Changement climatique et montée du niveau des mers : cas concret à Narikoso, îles Fidji

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Texte par Loïc Giaccone

Le 19 novembre 2020, le Premier ministre des îles Fidji Frank Bainimarama a inauguré sept nouvelles maisons pour le village de Narikoso, sur l’île d’Ono, dans l’archipel de Kadavu. Sept familles ont pu emménager dans leurs nouveaux logements, sur les hauteurs et à quelques centaines de mètres de leurs anciens, menacés par la montée des eaux.

Cette « relocalisation », issue d’un long chantier enclenché en 2011, fait partie des dizaines de celles qui sont et seront nécessaires aux îles Fidji. Là-bas, les effets du changement climatique ont des impacts déjà très concrets sur les populations, en particulier l’élévation du niveau de la mer qui menace plusieurs villages. Certains, comme Narikoso, ont été entièrement ou partiellement déplacés. Comme nous allons le voir dans cet article, ces actions d’adaptation au changement climatique sont difficiles : derrière le discours inaugural encourageant du Premier ministre se cache une situation complexe, des ratés et des tensions qui illustrent toute la difficulté des interactions entre climat et sociétés dans un contexte de changements globaux.

Les îles Fidji, un territoire au premier rang face à la menace climatique

La République des Fidji est un pays d’Océanie situé dans l’Ouest de l’océan Pacifique sud. Elle rassemble plus de 300 îles et atolls, dont environ un tiers est habité par un peu moins d’un million de Fidjiens.   

Les îles Fidji
Les îles Fidji

Les îles Fidji ont présidé la COP23 (tenue à Bonn, en Allemagne, pour des raisons logistiques), durant laquelle leurs diplomates ont réaffirmé la nécessité de respecter l’Accord de Paris, dont l’objectif est de maintenir le réchauffement climatique « nettement en dessous de 2°C » et de poursuivre l’action pour « limiter l’élévation de température à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels ». Les îles Fidji font partie de l’Alliance of Small Island States (AOSIS), un groupement d’Etats côtiers ou insulaires qui avait fait pression durant la COP21 pour que soit fait mention dans l’accord final de l’objectif de +1,5°C.

Pour ces pays, le changement climatique est une menace très concrète pour leurs territoires et leurs populations. Les îles Fidji subissent déjà plusieurs aléas importants, qui s’aggraveront au cours du siècle à venir. La hausse du niveau marin est l’un des plus importants : les submersions marines détruisent les logements et les cultures (en raison de la salinité de l’eau, qui touche aussi les sources d’eau potable) et augmentent le risque de transmissions de maladies. Les cyclones devraient diminuer en fréquence, mais augmenter en intensité, provoquant des dégâts plus importants. L’acidification des océans, due à l’augmentation de la concentration de CO2, met en péril les récifs coralliens, qui pourraient intégralement disparaître à partir d’un réchauffement de +2°C (GIEC, SR1.5, B.4.2). Cela menace l’une des sources de subsistance d’une partie de la population, qui se nourrit grâce à la pêche des nombreuses espèces de poissons vivant dans ces écosystèmes fragiles. 

D’après le GIEC, dans le rapport spécial Océans et cryosphère, la hausse du niveau marin s’est accélérée durant ces dernières décennies. Elle était d’environ +3,6 mm/an en moyenne entre 2006 et 2015 sur l’ensemble du globe (GIEC, SROCC, A.3.1). Cette hausse n’est pas uniforme (voir la figure 4.6 page 341), et il semblerait qu’elle soit légèrement plus élevée que la moyenne aux îles Fidji (+4 mm/an sur la période 1992-2018, voir page 363). Cela va continuer, voire s’accélérer. La figure suivante présente les observations (en gris et en bleu) et les projections (en vert) du niveau marin aux îles Fidji :

Les îles Fidji et montée des mers
“Current and future climate of the Fiji Islands” (2011)

Ces données datent déjà un peu (2011). Les projections les plus à jour pour la hausse moyenne du niveau des mers, présentées par le GIEC dans le rapport Océans et cryosphère (figure RID.1), ne sont pas réjouissantes : +0,84 m dans le scénario “pessimiste”, et +0,43 m dans le scénario “optimiste” (en fonction de niveaux d’émissions au cours du siècle, par rapport à la période 1986-2005). 

