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Difficile de passer à côté de Némésis depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon, le 14 février dernier. Ce collectif identitaire défendant “les femmes occidentales” a écumé les plateaux télé pour distiller sa version des faits – reprise la plupart du temps sans recul par les médias –, à savoir une agression par les antifascistes du militant d’extrême droite. Version démentie par la suite par des vidéos montrant une rixe précédant le passage à tabac de Quentin Deranque, en marge d’une action de Némésis contre la tenue d’une conférence de l’eurodéputée LFI Rima Hassan.
Ce dimanche 22 février, L’Humanité a révélé de son côté, sur la base de messages datant de l’automne, que Némésis avait planifié avec des groupuscules d’extrême droite “de véritables traquenards visant à attirer les militants antifascistes.”
Quel rôle Némésis joue-t-il dans la progression de l’extrême droite française dans les urnes ? Quel danger ce collectif qualifié de fémonationaliste, voire fémofasciste, pose-t-il pour la démocratie, mais aussi pour les droits des femmes ? Quelle idéologie incarne-t-il réellement ?
Interview avec la chercheuse en études de genre et journaliste politique Léane Alestra, autrice notamment de l’essai Les Vigilantes (JC Lattès, 2025), dans lequel elle analyse la manière dont l’extrême droite détourne les luttes féministes à des fins identitaires.
Quelle est la dynamique autour du collectif Némésis, dont on a beaucoup entendu parler depuis la mort de Quentin Deranque ? Comment expliquer ce succès ?
Némésis s’est créé en 2019 autour de la figure d’Alice Cordier, dans la continuité de Belle et rebelle (un groupe identitaire féminin pendant la Manif pour tous). Elles sont alors incubées par plusieurs organismes de formation des jeunes de droite où elles reçoivent un media training pour leur apprendre à tenir une association et à se “vendre” médiatiquement.
Leur objectif, au départ, était de créer une contre-figure à la “féministe #MeToo” émergente, qui commençait à prendre beaucoup de place dans l’espace public. L’extrême droite a compris qu’il y avait une opportunité pour se faire une place.

Jusqu’à l’an dernier, les militantes de Némésis n’étaient invitées que dans les médias de Bolloré. Puis, Le Monde magazine a fait un long portrait d’elles avec des photos qui ont été jugées assez glamour (le 24 novembre 2024, ndlr). À partir de ce moment-là, elles ont rapidement eu accès à des médias mainstream. Aujourd’hui, elles passent sur Franceinfo, BFMTV et à peu près tous les médias.
Elles sont pourtant très peu nombreuses. Lors de l’action à Lyon, elles n’étaient que six. Sur tout le territoire, elles n’excèdent pas les 200 personnes, et il doit y avoir 30 à 40 membres réellement actifs. C’est extrêmement minime par rapport à la couverture médiatique qu’elles ont.
Les militantes de Némésis bénéficient aussi d’un soutien politique, à l’image de Bruno Retailleau qui, le 21 janvier dernier, les avait même félicitées pour leur combat. Pour vous, elles incarnent la banalisation de l’extrême droite ?
C’est même plus que ça. Bruno Retailleau n’a pas fait que les remercier : il a inventé un dispositif policier dans les manifestations parisiennes pour forcer la venue de Némésis dans les marches féministes, et ce contre l’avis des organisations. Une méthode qui va potentiellement être généralisée à tous les mouvements sociaux.
Dimanche 22 février, L’Humanité a révélé dans une enquête que Némésis a planifié, avec des groupuscules d’extrême droite, “de véritables traquenards visant à attirer les militants antifascistes”. Ces révélations vous ont-elles étonnée ?
Pas du tout, c’est logique. Elles se voient comme des chevaux de Troie pour le fascisme. Némésis profite de notre sororité de façade un peu bête pour s’immiscer dans nos espaces et y faire rentrer des néonazis.
