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A Paris (Sarah Knafo), à Toulon (Laure Lavalette), à Perpignan (Louis Alliot), à la Seyne-sur-Mer (Dorian Munoz) et dans de nombreuses communes, des candidates et candidats d’extrême droite ont choisi d’avancer plus ou moins masqués.
Au sein de listes « sans étiquette» ou « divers droite », sous couvert de logiques transpartisanes ou « d’union », ces candidats ont retiré le nom de leur parti de leur affiche voire occulté leur appartenance. Cet effacement peut confiner à la dissimulation, faisant obstacle au choix éclairé des électeurs. Nous vous aidons à y voir plus clair et à vous renseigner sur la situation dans votre commune.
Les municipales, élection la plus « sans étiquette »
L’extrême droite n’est bien sûr pas la seule à aimer se défaire des étiquettes lors des municipales. Car à cette occasion, l’enjeu local primerait sur les clivages entend-on souvent : « Une station d’épuration n’est ni de droite ni de gauche ».
Le phénomène est massif et souvent couronné de succès : selon Public Sénat, sur les 10 000 communes les plus peuplées de France, 67% ont élu un ou une maire sans étiquette partisane en 2020 (souvent classé sous l’étiquette Divers Droite, Divers Gauche, Divers Centre).
Sauf qu’apartisan ne veut pas dire dépolitisé. L’appartenance réelle finit toujours par resurgir, notamment lors de trois échéances clés : la célébration de la victoire, le renouvellement du Sénat et l’attribution des parrainages pour les prochaines présidentielles.
Au moment de célébrer la victoire
Nul doute, selon France info, que si Laure Lavalette ou Eric Ciotti l’emportent, le Rassemblement national revendiquera une victoire à Toulon et/ou à Nice. Pourtant, la députée RN a retiré le nom du parti de ses affiches. Et pourtant, Eric Ciotti (ex-président des Républicains, désormais allié au RN) a en apparence présenté une liste (dont un porte-parole de Donald Trump) prétendant œuvrer à « l’union nationale».
Au moment des sénatoriales et de la présidentielle
Le RN l’a compris : les municipales sont le marchepied indispensable vers le Sénat. En septembre 2026, les nouveaux élus municipaux formeront en effet l’essentiel du collège électoral chargé de renouveler la moitié des effectifs du Sénat (En France, les sénateurs sont élus au suffrage indirect par les députés et conseillers régionaux, mais surtout par ce qu’on appelle les délégués municipaux choisis au sein des conseils municipaux selon leur taille).
Dans ce scrutin indirect, le poids des élus des petites communes est décisif. Pour Jordan Bardella, l’objectif est officiel : tripler ses effectifs au Sénat et constituer enfin un groupe parlementaire. Un objectif que le parti entend atteindre « grâce au concours décomplexé d’une petite armée de maires “sans étiquette” ». De même, ce sont les élus de mars 2026 qui pourront donner leur parrainage aux futurs candidats à la présidentielle 2027.
L’apartisanisme de façade n’empêche pas de servir des objectifs politiques, au point d’être potentiellement antidémocratique.
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Le noyautage massif de l’extrême droite pour les municipales 2026
Pour ces municipales, l’extrême droite a quadrillé une partie de la France. Le parti présente en 2026 environ 600 listes, contre seulement 253 en 2020. Mais cette hausse cache des disparités. Le parti a en effet ciblé bon nombre de territoires non pas en y présentant officiellement des candidats mais en utilisant le label « sans étiquette » ou « divers droite » comme cheval de Troie. C’est une stratégie dévoilée dans des enquêtes de Libération, Politis et Le Monde.
Une charte et du noyautage militant
Le RN a promis son soutien logistique et militant aux candidats et candidates « sans étiquette » qui s’engagent à lui donner leurs suffrages aux futures élections sénatoriales de septembre 2026 et leurs parrainages pour la présidentielle 2027. La manœuvre est passée en partie par une charte signée par des candidats sans étiquette, souvent dans de petites communes. Rares sont les cas qui ont été rendus publics, mais la manœuvre est revendiquée.
Plus simple et plus classique : le Rassemblement national a aussi placé ses militants en soutien ou comme colistiers dans des listes sans étiquette et divers droite. Le sénateur RN Aymeric Durox, en Seine-et-Marne, assume d’avoir noyauté une cinquantaine de listes désormais alliées sur lesquelles figurent « quatre ou cinq personnes de chez nous ». Claire Marais Beuil, députée RN et candidate à la mairie de Beauvais (Oise) affirmait en janvier avoir apporté son soutien à « cinq à six candidats » dans sa circonscription de l’Oise. Elle décrit également : « Si certains maires avaient besoin de militants, je leur en ai conseillé. » Dans le Var, le député Frank Giletti, cité par Politis, assume « une vingtaine d’infiltrations (de communes) de ce type ». Ce noyautage est rendu plus aisé aujourd’hui, grâce à la banalisation organisée de l’extrême droite, et grâce à l’union des droites et de l’extrême droite (elle aussi organisée) dans beaucoup de communes.