Dans les îles Fidji, plusieurs dizaines de villages sont touchés ou menacés par la hausse du niveau marin. En 2012, le gouvernement a organisé le déplacement du village de Vunidogoloa, sur l’île de Vanua Levu, une première aux îles Fidji (les premières relocalisations liées au changement climatique datent du milieu des années 2000). 

En janvier 2018, trois villages avaient été entièrement déplacés, deux partiellement, et deux étaient programmés pour être déplacés, dont celui de Narikoso. D’après le “Plan pour la Croissance Verte” des îles Fidji, 676 communautés fidjiennes sont menacées par la montée des eaux, dont 42 ont été identifiées pour une potentielle relocalisation future. Le déplacement des villages est une solution de dernier recours, car elle est compliquée à mettre en place comme nous allons le voir, mais également traumatisante pour les habitants. D’autres solutions d’adaptation peuvent être possibles en fonction des situations : plantation de mangroves ou construction de digues. 

Les îles Fidji sont très représentatives de ce que l’on appelle l’injustice climatique (voir ce numéro de la revue de l’OFCE, en particulier l’article “Inégalités mondiales et changement climatique”) : elles font partie des territoires les moins responsables du changement climatique, car parmi les moins émetteurs. Les Fidjiens émettent en moyenne un peu plus de 2 tonnes de CO2 par an (8 tonnes pour la France, 11,2 tonnes tous gaz à effet de serre confondus), et le pays “pèse” 0,006% des émissions mondiales. Il émettait 2 millions de tonnes de CO2 en 2017, pendant que la France en émettait 347. Et pourtant, ils sont l’un des pays les plus touchés, car parmi les plus exposés et les plus vulnérables. 

Narikoso

Narikoso est l’un des sept villages situés sur l’île d’Ono, dans l’archipel de Kadavu (où ont été tournées certaines saisons de Koh-Lanta). 

Les îles Fidji en image satellite
La balise rouge pointe sur la localisation du village, cet ensemble d’îles au sud-ouest forme l’archipel de Kadavu

Il est formé de 28 foyers, pour environ une centaine d’habitants, et n’est accessible qu’en bateau. Il possède deux églises (une méthodiste et une catholique), un hall communal et un petit marché installé devant la maison d’un des habitants. Comme dans une partie des autres villages, les habitants vivent dans un mode de “semi-subsistance” grâce à la pêche, l’agriculture et le ramassage des crabes. Ils dépendent de la compagnie qui va une fois par semaine à Suva, la capitale, pour à la fois acheter des denrées et vendre leurs surplus.  

La sociologue Amanda Bertana écrit à propos de cette région :

« Ce qui rend la plupart des villages fidjiens de l’archipel Kadavu, Narikoso inclus, paradoxaux, c’est qu’ils sont spatialement éloignés et fonctionnent en grande partie en dehors de l’économie de marché, s’appuyant sur la pêche, l’agriculture et la cueillette de subsistance (Sofer, 2015), mais sont entourés de stations balnéaires haut de gamme appartenant à de riches étrangers. »

Vue aérienne des îles Fidji
Vue aérienne de Narikoso par le National Disaster Management Office de la République des Fidji, en 2020 durant une visite

Face à la submersion marine : promesse de relocalisation

Les problèmes de submersion marine ne datent pas d’hier à Narikoso, en raison de la topographie du lieu. C’est pourquoi, dans les années 60, les habitants avaient construit un mur de protection. Cependant, celui-ci s’est abimé au fil des années et plusieurs brèches s’y sont ouvertes, laissant l’eau de mer salée envahir le village et les maisons à chaque submersion. Alors que le changement climatique amplifie ces phénomènes, d’après les experts, il ne serait pas utile de tenter de le réparer ou d’en construire un autre : il ne résisterait pas longtemps à l’érosion et à l’inexorable montée des eaux.

Photo prise par Amanda Bertana durant son terrain à Narikoso, lors d’une submersion marine pendant une marée haute

En 2011, lors d’une visite du Premier ministre Bainimarama, les habitants ont évoqué leur situation difficile et leurs inquiétudes à ce sujet. Celui-ci leur a alors promis d’organiser la relocalisation du village sur les hauteurs. Les habitants ont accepté à condition que l’ensemble du village soit déplacé, et ont identifié un lieu potentiel en surplomb, à environ 200 m du village. 