Je pense qu’il y a parfois à gauche une tendance à les mépriser en les considérant comme des idiotes utiles. Et donc à dénier, même à ces femmes-là qui sont fascistes, leur capacité à s’organiser et à avoir des stratégies politiques. Il faut arrêter de les voir seulement comme des femmes qui seraient un peu bigotes. Ce sont de vraies adversaires politiques, elles savent très bien ce qu’elles font.

Comme vous l’expliquez dans votre livre Les Vigilantes, elles oscillent entre une image docile associée à la féminité traditionnelle, et une attitude plus guerrière et agressive…
Tout à fait, c’est ce qu’on appelle la “virilité alternée” en sociologie. Elles sont toujours sur ces deux tableaux. Beaucoup de médias tombent complètement dans le panneau et les décrivent comme étant inoffensives. C’est pourtant un groupe qui prône la violence et s’entraîne avec des armes semi-automatiques.
Ces militantes nous ont aussi habitués aux provocations lors des manifestations progressistes. Dans Le Monde, Mathieu Molard (rédacteur en chef de StreetPress) explique : “Elles déroulent un narratif qui consiste à dire : la violence, c’est eux. Alors que, dans les faits, ce sont elles qui viennent la chercher. Elles profitent du fait qu’on applique moins le logiciel de la radicalité aux femmes.” Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?
Oui, complètement. C’est beaucoup plus large que Némésis, cela concerne toute l’internationale fasciste : on le voit avec Sarah Knafo, Giorgia Meloni, Alice Weidel… Cette stratégie marche justement en raison de cet essentialisme sexiste. J’insiste vraiment là-dessus parce que ce n’est pas toujours évident à gauche, mais c’est sexiste et essentialiste. C’est aussi adossé à la féminité blanche, à la notion d’innocence, de fragilité, d’incapacité de se défendre.
Ce n’est pas le cas pour les femmes noires qui sont beaucoup ramenées à l’agressivité et à la violence. Si Némésis avait été un groupe de femmes noires, il aurait probablement été perçu comme violent.
C’est important de le comprendre parce que ce sont à la fois nos biais sexistes et racistes qui parlent quand on observe et quand on analyse Nemesis. Elles sont le reflet de nos propres angles morts à gauche.

Comment s’expriment ces biais au sein de la gauche féministe ?
J’ai l’impression qu’il y a quand même une prise de conscience là-dessus, notamment chez des groupes comme Féministes Révolutionnaires, Kessem et NousToutes. Après, est-ce que les stratégies sont bonnes ? Je ne suis pas dans ces organisations, donc ce n’est pas à moi d’en juger.
En revanche, on a récemment pu entendre la députée écologiste Sandrine Rousseau faire le raccourci “femmes=pacifisme, hommes=violence” (“On a une approche plus par le soin et le respect que par la guerre et la stratégie, c’est une construction genrée des choses”, a-t-elle par exemple déclaré auprès du média Saucé le 15 février, ndlr). Je trouve ça hallucinant, surtout que dans cette séquence – la mort de Quentin Deranque –, l’extrême droite a d’abord accusé une femme antifa pendant une semaine. C’est quand même fou que l’extrême droite arrive, plus que la gauche, à concevoir qu’une femme puisse être violente et tuer un homme.
C’est révélateur du niveau d’essentialisme qui existe. Les travaux de Lucie Peytavin (autrice du Coût de la virilité), avec tous les angles morts qu’ils comportent, ont contribué à ancrer cette idée.
Il y a quand même aussi une affaire de masculinité dans cette histoire, je ne veux pas non plus affirmer que cela n’existe pas. Après les coups qu’il a reçus, Quentin Deranque a déclaré : “On remet ça, les gars”. Et il ne s’est pas rendu à l’hôpital. L’enquête fera son chemin, donc je ne veux pas trop m’avancer, mais on peut quand même noter que l’attrait pour la bagarre, pour le fait de ne pas dire qu’on est en difficulté, etc., s’ancre dans une certaine forme de masculinité que prône l’extrême droite.