Du « citizen washing » aussi chez les autres partis
L’opportunisme n’est pas l’apanage de l’extrême droite. Interrogé par Bon Pote, le maître de conférences en science politique Guillaume Gourgues assure que le phénomène est historiquement constaté aux municipales, en étant surtout marqué à droite : « On sait que les élus sans étiquette ce sont des élus de droite, c’est quasi systématique ». Pour les municipales 2026, on peut lister des cas dans tous les camps :
- Des candidats proches des Républicains se présentent sous l’étiquette « divers droite » notamment pour nouer des alliances avec le bloc central.
- De nombreux élus Renaissance (Violette Spillebout, Antoine Armand, Thomas Cazenave) ont renoncé à afficher le nom de leur parti sur leurs listes et/ou affiches, analyse France info. Pour éviter d’être associé à l’image dégradée de l’ex majorité présidentielle ?
- A Toulouse, le média Médiacités a révélé que le candidat et maire sortant Jean‐Luc Moudenc a aidé la liste Reconquête à trouver des colistiers. On a vu beaucoup mieux en matière de transparence démocratique.
Mais ces arrangements ne sauraient être mis sur le même plan que la stratégie de dissimulation du RN, érigée en système de conquête du pouvoir. D’abord, Guillaume Gourgues dénonce un « comportement d’escroc » et un « citizen washing », qui permet de recycler des entrepreneurs politiques locaux sous couvert de « bon sens » et de proximité. Ensuite, on ne le rappellera jamais assez, le Rassemblement national est un parti d’extrême droite, ce qui n’a pas du tout les mêmes implications pour la démocratie locale et ce qui nous encourage à le traiter différemment.
Enfin, certains précédents sont inquiétants. Dans son livre enquête Main basse sur la ville (Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République, éd. Stock, 2026), la journaliste Nassira El Moaddem a ainsi révélé comment Le Blanc-Mesnil, ville populaire de Seine-Saint-Denis, a progressivement été la cible d’une alliance discrète avec l’extrême droite. Le livre décrit comment l’ancien maire et aujourd’hui sénateur Thierry Meignen (LR) a noué depuis 2014 un pacte avec le Rassemblement national, qui depuis ne présente plus de candidats contre lui aux municipales. Le tout au prix d’un système documenté par la journaliste de clientélisme, harcèlement et affairisme dont les premières victimes sont les habitants des quartiers populaires. Elle révèle aussi d’autres connivences avec l’extrême droite, parmi lesquelles une subvention municipale de 20 000 euros versée à une association présidée par Sarah Knafo (Reconquête) pour une action qui n’a jamais eu lieu (L’association en question a assuré à l’Obs avoir remboursé cette subvention au moment de sa dissolution). Un avertissement concret pour toute commune où une liste « sans étiquette » ou « divers droite » nouerait discrètement les mêmes types d’alliances.
Comment et pourquoi vous devez vous renseigner sur les listes sans étiquette de votre commune ?
La réalité des dépôts de listes de mars 2026 montre un parti encore très localisé, compensant son manque d’ancrage par une stratégie de camouflage. Entre les alliances de circonstances et le noyautage militant, nous vous alertons sur quatre points de vigilance essentiels :
Une liste est sans étiquette mais… la tête de liste est d’extrême droite
Il y a d’abord les membres de partis d’extrême droite qui ont fait le choix de ne pas en faire la publicité.
A Paris, Sarah Knafo se présente « sans étiquette » : « l’intelligence n’a pas d’étiquette », explique-t-elle. Une posture qui occulte son rôle de stratège au cœur de Reconquête et de la galaxie nationaliste en général. A La Seyne-sur-Mer, Dorian Munoz, conseiller municipal sortant et membre du RN, conduit une liste qu’il qualifie de rassemblement « de la droite, du centre-droit et de la société civile ». Or, selon Libération, cette liste est en réalité remplie de « candidats racistes, complotistes et transphobes » et d’extrême droite.
A Bayonne, le candidat d’extrême droite Pascal Lesellier adhère au Rassemblement national (RN) et appartient aussi au mouvement L’Avenir français, du député RN Jean-Philippe Tanguy. Mais sa liste a opté pour un nom apartisan : « Unis pour Bayonne, l’alternative ».
A Concarneau, Christian Perez mène la liste Rassemblons‑nous pour Concarneau. Adhérent du Rassemblement national, il se présente lui aussi sans l’investiture officielle du parti, revendiquant une démarche apartisane et une liste hétéroclite. A Cagnes-sur-Mer, le député RN et candidat aux municipales Bryan Masson assure : « Le point commun entre toutes les personnes qui figurent sur ma liste, ce n’est pas l’étiquette politique, il y a des RN, des UDR, des non-encartés… C’est une vision commune d’un projet pour la Ville, une ambition ». Il n’empêche que le député est ravi d’obtenir le soutien actif de Jordan Bardella dans sa campagne. Une façon de jouer sur le tableau apartisan tout en obtenant les voix de l’extrême droite locale ? On trouve beaucoup d’autres exemples du même genre, comme la liste “apolitique” d’Euville (Meuse) qui a pour tête de liste la déléguée départementale du RN.