Première difficultés

En 2012, le gouvernement des îles Fidji a envoyé l’armée pour s’occuper de l’excavation du site. Pour travailler, ils ont dû faire débarquer par cargo des engins de chantier, ce qui a endommagé le récif corallien qui entoure l’île d’Ono. Ils ont également débroussaillé une grosse partie de la forêt et de la mangrove du littoral (voir ci-dessous). Pour niveler le terrain du futur village, les militaires ont utilisé de la dynamite, ce qui a occasionné une forte érosion de surface entraînant l’envasement de l’écosystème côtier et du récif corallien (photo de droite, ci-dessous).  

Ce désastre écologique semble avoir été causé par un manque de dialogue entre les acteurs (notamment car les militaires ne s’entretenaient qu’avec le chef du village), un manque de directives à suivre et une volonté d’aller trop vite, alors que des études d’impact et des consultations auraient dû être faites. Cela a coûté 200 000 dollars de Fidji (environ 100 000$US) au gouvernement, et a diminué les capacités de subsistance des villageois qui dépendent de la pêche de poissons et du ramassage de crabes et bivalves directement sur le rivage.   

Les dégâts, avant et après le travail d’excavation de l’armée 

Le Ministère des Minéraux et Ressources a ensuite fait des évaluations de la situation puis mis en place plusieurs actions pour limiter l’érosion de la zone travaillée (replantage de vétiver et de mangrove), car celle-ci était devenue instable et inconstructible. Les villageois ne sont pas satisfaits de la manière dont les travaux ont été faits : ils pensaient que les militaires allaient aplatir le sommet de la butte où ils avaient envisagé de s’installer, tandis que ces derniers ont creusé directement à flanc de colline. 

Après ce premier essai infructueux, le processus de relocalisation est plus ou moins mis en pause car le gouvernement n’a plus de budget pour le financer. Il va commencer à travailler avec deux organisations de développement, la Communauté du Pacifique et la German Agency for International Cooperation (GIZ). Avec plus d’acteurs impliqués, l’inertie est plus grande : le projet traîne pendant les trois années suivantes, et les villageois commencent à s’impatienter, se sentant abandonnés. De 2012 à 2015, ils ont vu les représentants du gouvernement moins d’une douzaine de fois. 

Étude coûts/bénéfices

En 2015, la Communauté du Pacifique a envoyé un économiste, James Jolliffe, pour effectuer une analyse coûts/bénéfices de la relocalisation du village de Narikoso. Dans le rapport qu’il a rendu, l’économiste indique que les coûts du déplacement du village (préparation du terrain, nouvelles maisons) dépassent largement les bénéfices, et que le gouvernement des Fidji y perdrait de l’argent. 

Il propose cependant de suivre l’un des scénarios qu’il a étudiés, présentant pour lui le meilleur compromis : déplacer une partie seulement du village, située dans la “Zone Rouge”, qui comprend 15 foyers sur les 25 au total. 

La Zone Rouge, et différents niveaux de marée

Le gouvernement, ayant fait une promesse, semble alors vouloir suivre les conseils de l’économiste et déplacer seulement des foyers situés dans la Zone Rouge. C’est à ce moment que les premières résistances à la relocalisation se firent sentir parmi les habitants de Narikoso, qui ne souhaitaient pas être divisés et avaient accepté la relocalisation à condition que ce soit celle de l’intégralité du village.  

Colonialisme, propriété, divisions

Pour comprendre la complexité de la situation à Narikoso et l’implication d’une telle décision, il faut se pencher sur l’histoire du pays. Avant l’arrivée des colons britanniques à la fin du XIXème siècle, comme dans de nombreuses communautés, il n’y avait pas vraiment de propriété au sens où on l’entend aujourd’hui. Amanda Bertana l’explique dans son étude sur la relocalisation du village : 

« Dans les Fidji précoloniales, les Fidjiens étaient nomades, se déplaçant sans restriction et s’installant là où la terre pouvait être facilement cultivée, jusqu’à ce que les gens choisissent de partir, ou soient déplacés par une guerre tribale. Les frontières rigides et la propriété formelle étaient des concepts étrangers. »

Les institutions coloniales ont mis en place un système de propriété divisé en trois catégories : les terres de la Couronne britannique, les terres possédées par des propriétaires terriens (propriété privée “classique”) et les terres « iTaukei/Mataqali », détenues et transmises par des indigène Fidjiens. Cette nouvelle organisation a permis au pouvoir colonial anglais de “fixer” les communautés autochtones dans des villages afin de mieux les contrôler (prélèvement d’impôts, etc.). Lors de l’indépendance du pays en 1970, les nouvelles institutions fidjiennes ont conservé ce système désormais implanté dans la tradition locale, la première catégorie étant devenue propriété de l’Etat. 