Par ailleurs, il y a une double lecture dans le terme d’“appât” dont a servi Némésis. Tout le système hétérosexuel est au centre de l’organisation : on sait que beaucoup d’hommes d’extrême droite veulent faire la sécurité de Némésis. Dans ces cas-là, souvent, ils se disent qu’ils vont gratter un numéro d’une militante : ils ne font pas vraiment ça “gratuitement”. Elles-mêmes se mettent beaucoup en scène dans une féminité conventionnelle très soignée. Elles disent beaucoup qu’elles sont des belles femmes, contrairement aux féministes qui seraient hideuses.
Quel danger Némésis pose-t-il finalement pour la démocratie ?
Némésis, et l’extrême droite plus généralement, posent un danger fort qui est celui d’imposer un cadre narratif sur-victimisant. C’est aussi pour cela que les militantes de Némésis s’appuient sur #MeToo, avec cette idée qu’on ne doit pas remettre en cause la parole des victimes, qu’elles détournent à leurs fins. Sauf qu’avant d’être des femmes, ce sont des fascistes.
Cela m’a beaucoup inquiétée de voir à quel point une immense part du spectre médiatique, ainsi que des responsables politiques – y compris de gauche – ont tout de suite repris leur narratif sans aucun recul ni esprit critique. Cela m’interroge sur la capacité de compréhension et d’analyse à gauche.
J’avais l’impression que personne n’avait lu sur les années de plomb : à l’époque, les gens croyaient vraiment le récit officiel qui était d’attribuer des attentats perpétrés par des membres de l’extrême droite aux anarchistes et aux communistes (comme l’attentat du palais de justice de Besançon, le 9 mai 1970, ndlr), ou d’organiser des guet-apens pour provoquer la violence et ensuite se victimiser.
Depuis quelques jours, plusieurs personnalités politiques de la France insoumise ont appelé à la dissolution de Némésis. Cela a-t-il une chance de se produire selon vous ?
Pas du tout, mais il faut continuer à maintenir la pression. Il y a le 8 mars qui arrive. Il faut maintenir la pression parce que désormais, on ne va plus avoir la possibilité d’être protégées par les antifas. De l’autre côté, Némésis est protégé par l’État. À la dernière manifestation du 8-Mars, il y avait plus d’une centaine de policiers et de CRS en moto pour protéger les militantes de Némésis et les néo-nazis qui marchaient avec elles.
Il faut qu’à l’international, et pas seulement en France, on explique aux gens ce qui est en train de se passer et dire que c’est un recul du droit de manifester pour les femmes. Il y a une mise en danger des femmes. C’est réel, mais on ne le dit pas. Comme s’il n’y avait que les corps de Némésis qui étaient des corps à protéger.

L’électorat féminin du RN se féminise (il est passé de 20 % à 30 % entre les élections européennes de 2019 et de 2024). Némésis y est-il pour quelque chose ?
C’est difficile à quantifier, même si Némésis a soutenu le RN pendant les législatives de 2024 et qu’il y a des attachées parlementaires du RN issus de Némésis. Mais ce n’est pas non plus une branche du RN. Ce qui est sûr, c’est qu’elles participent à un climat qui permet d’étendre l’éventail de sujets sur lesquels l’extrême droite va se placer médiatiquement, donc cela contribue à leur avancée.
Le collectif Némésis se revendique du féminisme. Cela a-t-il un sens de parler de “féminisme d’extrême droite”, ou faut-il lutter contre l’appropriation de ce terme ?
Elles utilisent le terme “féministe” parce que ça leur permet effectivement de se placer comme une alternative à la figure #MeToo. Mais ce terme est toujours contesté à l’extrême droite : Némésis est notamment en désaccord avec Thaïs d’Escufon, ou encore avec certains groupes comme l’Action française (dont certains membres les défendent parfois, mais qui ne sont quand même pas d’accord avec cette ligne-là).
