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Qui sabote la lutte pour le climat en France ? Comment s’organisent ceux qui nient l’évidence scientifique ?Le journaliste indépendant Jules Xénard vient de publier une enquête cartographique inédite qui décrit plus de 140 figures et organisations climatosceptiques, ainsi que leurs liens. Disponible en accès libre, cet outil montre que le déni n’est pas le fait d’individus isolés, mais de réseaux structurés.
Jules Xénard décrit sa démarche à Bon Pote :
Qu’est-ce que le déni climatique et pourquoi as-tu voulu le cartographier ?
Je suis contributeur bénévole à Wikipédia depuis une quinzaine d’années. Je fais beaucoup de contributions sur la question du changement climatique et sur ce qu’on appelle souvent le “climatoscepticisme”, c’est-à-dire le fait de rejeter le consensus scientifique sur le changement climatique.
Je me suis aperçu qu’une partie des personnalités ou des organisations qui diffusent un discours dit climatosceptique ont des liens très forts. Il m’a donc semblé qu’un outil de visualisation de ces liens, via une carte en réseau, était très pertinent.
J’utilise d’ailleurs le terme “de climato-dénialisme” parce que le scepticisme scientifique est une démarche de recherche. Or les personnes qui diffusent ces discours-là ne sont pas du tout dans une posture rationnelle ni scientifique, elles utilisent leur capacité à intervenir dans les débats publics pour diffuser des informations fausses sur le climat.
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Comment as-tu travaillé ?
J’ai exploré les sources ouvertes : YouTube, sites web, articles de presse, archives de sites web quand ils ont disparu… Ensuite, j’ai une grille de lecture qui me permet d’identifier les discours qui sont conformes ou non au consensus scientifique sur le changement climatique. J’ai ensuite catégorisé les personnes et organisations et enfin j’ai contacté les personnes physiques mentionnées pour leur exposer le résultat de mon travail. Globalement, leurs réponses ont souvent été un petit peu agressives ou méprisantes…
Tu as opté pour une classification qui peut surprendre : droite et extrême droite, libéraux et libertariens, scientifiques, complotistes… Pourquoi as-tu opté pour ces qualificatifs ?
Au début, ma classification était beaucoup plus objective ou en tout cas factuelle : média, scientifique, association… Mais je me suis aperçu que des groupes se dégageaient : d’une part la droite traditionnelle, d’une autre l’extrême droite, et puis les complotistes, les militants du libéralisme économique, voire du libertarianisme et également scientifiques. Ma réflexion était qu’il est beaucoup plus intéressant de voir apparaître ces groupes visuellement.
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Quelles conclusions tires-tu de ton travail ?
L’information principale, c’est pour moi à quel point ces sphères sont liées. Qu’on soit de droite ou d’extrême droite, complotiste, chercheur retraité ou militant libertarien, quand on est climato-dénialiste, et bien on intervient sans cesse avec les autres climato-dénialistes. Ils s’expriment dans les mêmes médias, sont invités ensemble dans les mêmes organisations…
Ce qui peut surprendre, c’est que ces gens utilisent en général les mêmes arguments quel que soit leur groupe. Un scientifique et un militant d’extrême droite utilisent les mêmes arguments pour nier le changement climatique. Et ces arguments viennent pour beaucoup du monde anglophone, de la blogosphère climato-dénialiste anglophone, parfois d’ailleurs via des entreprises pétrolières américaines. On n’a très peu de production française d’arguments climato-dénialistes, c’est quasiment que du copier-coller du monde anglophone.
Si on s’intéresse aux scientifiques dénialistes, ce sont souvent des chercheurs retraités, ou alors des chercheurs qui n’ont pas travaillé sur le changement climatique. Ils s’expriment donc avec un point de vue personnel, pas dans un cadre scientifique. D’ailleurs, beaucoup sont clairement ancrés à l’extrême droite. Je pense à Christian Gérondeau, qui est membre de l’Association des climato-réalistes et qui intervient beaucoup dans les médias d’extrême droite et qui est vraiment très marqué de ce côté là.
Quel serait le profil type d’une personne qui nourrit le déni en France ?
Ce sont à une écrasante majorité des hommes, à plus de 95% en fait. Et ces hommes ont globalement plus de 50 voire plus de 60 ans, il y a très très peu de jeunes. Ce n’est pas inédit, mais mon travail le confirme.
Le déni climatique est un outil de séduction électoral, y compris en France. Est-ce que tu penses que ta carte peut avoir un rôle à jouer dans le cadre des élections à venir ? Si je constate que la tête de liste aux prochaines municipales dans ma commune partage des contenus diffusés par des gens listés dans ta carte, je peux en conclure qu’elle est probablement dans une démarche électoraliste, au détriment de la recherche de la vérité sur le climat ?
Le but de cette cartographie, c’est d’informer, de permettre aux personnes d’accéder à de l’information de qualité sur les discours climatodénialistes. C’est un outil qui doit permettre d’identifier des discours qui sont infondés sur le plan scientifique. Mais je ne me fais pas trop d’illusions non plus quant au fait que la cartographie risque d’être surtout lue par des personnes qui se sont déjà sensibilisées à ce sujet-là. Je ne suis pas certain qu’elle arrive jusqu’aux yeux du grand public. Je l’espère, mais je ne suis pas convaincu…