A ces cas semble-t-il délibérés s’ajoutent les dissidents et exclus du Rassemblement national. Autant de gens qui n’hésiteront pas à mener une politique d’extrême droite et/ou à voter pour le Rassemblement national aux sénatoriales. A Dunkerque, le candidat d’extrême droite Adrien Nave ne peut désormais plus « se prévaloir du soutien du RN et utiliser son nom et son logo ». La faute à des révélations sur les liens entre un membre de sa liste et l’Action française, un mouvement antisémite. Ce retrait n’en fait pas moins une liste d’extrême droite. De même à Montpellier, à Agde ou au Pontet, des listes sont menées par des dissidents du Rassemblement national dont une partie récuse l’étiquette d’extrême droite. Enfin, à Garches, la candidate « divers droite » Agnès Dumont a été candidate Reconquête.
Une liste est sans étiquette mais… y figure des militants et/ou élus d’extrême droite
On l’a vu, l’extrême droite ne vise pas que les têtes de liste.
A Airaines (ça ne s’invente pas) le député RN Matthias Renault (celui qui voulait s’en prendre aux transmusicales croyant qu’il s’agit d’un événement transgenre) se présente sur la liste de l’ancien socialiste Jean-Luc Lefebvre. A Bougainville, c’est le suppléant du député RN Tanguy qui se présente sur une liste mettant en avant « la démocratie locale ». A Saint-Raphaël, le maire sortant a choisi sur sa liste un membre de Reconquête par ailleurs épinglé pour des propos racistes…
Une liste est sans étiquette mais… dans un département ciblé par la droite
Des élus RN ont revendiqué avoir noyauté des listes en Seine-et-Marne, dans l’Oise, dans la Somme, en Seine-Maritime et dans le Var. Prudence si votre commune s’y trouve. Les alliances peuvent même être surprenantes. A Eu (Seine-Maritime), le maire sortant affronte un candidat centriste, Robin Devogelaere, qui a selon Libération obtenu le soutien du député RN Patrice Martin.
Selon plusieurs enquêtes, des communes de l’Hérault, du Var, des Pyrénées-Orientales, du Pas-de-Calais, du Gard, des Alpes- Maritimes et des Bouches-du-Rhône pourraient aussi avoir été visées.
Une liste est sans étiquette mais… noyée dans un paysage RN
Fiez-vous à la géographie électorale. Notre outil Villes futures permet de visualiser les zones “grises”, où les étiquettes s’effacent. Si votre commune se situe dans un bastion du RN, où que les résultats locaux du RN ont été élevés aux dernières législatives, le risque d’alliance cachée avec le RN est beaucoup plus élevé que dans des territoires tout aussi gris mais connus pour leur dynamique citoyenne (comme autour de Saillans) .
D’ailleurs, l’association Fréquence commune a listé plus de 700 communes où sont présentes des listes réellement citoyennes. Selon Guillaume Gourgues, co-auteur de “Des citoyens à la conquête des villes”, consacré aux Listes citoyennes et participatives lors des élections municipales de 2020, ces initiatives se distinguent par quatre critères cumulatifs :
- Une genèse extra-partisane : la liste émane d’un collectif d’habitants et non d’un parti ou appareil politique.
- Un programme co-construit : l’élaboration dépasse la simple réunion publique pour intégrer de véritables moments collectifs, par exemple des ateliers de travail approfondis.
- Une liste participative : le choix des colistiers et de la tête de liste repose sur des méthodes horizontales (vote sans candidat, sociocratie, gouvernance participative).
- La démocratie au centre : le projet place la participation citoyenne permanente au cœur du mandat, et non comme un simple argument de campagne.
Thomas Simon, co-fondateur de Fréquence commune, confirme que son équipe a sélectionné les listes recensées en fonction de ce qu’ils appellent une “boussole démocratique” (qui ajoute aux critères cités par Guillaume Gourges ceux de la transparence et du refus de la personnification de la liste autour d’une personne). Mais prudence : Eloise Fontaine, qui a travaillé sur le sujet pour Fréquence commune, confirme qu’identifier les valeurs et dynamiques d’une liste électorale est souvent plus complexe qu’il n’y paraît.
A la suite de la publication de notre outil Villes futures, plusieurs de nos lecteurs et lectrices nous ont par exemple écrit pour signaler que des colistiers du Rassemblement national se sont inscrit en cachant leur identité réelle, par exemple en utilisant leur deuxième ou troisième prénom. Un cas a notamment été rendu public à Fougères.
Si vous avez repéré des listes sans étiquettes qui cache sa proximité avec un parti politique, n’hésitez pas à les partager en commentaire ou à l’adresse thibaut@bonpote.com.

Edit le 11/03 à 9h50 : Correction sur Eric Ciotti, ex-président des Républicains