Les terres iTaukei (83% des terres en 2015) sont ainsi divisées en plusieurs unités, les mataqalis. Chaque village est composé de plusieurs mataqalis, formant plusieurs clans. Un mataqali possède le terrain de ses habitations et, souvent, des terres adjacentes au village dont il peut choisir l’exploitation qui en est faite. C’est important car en cas de relocalisation, il faut obtenir l’autorisation du ou des mataqalis qui possèdent le nouveau site du village. 

Dans le cas de Narikoso, le village est formé de quatre mataqalis. Un seul d’entre eux est directement menacé, situé dans la Zone Rouge. La décision du gouvernement de ne déplacer que cette portion du village faisait alors face à deux problèmes : ce mataqali ne possède pas d’autres terres que celles de la Zone Rouge et n’a donc nulle part où aller ; mais surtout, la communauté ne veut pas diviser le village. Le premier point avait été vite résolu : l’un des trois autres mataqalis a offert une large parcelle de terrain, suffisante pour relocaliser tout le village. 

Financement et développement

L’Europe, par le biais de la German Agency for International Cooperation (GIZ), a fourni en 2016 le financement nécessaire pour relocaliser une partie du village (700 000€ au total pour un double projet, avec l’aide de l’école du village de Waciwaci). Le choix a été fait de suivre l’une des pistes proposées par l’économiste dans son rapport : déplacer les foyers les plus à risque, sur la “front line” de la Zone Rouge, les plus proches du rivage. Ce sont sept foyers qui sont programmés pour la relocalisation, et non les 15 de la Red Zone ni les 25 que compte le village au total. Les foyers restants de la Red Zone risquent eux, de continuer de subir la montée du niveau des eaux. Le programme de la GIZ comprend également des activités d’aide aux habitants, notamment de l’agroforesterie et la réhabilitation de l’écosystème du rivage, et l’apport au village d’un petit bateau et d’un générateur d’électricité (le gouvernement des Fidji a également fait installer des panneaux solaires en 2019, dans le but de diminuer la dépendance au générateur diesel).

Cependant, ces apports n’ont pas compensé l’effet provoqué par la scission du village, décidée sans que les habitants n’aient été consultés. Anna Anisi, qui a publié un “policy brief” sur le cas de Narikoso, explique : 

 « Tout au long du processus, sur la base d’évaluations techniques et économiques, des décisions ont été prises par des agents extérieurs afin de réduire le nombre de foyers qui devaient être relocalisés. »

L’une des habitantes du village, que la chercheure a interrogé, lui décrit sa vision de cette décision :

« C’est honteux qu’ils n’aient pas tenu leurs promesses […] nous sommes inquiets que certains restent derrière et que la moitié du village déménage, […cela] nous rend tristes. »

Deux autres villageois lui ont présenté des avis similaires :

« Nous, les Fidjiens, nous fonctionnons ensemble, c’est-à-dire que si un seul mataqali se déplace, le village va s’effondrer […] aussi, ce n’est pas juste si certains restent derrière […] peut-être qu’un jour nous nous battrons [entre nous]. »

« Quand on déménage, on déménage ensemble […] c’est un village, nous sommes une famille […] nous avons fonctionné ensemble jusqu’à aujourd’hui. »

Vue aérienne du village et de l’emplacement des futurs logements, extrait du reportage The Narikoso Experience, par le Earth Journalism Network

Cyclones tropicaux

En février 2016, le cyclone Winston (catégorie 5) a durement touché les îles Fidji, faisant 44 morts et autour de deux milliards de dollars de Fidji de dégâts, soit environ 20% du PIB du pays. Le cyclone n’est pas directement passé sur l’archipel de Kadavu, mais cela a occasionné du retard dans la prise en charge de la relocalisation de Narikoso. 

En avril 2020, alors que les travaux de construction des sept nouvelles maisons avaient commencé, le cyclone Harold (catégorie 4) a cette fois directement atteint l’île d’Ono et le village. Quinze foyers ont été touchés voire détruits, et les habitants ont dû se réfugier dans la salle commune du village. 

Images aériennes du village de l’armée néo-zélandaise après le passage du cyclone Harold

Novembre 2020 : inauguration des nouvelles maisons

A l’automne 2020, en un gros effort de six semaines, les sept maisons en préfabriqué ont pu être terminées. 

