie.”
- Le 3 février 2025, l’animateur Pascal Praud tourne en dérision un vieux conseil de l’Ademe concernant la fréquence des lessives. L’animateur phare du système Bolloré reprend là une polémique née sur les réseaux sociaux à la suite d’une infographie du Parisien basée sur ce conseil de l’Ademe. L’animateur s’indigne que l’État emploierait 1 000 personnes pour produire ce qu’il qualifie d‘« absurdités » : « Moi je trouve ça invraisemblable, mais ce n’est que mon modeste avis ». Bien sûr, il fait mine de croire que les missions de l’Ademe se résument à ce conseil. Et, bien sûr, il utilise cette polémique pour demander la suppression de l’Ademe.

- Le 13 février 2025, Laurent Wauquiez, encore lui, lâche : “”Les experts de l’Ademe ne sont pas des experts, mais sont en réalité portés par une idéologie d’extrême-gauche. C’est eux qui ont pris la main” et surfe sur la même polémique : “On les paye 260 millions d’euros pour éditer un guide qui dit qu’il faut laver ses affaires de sport tous les 3 jours. Ma femme, qui sait que j’aime bien courir appréciera.(…) Et tout ça est payé par nos impôts ! ”.
- Le 6 novembre 2025, dans le cadre du projet de loi de finances 2026, deux amendements sont déposés par la droite parlementaire (groupe dirigé par Laurent Wauquiez) qui propose de « supprimer l’Ademe ».
- Le 14 novembre 2025, le porte-parole du Rassemblement national Laurent Jacobelli – connu pour ses invectives violentes et souvent sexistes – relayait une polémique à propos d’un dépliant de l’Ademe appelé “Plante ton slip” et créé en 2020. Destiné aux enfants d’écoles primaires, ce prospectus propose aux enfants d’enterrer un vêtement en coton pour les sensibiliser à la biodiversité des sols. Aucun ou aucune ingénieur de l’Ademe n’a travaillé dessus, c’est une simple traduction d’un jeu pédagogique né au Canada. Mais l’occasion est idéale, pour ce député, de démontrer que l’Ademe ne sert à rien : “Il est inacceptable qu’on propose d’utiliser l’argent des français pour de telles choses ridicules et idéologiques. Supprimons l’Ademe avec toutes les agences inutiles et récupérons l’argent des français”.
- Le 12 janvier 2026, le controversé journaliste Erwan Seznec diffuse sur X (ex-Twitter) : “Fans de l’Ademe, savez vous que l’agence de la sobriété énergétique a une navette sur mesure pour relier son siège à la gare d’Angers Saint-Laud en 10mn (au lieu de 15mn de bus et 10mn de marche) ?.” La polémique est reprise sur les réseaux sociaux et dans certains médias, avec un procès d’intention insinuant que les salariés de l’Ademe refuseraient par principe les transports en commun. Le président de l’Ademe, Sylvain Waserman, répond à Bon Pote :“C’est un délire total. Personne ne nous a appelé pour nous interroger à ce sujet. Cette navette, c’est un accord d’entreprise qui date de l’installation de l’Ademe à Angers. A l’époque, un site éloigné du centre-ville mais moins coûteux a été choisi à la place d’un site plus proche du centre-ville. En accord avec les syndicats, et en tenant compte du fait que beaucoup d’agents mais aussi beaucoup de prestataires extérieurs viennent en train, il a été convenu de mettre en place cette navette qui permettait de réduire les temps de trajet de 20 à 30 minutes par jour. Ça n’a rien à voir avec le fait qu’on refuserait de prendre le bus comme tout le monde”.
- Le 14 janvier 2026, dans Les Grandes Gueules sur RMC, plusieurs chroniqueurs suivent ce journaliste du Point et s’attaquent à l’Ademe à propos de ce service de navette. L’agriculteur Didier Giraud s’énerve et dénonce « une honte ». L’avocat Charles Consigny raille « cette administration folle qui se fait des trucs sur mesure » et affirme : « Ça fait très soviétique ». Il lance même : « Supprimons l’Ademe (…) où le temps de travail doit avoisiner les 2 h par semaine ». Les intervenants s’insurgent face au fait que l’agence disposerait de « 4 milliards d’euros d’argent public ».
Répondons aux critiques faites à l’Ademe par ces personnalités.
Les agents de l’Ademe travaillent-ils trop peu ?