Mais il ne faut jamais les qualifier de féministes parce que leur projet est masculiniste. À la base, les féministes sont pour l’émancipation et l’autodétermination des corps qui ont été assignés comme “femmes”. Elles considèrent que la catégorie de “femme” a été construite historiquement et sociologiquement, et qu’on met “femme” derrière quelque chose de dominé.
L’extrême droite, et particulièrement Némésis, veut en revanche assigner les femmes à quelque chose d’extrêmement rigide, par une assignation biologique, mais aussi par l’idée qu’elles ne seraient que des figures à protéger. Il s’agit donc d’une réification de la féminité conventionnelle.
Par ailleurs, on entend beaucoup qu’il y aurait un paradoxe chez Némésis qui consisterait à considérer les hommes noirs et arabes comme violents, sans pointer du doigt le sexisme des hommes de leur propre “camp”. C’est ne pas comprendre que Némésis n’est pas contre les violences sexistes et sexuelles de manière générale. Leur discours consiste plutôt à dire que leur corps de femmes blanches appartient aux hommes blancs de leur milieu social, et qu’elles leur doivent leur corps. Mais en échange, elles ont un pacte racial qui fait qu’ils les protègent, et leur permettent de jouir d’une supériorité sur les autres hommes. C’est un discours masculiniste, c’est juste qu’elles le tournent différemment.
Le collectif est plutôt qualifié de fémonationaliste, voire fémofasciste. Quel terme faut-il utiliser ?
Le fémonationalisme est malheureusement présent dans tout le champ politique, on en retrouve même au Parti communiste. Fabien Roussel a un discours nationaliste, et les femmes de son courant sont dans une posture fémonationaliste. Le terme de fémonationalisme désigne au départ aussi des fémocrates et des femmes d’État, dont le meilleur exemple en France est Marlène Schiappa.
Pour Némésis, je parlerais plutôt de fémofascisme. Certaines figures fémonationalistes ont milité dans des sphères féministes, et ont ensuite adopté des positions racistes. Les fémofascistes comme Némésis n’ont quant à elles jamais été dans les milieux féministes. Elles ont toujours été dans des postures masculinistes.
Sur les plateaux télé, elles se présentent comme une association de victimes et prétendent défendre toutes les victimes. On rappelle que jusqu’au bout, elles sont allées sur le plateau de Jean-Marc Morandini (définitivement condamné, le 14 janvier 2026, pour corruption sur mineurs, ndlr) et elles l’ont soutenu. Elles sont proches d’Eric Zemmour alors qu’il est accusé par huit femmes de violences sexistes et sexuelles. Donc on voit bien que c’est des blagues.
Comment empêcher cette appropriation du terme de “féministe” par l’extrême droite ?
Il faut politiser davantage le mouvement féministe. Ça commence par rappeler que ce n’est pas parce qu’on est des femmes qu’on a tout en commun. Le féminisme ne doit pas servir qu’une minorité privilégiée.
Surtout, il faut rappeler que le féminisme, c’est se battre pour finir avec la catégorie “femme”. C’est tout le paradoxe du féminisme : on a besoin de cette catégorie pour se réunir, mais en même temps, notre but, in fine, est de la dépasser.
Et puis, je pense qu’il ne faut pas se focaliser seulement sur Némésis. Il faut, de façon plus générale, combattre tous les types de fémonationalismes. Le risque, sinon, est de décaler la fenêtre d’Overton. En faisant ça, Némésis nous impose son agenda.
Un mot sur l’écologie : ce n’est pas un sujet, pour Némésis ?
Non, elles sont néolibérales, zemmouriennes. Alice Cordier dit souvent que les femmes doivent d’abord être cheffes d’entreprise pour être ensuite des mères “fortes” s’alliant à des hommes forts. La consommation et le néolibéralisme sont au cœur de leur vision économique. Elles sont à l’inverse de l’écologie.