Extrait de la vidéo du National Disaster Management Office, durant la construction

Le 19 novembre, le Premier ministre Frank Bainimarama est venu, 9 ans après sa première visite et sa promesse, inaugurer les nouveaux foyers. Le discours est très positif et encourageant, félicitant l’action de son gouvernement et mettant de côté les points négatifs évoqués précédemment : il y a bien évidemment des enjeux politiques derrière, au-delà de la seule question d’aider un village faisant face à une menace sérieuse. 

D’après le rapport d’Anna Anisi, les habitants du village sont peu satisfaits de ce qui a été fait. L’insatisfaction principale vient du fait que la promesse initiale n’a pas été tenue et que Narikoso est désormais scindé en deux, avec une minorité du village qui vit à l’écart, sur les hauteurs. D’autres foyers, eux, sont toujours menacés par les aléas météorologiques et climatiques. La seconde insatisfaction est due aux délais et à l’exclusion des habitants du processus de décision. Il semblerait également que les logements proposés (imposés) ne conviennent pas tout à fait aux familles déplacées. Les autorités n’ont pas non plus répondu à leur demande d’avoir un hall commun et une église au sein de la nouvelle zone.

Les habitants sont bien conscients de la dissymétrie de la relation entre eux et les agences ou le gouvernement. Comme ce sont ces derniers qui financent la relocalisation, ils n’ont pas osé faire entendre haut et fort leur mécontentement quant à la façon dont celle-ci a été menée (extrait du Policy Brief d’Anna Anisi) : 

 « [une chose] qui nous fait taire, c’est que nous n’avons pas donné d’argent, alors qu’ils ont tout fourni… voilà donc les difficultés que nous avons rencontrées. »

Les agences de développement, elles, mettent en avant le manque de lignes directrices et de planification, ainsi que la difficulté pour elles d’agir dans un contexte si compliqué. Du côté du gouvernement, il est pointé un manque d’engagement et d’appropriation du projet par les villageois. Les catastrophes qu’ont été les passages des cyclones Winston et Harold ont ajouté à la difficulté de le mener à bien.   

Les deux versions de cette même histoire sont visibles dans deux vidéos qui ont été faites sur la relocalisation de Narikoso : la première, par le National Disaster Management Office, présente la “succes-story” des autorités ; la seconde, par le Earth Journalism Network, illustre bien les difficultés et l’envers du décor que nous venons de décrire.

Les photos de l’inauguration, postées sur le compte officiel du Premier ministre

Perceptions, religion, attachement à la terre 

La façon de percevoir les changements climatiques n’est absolument pas homogène au sein des populations. Non seulement les impacts varient d’un endroit à l’autre, mais surtout les spécificités des sociétés, notamment culturelles, jouent un grand rôle dans la façon dont leurs populations perçoivent et comprennent les changements qu’ils subissent. De fait, cela influe sur leur gestion de l’adaptation à ces changements.  

La sociologue Amanda Bertana a étudié comment la religion et certains discours religieux agissent sur les habitants de Narikoso. A nouveau, il faut convoquer l’histoire coloniale du pays pour comprendre la situation : les deux églises du village, méthodiste et catholique, descendent directement des missionnaires chrétiens dont le travail de conversion des Fidjiens était soutenu par le pouvoir Britannique. La religion fait partie intégrante de la vie de la plupart des Fidjiens, et notamment à Narikoso. La chercheure indique que, même si la religion chrétienne est profondément ancrée, les esprits ancestraux des Fidji, les kalou-vu, ont toujours une présence forte dans cette région.

Une des deux églises de Narikoso, photo d’Amanda Bertana

Bien que les habitants aient remarqué des changements écologiques dans les années et décennies précédentes, ce sont les membres du gouvernement qui leur ont expliqué les origines anthropiques du changement climatique, et notamment de la hausse du niveau des mers. Il semblerait que cette notion ait été au départ difficile à faire entendre aux habitants de Narikoso, qui voyaient les aléas les touchant comme un phénomène naturel, d’une nature en perpétuelle évolution.