Toutes les données et faits montrent l’inverse.
D’abord, de source syndicale, le recours aux arrêts maladie (3,55%) est inférieur à la moyenne du secteur public et secteur privé (environ 5-6%). Par ailleurs, selon les syndicats de salariés de l’Ademe, les rémunérations sont globalement 25% inférieures aux rémunérations du marché. Cela a conduit à de nombreuses protestations syndicales.
Ensuite, la direction assure que la valeur des dossiers gérés par l’Ademe a augmenté largement plus vite que le nombre de salariés (mesuré en équivalents temps pleins), et calcule une hausse de productivité de 155% en cinq ans. On comprend mieux l’incitation à embaucher faite par l’IGF.
Comment le chroniqueur de RMC Charles Consigny peut-il donc affirmer qu’on n’y travaille que deux heures par semaine ? “C’est absurde. Personne ne nous a jamais posé une question, Personne n’est jamais venu sur site. C’est insupportable. C’est de la diffamation !”, s’agace Sylvain Waserman. Contacté par mail, Charles Consigny n’avait pas répondu au moment où nous publions cet article.

L’Ademe est-elle en roue libre ?
C’est ce qu’avance un rapport sénatorial publié en juillet 2025, qui déplore que l’Ademe ne disposerait pas de “contrat d’objectifs et de performance”.
Faux, répond Sylvain Waserman : “ l’ADEME suit un “contrat d’objectifs 2024-2027”, fixé par le gouvernement en novembre 2024 et basé sur “22 objectifs de performance” tandis que “l’action du PDG de l’ADEME est cadrée chaque année par une lettre d’objectifs chiffrés adressée par la ministre de la transition écologique”.
L’Ademe doublonne-t-elle avec d’autres structures ?
C’est l’argument de Valérie Pécresse. On pourrait supprimer l’Ademe puisque d’autres structures, notamment régionales, examinent les mêmes dossiers. Ce qui est faux. Selon les calcus réalisés par l’Ademe, au niveau national, seuls 8% des dossiers sont co-financés et donc instruits de façon parallèle par les régions et l’Ademe.
Le dirigeant de l’Ademe multiplie les exemples inverse : “ Personne d’autre n’instruit les dossiers de subventions pour décarboner les entreprises, personne d’autre n’instruit les demandes de subventions de l’Etat sur les réseaux de chaleur, personne d’autre n’opère les bases de données que l’Etat nous confie, personne d’autre ne gère les 300 sites dangereux que l’Etat nous confie…” et alerte sur le fait que fusionner l’Ademe avec les régions pourraient faire perdre un temps précieux dans la réalisation des objectifs français en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
En clair, supprimer l’Ademe reviendrait à déplacer la plupart de ces missions. Sans forcément gagner en efficacité, puisque l’utilité de l’Ademe repose justement sur le fait de regrouper des ingénieurs, techniciens et autres experts de la transition énergétique. Avec une efficacité, on l’a vu, qui est documentée.
L’inaction coûtera plus cher que l’action
L’Ademe est bien gérée. Elle est utile et efficace. Les critiques répétées qui lui sont faites ne se basent donc sur aucun fait. Leur objectif est-il de déprécier cette agence et d’en réduire les budgets jusqu’à en décourager les agents et à en détourner les citoyens ?
Il faut donc cesser de relayer ces attaques. Ce qui implique, comme l’explique Mathieu Brand dans son analyse sur le traitement de l’écologie dans les médias, c’est une meilleure formation des journalistes pour ne pas laisser le champ libre aux fake news sur l’écologie.
L’ inquiétude principale à avoir au sujet de l’Ademe, concerne la baisse de son budget et le manque de moyens humains au sein de cette agence, vue les urgences écologiques à gérer.
Car il faut rappeler que le coût de l’inaction face au changement climatique est largement plus élevé que celui de l’action. Celles et ceux qui veulent supprimer l’Ademe risquent donc de nuire à nos conditions de vie ET de nous coûter un pognon de dingue.
4 Responses
Merci !
Merci de faire le point ✊
Excellent article qui mériterait que les arguments soient repris par une majorité de journalistes, d’élus, de techniciens, etc., pour que le message passe bien.
Ce qu’il serait intéressant de voir, c’est : si l’ADEME n’existait pas, où en serait-on sur nos objectifs de décarbonation ?
Votre article illustre fort à propos la loi de Brandolini.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_Brandolini