« Comme me l’a dit un villageois : “Vous apportez votre science et vous apportez votre peur.” Il a poursuivi en soulignant qu’eux [les Fidjiens] vivent comme ça [le long de la côte] depuis des siècles. La réponse de cette personne indique que le discours externe sur le changement climatique interrompt en fait la vie des villageois de Narikoso plus que les marées changeantes elles-mêmes. »

Durant son terrain (en 2016), Amanda Bertana a identifié deux discours tenus simultanément, et contradictoires. Le premier, d’acceptation du changement et de son origine humaine, avec une compréhension des différences de responsabilités :

 « Dans bon nombre de mes conversations avec les villageois […], [ils] disaient que c’étaient des gens comme moi (les Américains) avec nos avions, nos voitures et nos achats qui menaçaient le destin de leurs îles. »

Le second discours (parfois tenu durant la même conversation) avait cette fois une forte consonance religieuse, arguant que Dieu punissait les habitants pour des comportements immoraux ou blasphématoires. Un pasteur pentecôtiste que la sociologue a interrogé à Suva lui a expliqué cela en faisant le parallèle avec l’Arche de Noé :  

 « Dans l’histoire de l’Arche de Noé, Dieu a épargné Noé parce qu’il était un homme fidèle et juste, mais il a puni le reste du monde par un déluge. »

Pour lui, il en est de même aujourd’hui : lorsque les Fidjiens arrêtent de prier et de se repentir pour leurs péchés, Dieu fait monter le niveau de l’eau. Il présente ainsi les choses à ses fidèles : 

« Nous leur demandons : Voulez-vous vous installer sur la colline ? Si vous ne voulez pas vous déplacer, vous devez demander à la mer de s’arrêter. Vous devez aller à l’église. Vous devez prier. Vous devez vous confesser. Si vous ne le faites pas, la mer va continuer à monter et vous devrez partir. »

D’après Amanda Bertana, ce discours est répandu à Narikoso, quel que soit l’âge ou le genre. Elle donne l’exemple d’une femme âgée expliquant que les villages voisins, eux, étaient épargnés par la hausse du niveau des mers car leurs habitants sont de fidèles croyants. La sociologue identifie ce discours comme potentiellement problématique dans le cadre de l’adaptation au changement climatique : les villageois ont parfois émis des réticences à la relocalisation car ils pensaient que leur foi les protégerait. Egalement, ils arguent que s’ils continuent de pécher, la relocalisation ne servira à rien puisque les vagues finiront par les atteindre, même en haut de la colline. 

La sociologue, dans son autre article sur le village, a présenté une autre raison pour certaines des résistances à la relocalisation : 

« Aux Fidji, comme beaucoup d’autres d’autres endroits dans le monde, les gens sont culturellement et émotionnellement liés à la terre. Le lien entre la terre, la culture et les personnes est représenté linguistiquement dans le terme fidjien vanua. Vanua est un terme général ; il se traduit en gros par la terre, le sol, les gens, les ancêtres, le pays mais il décrit également un concept. Il symbolise une relation que les gens entretiennent avec leur terre. La culture fidjienne souligne que la terre relie les gens de façon métonymique du présent à leurs racines ancestrales car les ancêtres sont enfouis dans le sol et font ainsi partie de la terre. Pour beaucoup de gens, leur terre est le symbole de leur lignée. Les personnes âgées sont réticentes à se déplacer, surtout celles qui ont vécu toute leur vie dans le village et ont enterré leurs proches au cimetière du village. » 

Un avant-poste du changement climatique… Et de l’injustice climatique

Difficile de savoir ce qu’il adviendra du village de Narikoso. Il semblerait que pour l’instant, il n’y ait pas de nouveau plan concernant le reste des habitations. Le niveau de l’eau va cependant continuer de monter au cours des prochaines années et décennies, c’est une certitude. L’ampleur exacte de la hausse, qui dépend notamment des émissions futures et de la plage des valeurs données par les différents modèles climatiques, est incertaine. Il est fort probable que les foyers restés près du rivage soient de plus en plus touchés et nécessitent, à terme, la relocalisation complète du village.

L’histoire de Narikoso est très représentative de la complexité des interactions entre climat et société dans un contexte de changement climatique. Celui-ci impacte des populations qui ont leurs spécificités, leurs relations sociales, leur économie, leur culture, leur politique. Il faut tenir compte de tous ces éléments pour estimer leur vulnérabilité et les risques associés, et envisager les mesures adéquates. C’est tout l’enjeu de l’adaptation au changement climatique. 

Le cas des îles Fidji, et de bien d’autres endroits similaires, est également symbolique de l’immense injustice que représente le changement climatique : les populations qui sont le moins responsables subissent de plein fouet les conséquences du mode de vie d’autres populations, alors qu’elles sont le plus souvent parmi les plus vulnérables.  

Pour finir sur une note positive, cette expérience a permis au gouvernement et aux agences de développement d’identifier les problèmes pouvant survenir durant la relocalisation d’un village. Depuis 2018, la République des Fidji travaille sur des “Guidelines” à suivre pour que la relocalisation des prochains villages se déroule du mieux que possible. Ces lignes directrices ont été définies grâce aux premières expériences, dont celle de Narikoso. Dorénavant, pour envisager une relocalisation, une communauté doit obtenir un consensus de 100% de ses membres, la demande de relocalisation doit venir d’eux (et non pas de l’extérieur – gouvernement, agence, ONG ou autre entité), et, enfin, la relocalisation ne doit être envisagée qu’en dernier recours. 

Pour les anglophones, le reportage du Earth Journalism Network, “The Narikoso Experience” :

The Narikoso Experience / Earth Journalism Network

Une grande partie des sources de cet article proviennent de deux articles publiés par la chercheure Amanda Bertana, que nous remercions pour son aide :
“Relocation as an Adaptation to Sea-Level Rise: Valuable Lessons from the Narikoso Village Relocation Project in Fiji”, 2019,

“The Impact of Faith-Based Narratives on Climate Change Adaptation in Narikoso, Fiji”, 2020.

Deux autres sources très complètes ont permis l’écriture : 

– La très bonne enquête de Earth Journalism Network, “Lessons in climate-driven relocation: The Narikoso case”,

– Le Policy Brief d’Anna Anisi, “Addressing Challenges in Climate Change Adaptation: Learning from the Narikoso Community Relocation in Fiji”.

Voir aussi : 

“Climate change: How global warming & rising sea levels are affecting Fiji” 

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Commentaires

2 Comments

  1. TP 2 septembre 2021

    Mesures sur une large échelle:
    – Une analyse à l’échelle mondiale de 709 îles des océans Pacifique et Indien a révélé que 89 % d’entre elles étaient stables ou en expansion, et qu’aucune île de plus de 10 ha (et seulement 1,2 % des îles de plus de 5 ha) n’avait vu sa taille diminuer depuis les années 1980. Source: Duvat, VKE. A global assessment of atoll island planform changes over the past decades. WIREs Clim Change. 2019; 10:e557. https://doi.org/10.1002/wcc.557
    – La tendance se situe entre un niveau stable à l’échelle mondiale et un niveau significatif d’expansion concernant les rivages de centaines d’îles du Pacifique et de l’océan Indien, plus de la moitié de la croissance nette (39 km² sur 62 km²) entre 2013 et 2017. Source: Andrew Holdaway, Murray Ford, Susan Owen, Global-scale changes in the area of atoll islands during the 21st century, Anthropocene, Vol. 33, 2021, 100282, ISSN 2213-3054. https://doi.org/10.1016/j.ancene.2021.100282.
    – Concernant les îles du Pacifique équatorial (Micronésie, îles Gilbert): expansion nette du littoral de 3 % et 2,45 %, respectivement, dans les 104 et 71 îles analysées au cours des 50 à 75 dernières années. Sources: (1) Meghna Sengupta, Murray R. Ford, Paul S. Kench,
    Shoreline changes in coral reef islands of the Federated States of Micronesia since the mid-20th century, Geomorphology, Vol. 377,
    2021, 107584, ISSN 0169-555X, https://doi.org/10.1016/j.geomorph.2020.107584. (2) Meghna Sengupta, Murray R. Ford, Paul S. Kench,
    Multi-decadal planform changes on coral reef islands from atolls and mid-ocean reef platforms of the equatorial Pacific Ocean: Gilbert Islands, Republic of Kiribati, Geomorphology, Volume 389, 2021, 107831, ISSN 0169-555X, https://doi.org/10.1016/j.geomorph.2021.107831.

    Répondre
  2. Nicolas Liénart 23 janvier 2021

    La lecture de cet article renforce encore plus mon projet professionnel, en étant originaire de Nouvelle-Calédonie (juste à côté des Fidji) je veux finir mes études d’ingénieur et faire une formation en gestion environnement avant de retourner au pays pour commencer la transition et les processus de dialogues/adaptations avec les habitants.
    Merci Bon Pote !

    Répondre

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